Tunisie : comment deux militants d'Ennahdha voient leur parti aujourd'hui

Depuis sa légalisation en 2011, le parti d'inspiration islamiste Ennahdha est resté près de sept ans au gouvernement. A-t-il perdu son âme au pouvoir et est-il aujourd'hui en pleine crise d'identité ? Ces jeunes militants nadhaouis rencontrés à Tunis par france info Afrique n'y croient pas...  

Partisans de la formation d\'inspiration islamiste Ennahdha à Tunis le 6 octobre 2019 sur arrière-fond de drapeau nahdaoui (à gauche) et tunisien (à droite).
Partisans de la formation d'inspiration islamiste Ennahdha à Tunis le 6 octobre 2019 sur arrière-fond de drapeau nahdaoui (à gauche) et tunisien (à droite). (RIADH DRIDI/AP/SIPA / SIPA)

En 2016, le parti d’inspiration islamiste Ennahdha a officiellement tourné la page religieuse. Mais en 2019, après sept années passées au pouvoir, il n’est pas forcément au mieux de sa forme. Même si, à l’issue des élections, il reste la formation la plus importante au Parlement. Certains évoquent une "crise d’identité". Une expression que récusent deux jeunes militants nahdaouis que franceinfo Afrique a rencontrés à Tunis.

Mohamed Ali Azaiez, 31 ans, ingénieur agronome

Mohamed Ali Azaiez, qui "s'occupe de terres près de chez lui à Sahline" (160 km au sud de Tunis), est un "membre du bureau local" de sa ville d'origine et "est actif au sein du bureau régional de Monastir", selon le service de presse d'Ennahdha. De plus, il est "actif auprès du bureau central des jeunes (du parti) à Tunis" et "conseiller auprès du ministre" du Développement, de l'Investissement et de la Coopération internationale, Zied Ladhari, comme on le découvre aussi sur ses comptes Twitter et Facebook. Lui-même se dit originaire d’une famille francophone, à la fois "bourguibiste (donc "laïque", NDLR) et religieuse". Expliquant avoir "des racines méditerranéennes et européennes", il dit lire Stendhal et écouter Piaf.

Dans le même temps, l'ingénieur agronome se considère comme "conservateur" pour ce qui touche au "respect de la religion". Pour autant, explique-t-il, celle-ci est une "affaire personnelle". Il insiste sur le fait qu’il faut faire une "séparation entre un homme de religion et un homme politique". A ses yeux, "c'est à l'Etat d'organiser les cultes". Plusieurs fois au cours de l’entretien, il répétera qu'il est "destourien et contre les Frères musulmans" (Ennahdha était considéré à ses débuts comme proche de cette confrérie).

Il n’y a pas de conflit entre la religion et la modernitéMohamed Ali Azaiezà franceinfo Afrique

Il pense qu’il faut "vivre avec son époque". "La religion doit être inclusive, comme la politique". Est-il alors favorable à l’égalité homme-femme dans l’héritage ? "Je suis favorable à ce qu’il y ait une réflexion sur cette question avec des religieux, des sociologues, des psychologues... D’autant que je me souviens que c'est ma mère qui a nourri notre famille quand nous étions en prison. J'aurais donc tendance à être favorable à l'égalité."

Pour lui, l’homosexualité est "une affaire privée". Concernant le voile pour les femmes, cela doit rester "un choix personnel". "Le voile en Tunisie ne représente pas forcément l’appartenance politique. J’ai beaucoup d'amies voilées qui soutenaient" l’ancien président "laïc" Béji Caïd Essebsi (qui expliquait souvent qu’il avait été élu en 2014 grâce à l’électorat féminin).

Vous priez ? Je m’en fous ! Vous êtes homosexuel ? Je m’en fous !Mohamed Ali Azaiezà franceinfo Afrique

Mohamed précise que nombre de militants d’Ennahdha "sont comme moi" et que "les intégristes y sont peu nombreux". Y a-t-il différentes tendances au sein du parti ? "Non, il y a des divergences sur certains points de vue. Mais le fond reste le même." Autrement dit, la majorité partagerait les mêmes valeurs que celles qu’il expose. Ce qui l’amène à dire qu'"il n’y a pas de crise d’identité" au sein de la formation islamiste.

Pourquoi, alors, ce parti divise-t-il encore autant l’opinion tunisienne ? "C'est à cause de l’ancien régime qui pratiquait l’instrumentalisation" en présentant ses sympathisants comme des "terroristes" et insistait sur "les femmes voilées". Cela a eu de "l'influence" au sein de la société. Et puis, ajoute l’ingénieur, il y a aussi eu les premiers pas du mouvement au pouvoir entre 2011 et 2013. "Il manquait d’expérience" dans un contexte difficile marqué par la violence. De plus, "le gouvernement de la troïka (une coalition de trois partis dominée par Ennahdha, NDLR) a commis des fautes", constate-t-il.

Certes, "certaines personnes ont encore du parti une mauvaise perception, mais elles doivent s’ouvrir" à la réalité. Le parti ne doit-il pas d’ouvrir, lui aussi ? "Bien sûr que si. Mais vous savez, 1970 n’est pas 2019." En clair, Ennahdha n’est décidément plus le parti de ses débuts...

