Attentats au Sri Lanka : trois questions sur le blocage des réseaux sociaux par le gouvernement

Après les attentats perpétrés lors du dimanche de Pâques, les autorités sri lankaises ont décidé de fermer l'accès à de nombreux réseaux sociaux, comme Facebook, WhatsApp, Instagram, Messenger, Viber ou Snapchat.

Des Sri Lankais regardent les forces de sécurité inspecter un véhicule suspect au lendemain des attentats, le 22 avril 2019, à Colombo (Sri Lanka). 
Des Sri Lankais regardent les forces de sécurité inspecter un véhicule suspect au lendemain des attentats, le 22 avril 2019, à Colombo (Sri Lanka).  (CHAMILA KARUNARATHNE / ANADOLU AGENCY / AFP)

"Vous n'avez pas accès à cette application." De nombreux habitants du Sri Lanka n'ont pas pu consulter leurs messages sur les réseaux sociaux, après la série d'attentats survenue dimanche 21 avril, qui a fait au moins 310 morts. Selon l'ONG de défense des droits numériques NetBlocks, les autorités sri lankaises ont bloqué Facebook, ses filiales WhatsApp et Instagram et son service de messagerie Messenger, mais aussi YouTube, la messagerie Viber ou l'appli Snapchat. Ce blocage illustre la méfiance suscitée par les réseaux sociaux, accusés à travers le monde de laisser proliférer la désinformation et les contenus incitant à la haine ou à la violence. De leur côté, certains pointent une atteinte à la liberté d'expression et à l'accès à l'information.

1Pourquoi le gouvernement a-t-il fermé les réseaux sociaux ?

Le Sri Lanka prend cette mesure pour la deuxième fois, après un précédent lors d'une vague de violences en 2018. Cette décision est "une conséquence inévitable et malheureuse de l'incapacité des plateformes à arrêter l'amplification" sur internet des théories du complot et de la colère, estime Karen Kornbluh, du think tank German Marshall Fund. "Pour le gouvernement, il s'agit d'éviter les fausses rumeurs et de rassurer la population en contrôlant l'information et en gardant la main sur ce qui va être diffusé publiquement, analyse sur LCI Jean-Marc Bourguignon, cofondateur de Nothing2Hide, une association qui défend la liberté et la protection de l'information sur internet. Si le blocage s'étend à des messageries cryptées comme Telegram, il peut aussi avoir pour but de lutter contre des groupes terroristes."

"Certains gouvernements, dans le monde entier, (...) ont compris le risque posé par des plateformes comme WhatsApp, explique à l'AFP Jennifer Grygiel, spécialiste du sujet à l'université de Syracuse (Etats-Unis). Ils agissent vite maintenant lors d'actes de terrorisme pour empêcher les rumeurs et d'éventuelles violences." Le Sri Lanka a sans doute tiré les leçons de la polémique qui a suivi le double attentat antimusulmans perpétré en mars en Nouvelle-Zélande. Le terroriste avait retransmis la tuerie en direct sur Facebook, qui avait, comme YouTube, eu beaucoup de mal à supprimer ces images virales.

2Cette mesure est-elle efficace ?

Selon NetBlocks, la décision du Sri Lanka peut aggraver la situation. "Les restrictions d'internet accélèrent la propagation de la désinformation pendant une crise car les sources fiables d'informations sont coupées" elles aussi, a tweeté l'organisation.

En bloquant Facebook, le Sri Lanka a aussi bloqué la fonction "safety check", qui permet aux utilisateurs situés dans une zone touchée par une catastrophe de signaler qu'ils sont en sécurité. "Les gens ont besoin des plateformes numériques pour avoir une information fiable et contacter leurs proches", a estimé sur Twitter Allie Funk, de l'association de protection des droits humains Freedom House. Cette décision est "dangereuse", lâche-t-elle. "Ceux qui n'ont pas accès à leur réseau social habituel peuvent se tourner vers d'autres sites encore moins recommandables, ajoute sur LCI Jean-Marc Bourguignon. Ce n'est donc pas en coupant les réseaux sociaux dans le pays qu'on va arrêter la diffusion de fausses rumeurs. (...) Quand on ne maîtrise pas quelque chose, on l'interdit."

La coupure renforce aussi systématiquement l'argumentaire de ceux qui ont un discours complotiste.Jean-Marc Bourguignon, membre de l'association Nothing2Hidesur LCI

De plus, selon des études universitaires, le blocage des réseaux sociaux est susceptible de mener à davantage de violences au lieu de les limiter. Jan Rydzak, de l'université de Stanford (Etats-Unis), a ainsi écrit en février qu'en Inde, cette mesure "a été beaucoup plus souvent associée à des hausses de cas de violences collectives".

3Pourquoi cela inquiète-t-il les défenseurs des droits ?

"La facilité avec laquelle [les gouvernements] peuvent fermer les plateformes montre aussi combien ils ont de pouvoir et de contrôle sur ces compagnies", affirme encore Jennifer Grygiel. Pour cette universitaire, cela prouve "le besoin de protéger la presse libre".

Colombo souhaite par ailleurs maintenir la fermeture des réseaux le temps de son enquête, ce qui peut se révéler problématique. "Nous sommes tous dans la compassion en cas d'attentat terroriste, mais que se passerait-il en cas de manifestation prodémocratie en Iran ? Qui décide qu'il s'agit d'une urgence ?" s'interroge Amy Lehr, chargée des droits humains au sein du groupe de réflexion américain Center for Strategic and International Studies.

Les gouvernements "ont tendance à affirmer que [les blocages] sont décidés par mesure de sécurité, mais ils bloquent en réalité l'accès à de véritables informations", déclare sur NBC Jan Rydzak. Ces mesures "peuvent également être un moyen de dissimuler les abus commis par les forces de sécurité et les acteurs non étatiques".