Art rupestre en Afrique subsaharienne : des archives à ciel ouvert

Plusieurs centaines de sites d’art rupestre ont été répertoriés en Afrique subsaharienne. Si certains n'ont que quelques siècles, d’autres comptent plusieurs millénaires. Que nous racontent-ils ?

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Motif gravé en forme de demi-cercle et décoré d'entrelacs, sur le site de Ngembo, en RDC. (GEOFFROY HEIMLICH)

Depuis des décennies, les notions d'art rupestre et d’art préhistorique sont immédiatement rattachées aux célèbres peintures des grottes d’Altamira, de Lascaux ou de Chauvet. On trouve pourtant abondance de peintures et de gravures rupestres encore très mal connues partout en Afrique. Le livre Art rupestre et patrimoine mondial en Afrique subsaharienne fait le point sur ces recherches. Geoffroy Heimlich, coordinateur éditorial de cet ouvrage collectif, a accordé une interview à franceinfo Afrique.

Franceinfo Afrique : on a entendu parler des gravures rupestres du Tassili ou de la Dame Blanche, en Namibie, mais l’art rupestre en Afrique subsaharienne reste encore peu connu.

Geoffroy Heimlich : l'art rupestre d’Afrique subsaharienne reste souvent mal connu, ou peu étudié, bien qu’il ait été signalé dès le XVIe siècle, avant les premières découvertes d’art préhistorique en Europe, à la différence des arts rupestres du Sahara ou d’Afrique australe, plus richement documentés. Dans le massif de Lovo par exemple, en République démocratique de Congo (RDC), plus de 5 700 gravures et peintures ont été observées dans le lit de rivières, au pied des falaises, dans des abris et jusque dans les profondeurs des grottes, dans l’obscurité la plus totale. Il est probable que le peu d’intérêt manifesté jusqu’à présent pour ces images rupestres est dû à leur caractère essentiellement non-figuratif.

Que peuvent nous apprendre ces gravures et peintures ?

Les images rupestres nous présentent des données que les fouilles traditionnelles ne permettent pas d'appréhender, comme le comportement d’animaux disparus, des représentations d’objets en matières périssables, des rituels, des parures corporelles, des éléments de la mythologie, etc. Les images peuvent nous aider à comprendre les modes de fonctionnement de bien des traditions qui ont choisi une voie intermédiaire entre l’oral et l’écrit. Un des objectifs de nos recherches est d’utiliser les images (rupestres, mais pas seulement) pour leur conférer un statut aussi "noble" que les documents écrits privilégiés par certains historiens. Obligation est donc faite de considérer chaque trace à l’égal d’un document écrit. Ce n’est donc qu’une fois les images situées dans le temps qu’elles peuvent être utilisées comme des documents historiques, et ainsi contribuer à l’écriture de la longue histoire du peuplement du continent africain.

Que nous apprend l'art rupestre sur l'histoire du royaume de Kongo avant l’arrivée des portugais, un territoire que vous avez tout particulièrement exploré ?  

Il faut savoir que le massif de Lovo se trouve au nord d’un ancien royaume africain, le royaume de Kongo. En 1483, les navigateurs portugais arrivèrent à l’embouchure du fleuve Congo. Ils furent frappés d’y découvrir un véritable royaume, avec son souverain, une cour, une administration, une capitale et des provinces. A son apogée, aux XVIe et XVIIe siècles, le royaume de Kongo s’étendait à cheval entre les Etats modernes de la République démocratique du Congo, l’Angola et le Congo-Brazzaville, sur une superficie allant jusqu’à 130 000 km². Même si ce royaume est, à partir de 1500, l’un des mieux documentés de toute l’Afrique tant par les sources historiques que par les sources ethnographiques et anthropologiques pour les périodes plus récentes, il reste en partie méconnu sur le plan archéologique. Nous avons donc entrepris de pallier certaines de ces lacunes.

