Affaire Snowden : pourquoi Barack Obama ne lâchera rien

Le président, résolument progressiste sur de nombreux sujets, est particulièrement sévère envers les agents de l'Etat auteurs de fuites dans la presse. Un choix politique assumé, au nom de la défense de la sécurité nationale. 

Barack Obama, le président des Etats-Unis, le 29 juin 2013 lors de sa visite officielle à Pretoria (Afrique du Sud).
Barack Obama, le président des Etats-Unis, le 29 juin 2013 lors de sa visite officielle à Pretoria (Afrique du Sud). (JIM WATSON / AFP)
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Marion SollettyFrance Télévisions

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Edward Snowden ne pourra probablement jamais rentrer dans son pays. Du moins, s'il veut rester libre. Inculpé aux Etats-Unis pour espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux, l'ex-consultant de la NSA, qui a révélé au monde le système de surveillance de son ancien employeur, est un homme traqué.

Snowden, bloqué en Russie en attendant de pouvoir gagner une terre d'asile, risque jusqu'à 30 ans de prison s'il est repris par les autorités de son pays. L'informaticien le sait, il ne peut attendre aucune indulgence de la justice américaine. Celle-ci se montre intransigeante envers ces "whistleblowers" ("lanceurs d'alerte") qui osent s'attaquer aux fondements de la puissance américaine.

Bradley Manning peut en témoigner. L'homme qui a livré à Wikileaks plus de 700 000 documents classifiés en 2010, risque la prison à vie devant un tribunal militaire : la juge a refusé jeudi 18 juillet d'abandonner l'accusation la plus grave pesant contre lui, celle de collusion avec l'ennemi. Spécificité d'un pays où l'on ne plaisante pas avec la loi ? Pas seulement. La politique d'extrême fermeté appliquée par l'administration de Barack Obama relève d'une vraie doctrine, qui n'est pas sans susciter de virulentes critiques.

"Le pire président depuis Nixon pour la liberté de la presse"

"La réaction incroyablement disproportionnée appliquée à Manning et Snowden est révélatrice de l'atmosphère d'oppression qui règne dans notre pays pour les lanceurs d'alerte", martèle depuis Washington Jesselyn Radack. Cette avocate, contactée par francetv info, a fait de la défénse des "whistleblowers" son cheval de bataille.

Aux Etats-Unis, le mot est indissociable du journalisme d'investigation : le whistleblower désigne cet informateur stratégique sans lequel nombre de scandale d'Etats n'auraient jamais existé. L'exemple le plus célèbre en est "Gorge Profonde", la source du Washington Post dans l'affaire du Watergate, qui provoqua en 1974 la démission du président Richard Nixon.

Un visiteur parcourt le musée consacré au président américain Richard Nixon, qui présente un récit détaillé du scandale du Watergate, le 31 mars 2011 à Yorba Linda, en Californie (Etats-Unis).
Un visiteur parcourt le musée consacré au président américain Richard Nixon, qui présente un récit détaillé du scandale du Watergate, le 31 mars 2011 à Yorba Linda, en Californie (Etats-Unis). (GABRIEL BOUYS / AFP)

Les reporters aguerris qui officient dans les rédactions de New-York et Washington ont tous recours à ces sources de première main. Mais dernièrement, plusieurs d'entre eux ont dénoncé un climat de chasse aux sorcières. La saisie par la justice, révélée en mai 2013, de dizaines de relevés téléphoniques de journalistes de l'agence Associated Press, dans une affaire de fuites impliquant le Département d'Etat, a particulièrement ému. 

Dans un autre dossier, un tribunal a décidé vendredi 19 juillet que James Risen, un reporter du New York Times (article en anglais), devrait témoigner au tribunal contre sa propre source, un agent de la CIA poursuivi pour lui avoir transmis des informations classées secret défense.

Des affaires qui font dire à l'avocat James C. Goodale, avocat du New York Times (en anglais), que "Barack Obama risque fort de supplanter Richard Nixon pour le titre de pire président de l'histoire américaine pour la liberté de la presse dans le domaine de la Défense".

