Nelson et Winnie Mandela: la rage de vaincre d’un couple mythique

Alors que l’Afrique du Sud célèbre le centenaire de la naissance de Nelson Mandela, une photo, devenue légendaire, ressort des archives: celle de sa libération, le 11 février 1990, après 27 ans de prison. A ses côtés, le poing levé, son épouse Winnie Mandela triomphe. Retour sur le combat d’un couple mythique qui a su démonter le rouleau compresseur du régime de l'apartheid.

Le 11 février 1990, Nelson Mandela marche au côté de son épouse Winnie Mandela. Il vient d\'être libéré après 27 ans de prison.
Le 11 février 1990, Nelson Mandela marche au côté de son épouse Winnie Mandela. Il vient d'être libéré après 27 ans de prison. (Photo Reuters/Ulli Michel)

C’est l’histoire d’un couple qui s’est formé contre la volonté parentale. Le père de Winnie Mandela ne voulait pas de ce mariage. Il avait refusé d’accorder la main de sa fille à celui qui est devenu le père de la nation sud-africaine.

«Face à Nelson Mandela qui est dans l’opposition radicale, qui a déjà fait l’objet de plusieurs arrestations, il le regarde comme un gibier de potence. Comme quelqu’un qui va finir mal un jour. Peut-être condamné à mort et exécuté. Il n’était donc pas question de lui accorder la main de sa fille», explique à Géopolis Fabrice d’Almeida, historien et auteur de Nelson Mandela paru aux Presses universitaires de France.

Déjà rebelle, Winnie refuse de se plier au veto paternel. Elle rejoindra donc l’homme qu’elle a choisi et pour lequel elle éprouve une vraie passion.

«Je crois qu’elle était vraiment amoureuse. Elle a de l’admiration pour quelqu’un qui est engagé et déterminé. Qui a du charisme. Une vraie force de la nature. Il est grand, il est baraqué. Il y a toute la séduction qui opère», raconte Fabrice d’Almeida.

Le conte de fée vire au cauchemar
Mais très vite, le conte de fée vire au cauchemar. Nelson Mandela devient la bête noire du régime ségrégationniste sud-africain.

Dans son livre, Fabrice d’Almeida raconte comment Nelson Mandela et ses compagnons de l’ANC lancent un programme d’actions appelant à des boycotts et aux grèves. Ils recourent aussi à une campagne de désobéissance civile. Accusé de complot contre l’Etat, Mandela finira par devenir une cible des forces armées. Placé sous surveillance, il ne peut plus prendre la parole publiquement. Personne ne peut plus mentionner ses discours et ses propos dans les médias.
 
Winnie Mandela voit de moins en moins son jeune mari qui finit par entrer dans la clandestinité avant d’être arrêté, traîné devant les tribunaux et condamné à la prison à vie pour sabotage et complot contre l’Etat. C’était en 1964.

Winnie Mandela, symbole de la résistance
L’histoire aurait pu se terminer là. Mais face au rouleau compresseur du régime de l’apartheid, Winnie Mandela refuse de baisser les bras. Elle devient le symbole de la résistance pendant les années de prison de son mari. Malmenée, torturée, bannie au cœur des provinces afrikaners, elle sera à son tour jugée pour complot contre l’Etat.

«Au début des années 70, elle-même fait l’objet de deux arrestations successives. Elle fait l’objet d’un internement et se retrouve au fonds d’un trou. Elle  ne représente pas grand-chose», explique Fabrice d’Alméida.

Fabrice d\'Almeida, auteur de «Nelson Mandela» et professeur d\'histoire à l\'université Paris II panthéon-Assas.
Fabrice d'Almeida, auteur de «Nelson Mandela» et professeur d'histoire à l'université Paris II panthéon-Assas. (Fabrice d'Almeida)

L’auteur de Nelson Mandela raconte ensuite à Géopolis comment Winnie fait irruption sur la scène politique lors des émeutes de Soweto en 1976.

«Tout d’un coup, on tire à balles réelles sur des enfants. Les morts se comptent par dizaines. Le monde redécouvre l’apartheid de l’Afrique du Sud qui était tombé dans l’oubli. Le visage de Mandela revient à travers la voix de Winnie.»

Elle n’hésite pas à insulter les représentants de l’Etat au conseil de Soweto. «Vous tuez nos enfants», leur lance-t-elle. Les gens découvrent un leader qui est en même temps porte-parole de la figure morale enfermée. Et ça change tout parce qu’elle prend un rôle politique de plein exercice, explique Fabrice d’Almeida.

«Winnie, la face cachée de Nelson Mandela»
Winnie Mandela se bat comme une lionne. Elle met en place une organisation clandestine avec des opérations de contre-espionnage. Les informateurs et les traîtres au service de la police sud-africaine sont liquidés. Avec la bénédiction de Nelson Mandela.

«C’est la face cachée de Nelson Mandela. Parce qu’en tant que leader, aussi moral soit-il, il autorise la torture dans la recherche d’informations. Il autorise la torture contre les ennemis de l’ANC. Tous les moyens sont bons pour faire tomber le régime de l’apartheid. Il l’a regretté par la suite, mais à l’époque il pensait qu’il n’y avait pas d’autres solutions.»

L’honneur appartient à ceux qui ne renoncent jamais à la vérité, même quand tout semble sombre et menaçant, écrit le prisonnier Mandela à son épouse. Mais le couple se déchire après sa libération.

Fabrice d’Almeida explique à Géopolis la difficulté pour Winnie Mandela de rentrer dans l’ombre, après avoir été en première ligne pendant des années. Winnie devient peu à peu un véritable boulet pour Nelson Mandela.

«En sortant de prison, Mandela pense qu’il va falloir construire un pays dans lequel tout le monde doit vivre ensemble. Où les anciens bourreaux et les anciennes victimes vont cohabiter. Il pense qu’il est hors de question de rajouter la violence à la violence. Or Winnie Mandela pense que c’est plutôt le moment de jouer sur la revanche anti-Blanc. Elle veut les dividendes du pouvoir en termes de célébrité, en termes d’argent.» 

Le divorce est consommé en 1996
Nelson Mandela supporte de moins en moins son ton martial, ses vêtements militaires et ses provocations, alors que le pays est au bord de la guerre civile. Et lorsque la presse révèle qu’elle a fait tuer des gamins par des membres de son «Football Club», cela devient intenable pour Mandela de garder le lien officiel. Le divorce est prononcé en 1996 au détriment de Winnie. Nelson Mandela se marie avec Gaça Machel le jour de ses 80 ans, en 1998.

Paradoxalement, Winnie Mandela bénéficie toujours de beaucoup de sympathies dans l’opinion. Son côté incontrôlable et populiste plaît énormément à ses compatriote qui la considèrent comme la mère de la nation, au même titre que son défunt mari, note Fabrice d’Almeida.

Le 5 décembre 2013, lorsque Nelson Mandela rend son dernier souffle, à l’hôpital de Johannesburg, Winnie est à ses côtés.

«C’est un couple mythique pour les Sud-Africains. C’est-à-dire que s‘ il y avait un panthéon sud-africain, je pense qu’ils y seraient entrés tous les deux, quitte à oublier les turpitudes qui ont marqué les dernières années de Winnie Mandela», conclut Fabrice d’Alméida.