Tunisie : une série télévisée abordant la polygamie et le mariage religieux fait polémique

Diffusée sur une chaîne privée depuis le début du ramadan, la série aborde deux pratiques interdites par la loi tunisienne : la polygamie et le mariage religieux. 

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France Télévisions
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Les acteurs tunisiens Fethi Haddaoui et Rim Riahi lors du tournage de la série télévisée tunisienne "Baraa" à Tunis, le 21 décembre 2021.  (ACHRAF OUERGHEMMI / AFP)

Une série télévisée abordant la polygamie et diffusée pendant le ramadan suscite la polémique en Tunisie, pays arabe pionnier concernant les droits des femmes, où les unions multiples sont interdites depuis des décennies. Egrenant un chapelet, Wannas, le personnage principal de la série Baraa (Innocence), réclame dès le troisième épisode vouloir s'unir avec une deuxième épouse. Devant sa femme et ses enfants, il assure y avoir le droit au nom de la charia, la loi islamique, qui est, dit-il, "au-dessus de toutes les autres lois". Diffusée sur la chaîne privée El Hiwar Ettounsi après la rupture du jeûne depuis le début du ramadan, mois sacré des musulmans, la série a déclenché la polémique en abordant deux pratiques interdites par la loi tunisienne : la polygamie et le mariage religieux dit "orfi".

Législation révolutionnaire

"Il n'est pas question de remettre ces questions en discussion", puisque le Code du statut personnel (CSP) promulgué le 13 août 1956 par l'ancien président Habib Bourguiba "a tranché sur ces pratiques", a dénoncé dans un communiqué le Parti Destourien Libre (PDL), formation anti-islamiste. Le CSP, promulgué cinq mois après l'indépendance du pays, est une législation révolutionnaire qui a accordé aux Tunisiennes des droits sans précédent dans le monde arabe. Il a aboli la polygamie, interdit la répudiation et institué le divorce judiciaire. Seul le mariage civil est reconnu par la loi. Pour le PDL, "ces crimes" (polygamie et mariage coutumier, NDLR) passibles d'un an d'emprisonnement sont réapparus dans la société tunisienne depuis l'arrivée au pouvoir en 2011 du parti d'inspiration islamiste Ennahdha. Le Parti Destourien, ennemi juré d'Ennahdha dont il réclame la dissolution, met en garde contre "une atteinte à la dignité de la femme au cas où les forces obscurantistes seraient à des postes de décision".

Les acteurs Rim Riahi et Fethi Haddaoui pendant le tournage de la série télévisée "Baraa" ("Innocence") à Tunis, le 6 novembre 2021. (ACHRAF OUERGHEMMI / AFP)

"Hyprocrisie sociale"

La polygamie et le mariage coutumier sont "des formes de violence contre les femmes" et leur évocation "normalise la culture de l'impunité", assure l'organisation Aswat Nissa (Voix des femmes) sur sa page Facebook. Cette ONG a demandé l'intervention de la Haute autorité de l'audiovisuel tunisien (Haica), une instance qui contrôle le contenu des médias. Le sociologue Mohamed Jouili se veut, lui, rassurant : la série "est une œuvre d'art dramatique qui ne reflète pas systématiquement la société tunisienne". Elle donne des instruments pour débattre de questions sociales, "parler de la polygamie ou du mariage orfi", mais "ne menace en aucun cas les acquis de la femme", a-t-il affirmé à l'AFP. A ses yeux, la polémique illustre plutôt "une hypocrisie sociale". 

"On accepte de discuter de ces phénomènes en privé, entre amis, mais on s'indigne et on s'emporte quand on les évoque en public. (C'est) une instrumentalisation débile pour gagner des points sur le plan politique"

Mohamed Jouili, sociologue

à l'AFP

Les réactions "exagérées contre cette série visent à faire penser que tout ce qui est en relation avec la religion musulmane est rétrograde", a estimé auprès de l'AFP Nadia Abdelhak, une fonctionnaire de 28 ans.

Les acteurs Rim Riahi, Fethi Haddaoui et Ahlam Fekih pendant le tournage de la série télévisée tunisienne "Baraa" ("Innocence") à Tunis, le 28 décembre 2021. (ACHRAF OUERGHEMMI / AFP)

"Conflit idéologique"

Ces questions peu abordées habituellement restent des sujets tabous, pourtant ce sont des phénomènes qui existent en Tunisie, assure de son côté Foued Ghorbali, un autre sociologue.

"Un art dramatique n'a pas pour rôle de donner une bonne image de la société, il expose un point de vue ou des questions de société pouvant être un sujet de débat"

Foued Ghorbali, sociologue

à l'AFP

"En Tunisie, certains sont pour le concubinage et d'autres approuvent le mariage coutumier", ajoute Foued Ghorbali, pour qui cette polémique reflète "un conflit idéologique entre conservateurs et ceux qui se présentent comme des progressistes".

Après la montée des mouvements islamistes qui a suivi la chute du régime de Zine El Abidine Ben Ali, selon l'expert, "le mariage religieux s'est répandu dans les milieux universitaires", notamment parmi les étudiants qui y ont recours pour vivre en couple avec une validation religieuse. La liberté d'expression acquise après la Révolution de 2011 a même encouragé certains à réclamer le retour de la polygamie, dont un collectif de femmes qui avait organisé une manifestation début 2018.

Selon les statistiques du ministère tunisien de la Justice, 1 718 dossiers de mariage religieux ont été examinés par les tribunaux du pays entre 2015 et 2020.

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