Sénégal : six questions sur la flambée de violence qui secoue le pays depuis l'arrestation de l'opposant Ousmane Sonko

Dakar a été vendredi le théâtre de scènes de guérilla urbaine opposant les forces de l'ordre à des centaines de jeunes, deux jours après l'arrestation du député Ousmane Sonko, dont la garde à vue a été prolongée.

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Des manifestants face aux gendarmes, dans le quartier de Colobane, à Dakar (Sénégal), le 5 mars 2021. (SEYLLOU / AFP)

Ce sont les pires émeutes depuis des années dans le pays. Le Sénégal a été le théâtre de scènes de guérilla urbaine, vendredi 5 mars. Officiellement, quatre personnes sont mortes, selon les autorités. Les forces de l'ordre affrontent des jeunes qui réclament la libération du député d'opposition Ousmane Sonko, qui était arrivé en troisième position lors de la dernière élection présidentielle, le 24 février 2019. Son arrestation a libéré une exaspération accumulée devant la dureté des conditions de vie. Franceinfo répond aux questions qui se posent sur la situation de ce pays habituellement considéré comme un îlot de stabilité en Afrique de l'Ouest.

1Quelle est l'affaire à l'origine des manifestations ?

Au départ, tout commence par des accusations de "viols et menaces de mort" à l'encontre d'Ousmane Sonko, figure de l'opposition, comme nous l'expliquons dans cet article. Selon une employée d'un salon de massage, Ousmane Sonko, client habituel, aurait exigé des "faveurs sexuelles" et l'aurait menacée avec des armes. Des extraits de sa plainte sont diffusés dans les médias sénégalais début février.

Ousmane Sonko, personnalité au profil "antisystème", réfute ces accusations. L'homme de 46 ans affirme qu'il se rendait dans ce salon de beauté afin de se faire masser pour, dit-il, soulager ses maux de dos. Le député, également à la tête du parti politique Pastef (Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), dénonce une "machination politique". Il crie à un "complot" qui serait ourdi par le président du Sénégal, Macky Sall, pour l'écarter de la prochaine présidentielle, prévue en 2024.

Ses sympathisants commencent à manifester leur soutien le 8 février, jour de sa convocation à la gendarmerie nationale, dans le cadre de l'enquête en cours sur cette affaire de viols. Mais les manifestations tournent aux heurts avec les forces de l'ordre dans certains quartiers de Dakar, la capitale, comme le rapporte le correspondant du Monde. De son côté, Macky Sall, réélu président du Sénégal dès le premier tour il y a deux ans, a démenti ces allégations de complot fin février, avant de se retrancher dans le silence.

2Comment la situation a-t-elle dégénéré ?

Le ton est ensuite devenu très politique. D'autant que le discours de rupture d'Ousmane Sonko fédère de nombreux jeunes, qui ne veulent plus du pouvoir actuel, sur fond de crise économique et sanitaire. "Khalifa Sall, Karim Wade… Tous les adversaires politiques de Macky Sall ont été éliminés. Sonko est le seul espoir. S’il est arrêté, le Sénégal n’aura plus d’opposition", explique ainsi au Monde Ibrahima Dia, jeune sympathisant sans emploi, qui redoutait dès le 8 février son arrestation.

C'est finalement ce qui s'est produit mercredi : alors qu'Ousmane Sonko se rendait, accompagné d'un cortège de partisans, au tribunal, où il était convoqué pour répondre aux accusations de viols, il a été arrêté officiellement pour "trouble à l'ordre public". La situation a alors dégénéré en affrontements avec les forces de l'ordre et de nombreux jeunes ont multiplié les actions dans plusieurs villes.

A cette occasion, de nombreux Sénégalais dénoncent aussi leurs conditions de vie et leur ressentiment contre le président Macky Sall. "Il me semble qu’il s’agit d’une frustration que la population entretient depuis assez longtemps, exacerbée par les restrictions liées au Covid-19. Il y a cette jeunesse qui est en colère contre le système par rapport au manque de perspectives. C’est cette colère-là qui est en train de s’exprimer actuellement dans la rue et qui dépasse clairement le cadre partisan du parti Pastef, le parti d’Ousmane Sonko", décrypte sur RFI le politologue Papa Fara Diallo, enseignant-chercheur à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis, au Sénégal.