Une loi de 1917 invoquée contre les "whistleblowers"

Une statistique circule souvent dans la presse américaine pour jauger du bilan du président en la matière : sept contre trois. Sept, c'est le nombre de "whistleblowers" qui ont été inculpés pour des charges d'espionnage après avoir parlé à des journalistes - Edward Snowden est le dernier en date - depuis l'arrivée au pouvoir du président, en 2008. Trois, c'est le nombre de ces mêmes actions en justice intentées par tous ses prédecesseurs réunis, selon un décompte de l'agence Bloomberg (en anglais).

Problème : les autorités judiciaires invoquent dans ces affaires une loi datant de la première guerre mondiale, le "Espionage Act" de 1917. Une loi qui permet de poursuivre toute personne qui a transmis des informations relatives à la sécurité nationale "en ayant des raisons de penser qu'elles pouvaient être utilisées pour nuire aux Etats-Unis", selon le texte disponible en ligne sur le site de l'Université de Cornell.

Pour les militants du droit à l'information, le ministère de la Justice détourne à son profit cette définition particulièrement large de l'espionnage. "Le cas de Bradley Manning mis à part, la majorité des poursuites récentes semble avoir davantage à faire avec le secret administratif qu'avec la sécurité nationale", souligne ainsi un article du New York Times (en anglais), citant notamment le cas de John Kiriakou.

"Ils ne devraient pas être poursuivis mais protégés"

Cet ex-analyste de la CIA a été condamné à 30 mois de prison ferme, notamment en vertu de l'Espionage Act, pour avoir donné à la presse américaine des informations relatives à l'usage du tristement célèbre "waterboarding" (simulation de noyade). Cette méthode d'interrogatoire particulièrement brutale utilisée par l'agence dans la lutte contre le terrorisme, a soulevé un vif débat aux Etats-Unis. Elle est considérée par les défenseurs des droits de l'homme comme de la torture.

Pour Jesselyn Radack, qui a défendu John Kirakiou lors de son procès, les poursuites à l'encontre de son client sont une aberration. "Les whistleblowers ne sont pas des espions, ce sont des patriotes, affirme l'avocate militante. Ils ne devraient pas être poursuivis mais protégés."

Des activistes manifestent contre les poursuites engagées par les Etats-Unis contre Edward Snowden, le 19 juin 2013 à Berlin (Allemagne).
Des activistes manifestent contre les poursuites engagées par les Etats-Unis contre Edward Snowden, le 19 juin 2013 à Berlin (Allemagne). (RONNY HARTMANN / AFP)

Barack Obama n'est pas de son avis. Le président américain a défendu la mise en place de mesures de protection pour les lanceurs d'alerte dans des domaines comme la santé ou l'environnement. Il se montre par contraste particulièrement dur avec ceux qui divulguent des informations dans le domaine de la défense.

L'arbitrage du président

"Lorsqu'il s'agit de sécurité nationale, Barack Obama a la conviction forte que l'exécutif a le droit de garder secrètes certaines informations, y compris vis-à-vis du Parlement et des autorités judiciaires", explique Richard Moberly, professeur de droit à l'université du Nebraska, et auteur d'un article de recherche sur la politique d'Obama vis à vis des whistleblowers.

"On peut dire que le président Obama a eu une approche particulièrement agressive [sur ce point]" par rapport à ses prédécesseurs, explique-t-il. "D'autres gouvernements auraient sans doute simplement viré les auteurs des fuites, sans aller jusqu'à engager des poursuites pénales impliquant des charges criminelles."

Mais le juriste ne considère pas pour autant les poursuites engagées dans les différentes affaires comme infondées. Du point de vue de la loi, souligne l'expert, les révélations de Snowden représentent clairement une violation des textes en vigueur. "La question de savoir si les whistleblowers devraient être poursuivis est légitime. Mais la vraie question est : 'où placez-vous la frontière [entre liberté d'informer et défense de la sécurité nationale ]?", interroge-t-il. Visiblement, Barack Obama a tranché.