Amine Riahi, 26 ans, co-fondateur d’une start-up à Tunis

Amine Riahi est un "entrepreneur", explique le service de presse d’Ennahdha. A 26 ans, il a déjà un beau parcours. Titulaire d’une licence de gestion, d’un master en management et d’un MBA en ressources humaines, il s’occupe d’Epilert, une start-up fondée avec deux autres associés. Laquelle développe un bracelet pour détecter les crises d’épilepsie. Une "start-up 100% tunisienne qui emploie 12 personnes et n’a qu’un seul concurrent dans le monde, en l’occurrence aux Etats-Unis", selon lui.

Le jeune créateur d’entreprise, au look d’ado quand franceinfo Afrique l’a rencontré, n’apprécie pas Nabil Karoui, le patron de Nessma TV battu au 2e tour de la présidentielle par Kaïs Saïed, soutenu par Ennahdha. "On ne peut discuter avec un homme qui est l’objet de poursuites judiciaires. De plus, issu du monde de la publicité, il représente un 'business model' archaïque, alors qu’une entreprise doit apporter innovation et créativité". Comme le ministre Zied Ladhari l’expliquait à franceinfo Afrique, le parti d’inspiration islamiste, au départ partisan d’une économie de rente, défend désormais l’importance d’une "économie ouverte". Il faut rester dans "l’économie réelle", explique Amine Riahi. "Il s’agit de donner plus de liberté à tout le monde pour pouvoir créer une entreprise. Il faut respecter la liberté du marché. L’Etat doit rester à sa place tout en régulant."

Et qu’en est-il pour les autres libertés ? Celle d’être homosexuel, par exemple. "Chacun doit pouvoir choisir", explique-t-il en relevant que Kaïs Saïed "n’est pas du tout favorable aux LGBT". Et que pense-t-il de l’égalité homme-femme dans l’héritage ? "Il faut donner le choix : à la mère de choisir, au père de choisir". Une manière, peut-être, d’évacuer le débat en douceur...

Je suis conservateur dans mes valeursAmine Riahià franceinfo Afrique

Que signifie être conservateur pour un jeune nahdaoui ? "Je suis conservateur dans mes valeurs, répond-il. Je ne bois pas. J’envisage les relations garçons-filles en terme de mariage. Je dois avoir une tenue convenable, me conduire correctement avec les gens dans la rue comme à la plage. Je dois bien parler. Je ne dois pas critiquer les valeurs. Je dois pratiquer la tolérance, sans imposer mes vues", poursuit-il.

Favorablela liberté de conviction", il se définit comme un "musulman ouvert". Il rapporte que quand il a adhéré à Ennahdha en 2011 pour "faire de la politique et changer mon pays", il était "un peu hors norme". "Même si je jeûnais pour le ramadan, je ne faisais pas mes cinq prières par jour. Cela dérangeait les pratiquants au sein du parti. Mais au bout de deux-trois ans, j’ai pu mieux les comprendre."

Ennahdha ne tient pas de double langageAmine Riahià franceinfo Afrique

Aujourd’hui, explique-t-il, "Ennahdha est mélangé", mais il ne tient "pas de double langage". "Je connais très bien Rached Ghannouchi (le dirigeant du parti, qu’il accompagne parfois lors de voyages à l’étranger et dont il retweete souvent les messages, NDLR) : il a toujours tenu le même langage", affirme-t-il alors que ce dernier est parfois accusé de "duplicité". Selon lui, le leader d’Ennahdha a toujours placé "la patrie avant le parti et même expliqué qu’il était prêt à sacrifier son parti pour la Tunisie".

Le jeune entrepreneur se laisse parfois un peu bercer par la théorie du complot... "Il faut nous écouter et ne pas prêter attention aux diffamations des médias nationaux et internationaux", estime-t-il. Les médias internationaux ? Il pense par exemple à France 24, chaîne qui ne serait pas exempte de "fake news" vis-à-vis de la Tunisie, selon lui. Ceci explique-t-il cela ? Il explique que sa famille "a été victime d’une campagne sur les réseaux sociaux" quand son grand-père a été pressenti pour devenir ministre.

Et comment voit-il son parti aujourd’hui ? "En 2019, il n’est plus le même qu’en 2011. Il a changé de fond en comble." Son étoile a pâli dans l’opinion "car beaucoup de gens ne voulaient pas de l'ouverture à d’autres partis comme Nidaa Tounès (la formation du président Béji Caïd Essebsi, NDLR) et étaient opposés à une coalition avec lui". En votant une loi controversée sur la corruption, "il a perdu de nombreux électeurs".

Amine Riahi souligne qu'Ennahdhda a su quitter le pouvoir en 2014 (avant d’y revenir un peu plus d’un an plus tard). "Cela a provoqué un grand débat en interne. Les plus âgés y étaient opposés en soulignant que rester était une question de démocratie dans la mesure où le parti avait gagné les élections de 2011", raconte-t-il. Il souligne par ailleurs qu’en 2016, la formation d’inspiration islamiste "a décidé la séparation entre religion et politique". Traverse-t-elle aujourd’hui une crise d’identité ? Réponse : "Cette crise n’est que le reflet de ce que vit le peuple tunisien". En clair : la crise d'un parti inséré dans la réalité tunisienne.