3Que s'est-il passé lors des affrontements de vendredi ?

Plusieurs quartiers de Dakar et de villes de l'intérieur du Sénégal ont connu vendredi des affrontements d'une ampleur inconnue depuis plusieurs années. Dans la capitale sénégalaise, la bataille a laissé après coup le spectacle saisissant de rues vidées de gens et de véhicules, jusqu'aux proches abords des lieux de pouvoir. Les artères de la ville sont jonchées de projectiles de toutes sortes, et les magasins sont tous fermés.

Selon le site Seneweb, des violences se sont également poursuivies vendredi dans les rues de Sédhiou, en Casamance, dans le sud du pays, dont est originaire Ousmane Sonko. C'est également en Casamance que le premier mort a été déploré.

"Le gouvernement regrette la perte de quatre vies humaines", a déclaré le ministre de l'Intérieur du Sénégal, Antoine Félix Abdoulaye Diome. Il a condamné des "actes de nature terroriste" et lancé un appel "au calme, à la sérénité et à l'apaisement". En outre, Antoine Félix Abdoulaye Diome a accusé Ousmane Sonko d'être responsable de la situation en ayant "lancé des appels à la violence" et à "l'insurrection".

4Pourquoi certains médias et des enseignes françaises sont-ils la cible des manifestants ?

Jugés proches du pouvoir par les manifestants, les locaux du quotidien gouvernemental Le Soleil et de Radio Futurs Médias (RFM) ont été attaqués jeudi soir. Cette radio fait partie d'un grand groupe de médias privé appartenant au chanteur Youssou N'Dour, qui a été ministre et conseiller de Macky Sall.

La devanture de la radio RFM après le passage des manifestants à Dakar (Sénégal), le 5 mars 2021. (JOHN WESSELS / AFP)

Autre cible : des enseignes françaises. En effet, la France est volontiers considérée comme un soutien du président sénégalais. En prévention, les écoles françaises dans le pays ont fermé, tout comme l'agence d'Air France. A Mbao, dans la grande banlieue, des pillards ont été aperçus sortant les bras chargés de marchandises d'un supermarché Auchan, dont au moins 14 magasins ont été attaqués et 10 "pillés", selon la direction du groupe français.

5Y a-t-il des réactions au sein de la communauté internationale ?

Vendredi soir, le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, s'est dit "très préoccupé" et a appelé "à éviter une escalade". "Les manifestations doivent rester pacifiques et les forces de sécurité et de police doivent (…) permettre à ces manifestants d'exprimer leur opinion et volonté", a réclamé son porte-parole, Stéphane Dujarric.

"Les autorités sénégalaises doivent immédiatement cesser les arrestations arbitraires d'opposants et d'activistes, respecter la liberté de réunion pacifique et la liberté d'expression", a réclamé, de son côté, Amnesty International. L'ONG réagissait à la décision des autorités sénégalaises de suspendre pendant 72 heures Sen TV et Walf TV, deux chaînes de télévision privées, coupables, selon elles, de diffuser "en boucle" des images de violence. Des restrictions sur les réseaux sociaux et les applications de messagerie, affectant le partage de photos et de vidéos, ont aussi été relevées.

De son côté, Reporters sans frontières a condamné une "vague de violations de liberté de la presse inédite ces dernières années dans ce pays d'Afrique de l'Ouest".

6Une sortie de crise rapide est-elle possible ?

La garde à vue d'Ousmane Sonko a été prolongée vendredi et, tant qu'elle est maintenue, aucune perspective apparente d'apaisement ne peut être envisagée. Tard dans la soirée de vendredi, ses avocats ont annoncé qu'elle devait s'achever dimanche. Le député sera présenté à nouveau au juge lundi, selon ses avocats. Difficile de savoir si cela suffira à apaiser les manifestants.

Lors d'une conférence de presse à Dakar samedi, le Mouvement de défense de la démocratie, qui regroupe des opposants au président Macky Sall, a appelé les Sénégalais "à descendre massivement dans les rues", "pendant trois jours à compter du lundi 8 mars"Le collectif de contestation, qui regroupe des partis politiques, dont le parti d'Ousmane Sonko, réclame "la libération immédiate de tous les prisonniers politiques illégalement et arbitrairement détenus" et le "respect du droit de manifester".

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