Libye : l’émissaire de l’ONU dénonce des ingérences étrangères qui aggravent le conflit

Ghassan Salamé a qualifié de probable "crime de guerre" une frappe aérienne qui a fait au moins dix morts à Tripoli, en majorité des migrants. Il ne désespère toutefois pas ramener les belligérants à un processus politique.

L\'envoyé spécial des Nations unies pour la Libye et chef de la Mission d\'appui des Nations unies en Libye (Manul), Ghassan Salamé, écoute les questions des journalistes à l\'issue d\'une réunion avec le ministre des Affaires étrangères d\'Italie à Rome, le 24 avril 2019.
L'envoyé spécial des Nations unies pour la Libye et chef de la Mission d'appui des Nations unies en Libye (Manul), Ghassan Salamé, écoute les questions des journalistes à l'issue d'une réunion avec le ministre des Affaires étrangères d'Italie à Rome, le 24 avril 2019. (ALBERTO PIZZOLI / AFP)

Le jour même d’une intervention de Ghassan Salamé devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le 18 novembre 2019 à New York, une frappe aérienne était menée contre une usine dans la banlieue sud de Tripoli. Un bombardement qui a fait plusieurs morts et blessés, contraignant l’émissaire de l’ONU à ouvrir son exposé par une mise en garde.

Une attaque aveugle qui peut relever du crime de guerre

"Une biscuiterie dans le quartier de Wadi Rabi'a à Tripoli a été touchée par une frappe aérienne. L'attaque a causé ce que nous croyons être actuellement dix morts et plus de 35 blessés. Il semble que la majorité des morts soient des migrants", a-t-il dit. "Qu'il s'agisse d'une attaque délibérée contre l'usine ou d'une attaque aveugle, il peut s'agir d'un crime de guerre", a-t-il prévenu, précisant que les Nations unies travaillaient à vérifier les faits.

Une frappe qui lui a permis de dénoncer une implication croissante de mercenaires et de combattants de sociétés militaires privées étrangères entraînant une intensification des violences.

Outre l’extension des tirs d'artillerie vers le nord de la capitale, qui a considérablement augmenté le nombre de civils tués ou blessés, "l'utilisation de la puissance aérienne et de la technologie de précision est devenue une caractéristique dominante d'un conflit de faible intensité par ailleurs", a-t-il souligné.

Selon lui, la Manul (Mission d’appui des Nations unies en Libye) a estimé à plus de 800 le nombre total de frappes de drones en soutien aux forces de l'autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar, contre 240 en appui au Gouvernement d’accord national (GNA) de Fayez el Sarraj depuis le début du conflit.

Augmentation du nombre de victimes civiles

Estimant que l'infrastructure et les opérations de drones étaient facilitées par des parties externes sans les nommer, Ghassan Salamé a rappelé qu’il y avait eu également plusieurs frappes aériennes de précision menées par des avions inconnus entre les mois de septembre et novembre. Il en a profité pour déplorer "l'utilisation croissante de bombes non guidées lors de frappes aériennes menées par les forces de l’ANL dans des zones peuplées de Tripoli" qui a entraîné une augmentation du nombre de victimes civiles.

"La violence est facilitée par la présence pléthorique d'armes libanaises datant de l'ère Kadhafi, ainsi que par les expéditions de matériel de guerre qui continuent d'être importées dans le pays en violation de l'embargo sur les armes", a-t-il ajouté. Selon un rapport confidentiel d'experts de l'ONU obtenu par l'AFP, la Jordanie, la Turquie et les Emirats arabes unis ont violé cet embargo. Ces pays "ont fourni des armes de manière régulière et parfois flagrante sans vraiment d'efforts pour en dissimuler la provenance", soulignent les experts dans ce rapport qui porte sur une période d'un an.

Selon des diplomates, toujours cités par l’AFP, la Jordanie est notamment accusée d'avoir formé des troupes du maréchal Haftar, l'homme fort de l'Est libyen qui a déclenché en avril une offensive militaire pour s'emparer de Tripoli. Les Emirats arabes unis, autre soutien du maréchal, sont également soupçonnés d'avoir utilisé des avions-bombardiers au profit de ses troupes.

En dépit de cette situation, l’émissaire de l’ONU s'est dit déterminé à voir la fin de ce conflit en ramenant ses acteurs sur des rails politiques. Il a d’ailleurs remercié le gouvernement allemand pour ses efforts de préparation d’un sommet international sur la Libye qui doit se tenir à Berlin"A l'appui du processus de Berlin, j’ai noué de nombreux contacts avec le Premier ministre Sarraj et les commandants des forces du gouvernement de l'Accord national et j’ai également rencontré le général Haftar et des responsables politiques qui le soutiennent. Un accord est possible sur le règlement du conflit et sur les bases d'un retour au processus politique", a-t-il déclaré.

Ghassan Salamé préoccupé par le sort de Seham Serghawa

Enfin, Ghassan Salamé a saisi l’occasion pour rappeler au Conseil de sécurité sa préoccupation sur le sort de Seham Sergewa, une député enlevée le 17 juillet 2019 à son domicile à Benghazi, siège du Parlement élu et fief du maréchal Haftar. "Depuis plus de quatre mois, les autorités de l'Est n'ont pas été en mesure de fournir d'informations sur le sort de cette femme législatrice et militante des droits de l'Homme", a-t-il dit.

Selon lui, le sort de Seham Sergewa fait partie d'un ensemble plus vaste de violences à l'égard des femmes dans le pays. Outre les cas de meurtres et de disparitions forcées de Libyennes recensés par la Manul, "les femmes migrantes et réfugiées en Libye risquent le viol et d'autres formes de violences sexuelles et sexistes, d'exploitation sexuelle et de prostitution forcée en détention et en général", a-t-il rappelé.