Peintures rouges de Mampakasa, dans le massif de Lovo, en RDC. (GEOFFROY HEIMLICH)

Le croisement des points de vue historique, archéologique et ethnologique montre l’importance de l’art rupestre dans la culture kongo. L’art rupestre s’intègre généralement dans les pratiques rituelles régionales, et certains aspects rituels et symboliques qui s’y rattachent peuvent être attribués avec assurance à l’ère pré-chrétienne. Cela nous a également permis de lier une partie de l’art rupestre à des pratiques initiatiques comme le kimpasi ou le santu. Notre étude a aussi montré que l’art rupestre représente une partie importante du système décoratif de l’ancien royaume de Kongo. Au même titre que les sources historiques ou les traditions orales, il peut apporter aux historiens une documentation de premier plan et contribuer à reconstruire le passé de l’Afrique.

Ce sont des dessins plutôt géométriques et symboliques que l'on retrouve peu ailleurs. Quelles sont leurs significations ?    

Dans le massif de Lovo, par exemple, on y trouve surtout des figures géométriques énigmatiques (croix, cercles, quadrillages), associées parfois à des animaux (lézards, antilopes) ou des personnages armés d’épées, d’arcs et de flèches ou de fusils. Exceptionnellement, des êtres mi-hommes mi-animaux, qu’on appelle des théranthropes, y sont figurés. Prenons l’exemple de la croix. La croix était un symbole clé, non seulement du christianisme, mais aussi de la cosmologie kongo. La cosmologie, c’est la manière dont les Kongo imaginaient l’origine de notre monde et son évolution. Sacrée pour les missionnaires chrétiens, la croix était aussi l’un des insignes principaux de la cérémonie d’initiation du kimpasi. Nombreuses sont aussi les traditions orales recueillies dès la fin du XIXe siècle, dont certaines associent le lézard à la mort. Le lézard est masculin et le crapaud féminin. Après la mort, les humains deviennent des sortes de revenants. Ils errent de longues années dans la brousse avant de mourir une seconde fois et de se transformer à nouveau. 

Une dizaine de sites d’art rupestre africain ont été classés au patrimoine de l'Unesco. C'est assez peu...  

Juste pour vous donner un ordre d’idée : il y a actuellement sept sites classés pour lesquels l’art rupestre a joué un rôle essentiel et quatre autres un rôle secondaire. Il me semble donc que cela est bien peu par rapport à l’énorme potentiel que présente l’Afrique en matière d’arts rupestres. Historiquement, il y a aussi un déséquilibre sur la liste de l’Unesco, avec près de la moitié des sites classés situés en Europe. Il faut savoir qu’au cours des cinq dernières années, un grand nombre de sites d’art rupestre, ou de sites abritant de l’art rupestre, a été proposé pour inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Il s’agit de démontrer leur valeur universelle exceptionnelle, ce qui nécessite des recherches et des études suffisamment détaillées. Les propositions d’inscription doivent avant tout exposer l’art rupestre dans son contexte, en rendant compte à la fois de sa valeur physique, du tissu du site, de son histoire, mais également de sa relation avec le paysage. En ce qui concerne des sites très étendus et comportant plusieurs milliers d’images, il s’agit donc d’un véritable défi à relever. 

Quel est l’état de conservation de ces sites, sont-ils aujourd’hui menacés ?  

En bien des régions, la recherche est souvent empêchée depuis de longues années par la situation sécuritaire, comme c’est le cas au Mali ou encore au Burkina Faso. Les impacts humains sur les sites d'art rupestre peuvent aussi résulter de la déforestation, des pratiques agricoles, de la production de charbon de bois, de l'extraction de pierres, ou encore du pillage des sites archéologiques. A Lovo, par exemple, certains sites majeurs ont déjà été détruits. Afin de sauvegarder ce patrimoine, l’Institut des musées nationaux du Congo, l’instance congolaise en charge de la protection du patrimoine culturel, envisage une initiative pour inscrire le massif de Lovo sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

"Art rupestre et patrimoine mondiale en Afrique subsaharienne", Collection Patrimoines Africains, aux Nouvelles éditons Maisonneuve&Larose et aux éditions Hémisphères (20 euros).   (GEOFFROY HEIMLICH)

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