Gita Ramjee, la spécialiste sud-africaine de la prévention du sida chez les femmes, emportée par le Covid-19

La scientifique avait consacré sa vie à chercher les moyens de prévention les plus adaptés aux femmes en s'appuyant sur la réalité de l'Afrique du Sud, l'un des pays les plus touchés au monde par le sida, où elle résidait.

Une capture du message publié sur les réseaux sociaux par The Aurum Institute après la disparition de sa directrice scientique, Gita Ramjee, éminente spécialiste de la prévention contre le sida, décédée le 31 mars 2020. 
Une capture du message publié sur les réseaux sociaux par The Aurum Institute après la disparition de sa directrice scientique, Gita Ramjee, éminente spécialiste de la prévention contre le sida, décédée le 31 mars 2020.  (THE AURUM INSTITUTE)

Une cérémonie virtuelle a été organisée pour honorer la mémoire de Gita Ramjee, le 4 avril 2020, par la Fondation Ahmed Kathrada en Afrique du Sud. A 63 ans, la spécialiste sud-africaine du VIH s’est éteinte des suites de complications dues à la maladie à coronavirus (Covid-19) le 31 mars, dans un hôpital de Durban, où elle résidait.

La directrice scientifique de l’Aurum Institute, organisation spécialisée dans la recherche sur le sida basée à Johannesburg (la capitale économique de l'Afrique du Sud), est tombée malade après un séjour en Grande-Bretagne. Elle y avait fait escale pour se rendre à la conférence internationale sur les rétrovirus et les infections opportunistes qui devait se tenir à Boston, aux Etats-Unis. La rencontre s'est finalement déroulée virtuellement. 

Depuis sa disparition, les hommages n’ont cessé d’affluer pour saluer l'immense contribution de cette experte de renommée internationale de la lutte contre la pandémie du siècle, le sida. En France, l'homme politique et militant engagé contre le sida Jean-Luc Romero a exprimé dans un tweet sa "tristesse". "Nous n’oublierons pas tout ce que nous lui devons", a-t-il ajouté.

Née en Ouganda de parents indiens, celle qui avait fui le régime d’Idi Amin Dada dans les années 70, était devenue une référence, en particulier pour ses recherches dans le domaine de la protection des femmes en Afrique face à la maladie.

(Aurum est profondément attristé par le décès de sa directrice scientifique, le professeur Gita Ramjee, mondialement connue pour son inlassable travail pour trouver des solutions de prévention du VIH pour les femmes. Le PDG du groupe, Gavin Churchyard, l'a décrite comme "une leader audacieuse et compatissante dans la réponse au VIH")

Plus d'options pour les femmes vulnérables

"J'aimerais croire que la prévention du VIH ira au-delà (de la formule) ABC (Abstinence, "Be faithful" en anglais – en français fidelité –, et Condoms  préservatifs)", déclarait-elle en 2006 lors d’une intervention très applaudie lors de la conférence internationale sur le sida, rapporte The Journal of Experimental Medecine

"Nous allons ajouter un C de plus pour circoncision, avait-elle poursuivi. Nous ajouterons un D pour diaphragme, un E pour la prophylaxie après exposition, un F pour les options contrôlées par la femme (comme les microbicides), un G pour les infections du tractus génital (ensemble des organes qui constituent l'appareil génital, NDLR), un H pour la suppression du HSV-2 (l'un des virus responsables de l’herpès génital, NDLR) et un I pour immunité, en utilisant les vaccins."

Dix ans plus tard, elle annonçait que les essais relatifs à un anneau vaginal mensuel, imprégné de dapavirine (un microbicide), avaient été concluants. "Je suis heureuse que nous ayons, pour la première fois dans l'histoire de la recherche sur la prévention du VIH chez les femmes, deux essais montrant la même tendance", confiait, en 2016, cette spécialiste des microbicides alors à la tête du Conseil médical de la recherche en Afrique du Sud (SAMRC) qu'elle a dirigé pendant dix-huit ans.  

Le leitmotiv de Gita Ramjee : donner un maximum d’options aux populations en matière de prévention contre le virus du sida, surtout aux femmes sur lesquelles elle avait concentré ses recherches en Afrique du Sud, le pays de son mari rencontré sur les bancs de l’université. "Elle (est devenue) une figure de proue de la recherche sur la prévention du VIH (…) surtout (chez) les femmes défavorisées et les travailleuses du sexe", rappelle Peter Godfrey-Faussett, conseiller scientifique principal de l’Onusida (l'agence onusienne en charge de la luttte contre la maladie) dans un chaleureux hommage

En 2007, elle avait expliqué l’origine de son engagement auprès des plus fragiles au Guardian. Après son doctorat, Gita Ramjee avait dirigé un projet sur les microbicides vaginaux dans le cadre de la prévention du VIH sur les prostituées. Cette expérience sera déterminante pour la scientifique diplômée, entre autres, de l’Université de Sunderland au Royaume-Uni : "Les histoires qu’elles nous racontaient étaient épouvantables. C’est à ce moment-là que j’ai su que je voulais m’impliquer dans la prévention des infections dues au VIH chez les femmes."

Des microbicides contre le HIV 

Les travaux de Gita Ramjee ont été salués par de nombreux prix dans son pays et à l’étranger. Après avoir co-présidé les conférences sur les microbicides (2006, 2008 et 2010), indique HIV Plus Magazine, elle sera distinguée par le Lifetime Achievement Award en 2012. Six ans plus tard, elle recevra le prix de la meilleure scientifique (Outstanding Female Scientist) décerné par le Partenariat Europe-Pays en développement pour les essais cliniques (EDCTP).

Gita Ramjee se disait "ravie" d’avoir reçu cette récompense parce qu’elle consacrait des "décennies d’engagement en faveur des activités de recherche clinique de prévention du VIH". Une distinction, rapporte la publication du réseau HIVTN d'essais de vaccins contre le VIH, qu'elle avait "dédiée à toutes les femmes scientifiques (jouant) chaque jour de multiples rôles (épouse, mère et chercheuse) et à leur engagement indéfectible en faveur du bien de tous".

D'autant qu'elle-même avait pris soin de les assumer pleinement. "Bien que je veuille exceller dans ma carrière, je n'ai jamais voulu me compromettre en tant que mère", expliquait-elle au Guardian en 2007. "Ma mère était non seulement une pionnière et une championne dans la profession qu'elle avait choisie, mais aussi un roc dans notre famille", a témoigné l'un de ses deux fils après son décès, rapporte le média sud-africain iol. Une source d'inspiration aussi bien pour ses enfants que pour tous les scientifiques et spécialistes des essais cliniques qu'elle a formés et accompagnés.

L'Afrique du Sud, pays le plus touché en Afrique par le nouveau coronavirus, a dit l'ampleur de sa perte. "La mort du professeur Ramjee (prive) les Sud-Africains de l'une des meilleures et infatigables championnes de la science, de la recherche, de la santé et des droits des femmes en matière de reproduction et d'une avocate du système national d'innovation", a souligné dans un communiqué Blade Nzimande, le ministre sud-africain de l'Education supérieure.  

Auteure de plus de 200 articles, Gita Ramjee travaillait, au moment de sa disparition, sur des essais autour d'un gel pouvant réduire la transmission du sida chez les jeunes filles, selon le ministère. Aujourd'hui, pour Peter Godfrey-Faussett,"Gita (Ramjee) attend de nous que nous relevions le défi (lié au) Covid-19, pas uniquement en tant que crise de santé publique, mais surtout pour barrer la route à l’injustice, à la pauvreté et au manque de solidarité internationale".