Ethiopie : la guerre au Tigré est également une guerre médiatique

Si les combats semblent avoir baissé en intensité dans le nord de l’Ethiopie, la propagande atteint, elle, des sommets.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Distribution de blé organisée par le gouvernement éthiopien dans la ville d'Alamata, dans le sud du Tigré, le 11 décembre 2020. (EDUARDO SOTERAS / AFP)

La guerre médiatique que se livrent les protagonistes du conflit en Ethiopie concerne en premier lieu la situation humanitaire dans la région du Tigré, désormais sous le contrôle du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) dans sa quasi-totalité. Or, selon l’ONU, moins de 15% de l'aide nécessaire aux habitants a pu parvenir au Tigré depuis mi-juillet, alimentant les craintes d'une famine de grande ampleur. Gouvernement et TPLF se rejettent la responsabilité de ce blocage de l’aide, mais les Etats-Unis semblent prendre fait et cause pour le TPLF. Ils dénoncent ce qui ressemble à "un siège" du Tigré par les forces gouvernementales, lesquelles refuseraient l’accès des fournitures et services essentiels. Les convois humanitaires ne peuvent pas passer et les chauffeurs sont même arrêtés (34 étaient encore détenus le 16 novembre 2021).

Les hôpitaux en guise de preuve

Désormais, la situation des hôpitaux de la région du Tigré alimente également cette guerre de propagande. 186 enfants y seraient morts de faim, selon une étude menée ces quatre derniers mois dans 14 hôpitaux par des médecins et des chercheurs de l’université de Mekele. Une période qui ne doit rien au hasard, car elle correspond à la reprise du contrôle de la région par le TPLF. Elle étaye ainsi l’idée que la région est bien en proie à une guerre de la famine, déjà largement dénoncée depuis des mois par des ONG. Et quand les hommes du TPLF se font à leur tour agresseurs en Amhara et en Afar, c’est selon le TPLF afin de desserrer le blocus contre le Tigré. Leur guerre est juste en quelque sorte.

Une contre-offensive dont Addis Abeba veut tirer avantage. Le gouvernement éthiopien n'est pas en reste dans la propagande. Son service de la communication n’hésite pas à appeler les ONG à s’intéresser également à la situation dans les régions de l’Amhara et de l’Afar "détruite par la brutalité des TPLF".

(Traduction : "Le gouvernement d'Ethiopie demande à toutes les organisations d'aide de fournir une assistance humanitaire aux régions d'Ahmara et d'Afar détruites par la brutalité des TPLF.")

Depuis le début de l’intervention militaire d’Addis Abeba en novembre 2020, les rebelles du Tigré ne cessent de mettre en avant les exactions commises par les troupes éthiopiennes et leurs alliés érythréens. Cela a largement contribué a attirer une certaine sympathie internationale. Or, à en croire le rapport réalisé par l’ONU et rendu public le 2 novembre, "toutes les parties ont infligé des mauvais traitements aux civils et aux combattants capturés". "La gravité des violations et des atteintes que nous avons recensées souligne la nécessité de tenir leurs auteurs responsables, quel que soit leur camp", a précisé Michelle Bachelet, Haut-Commissaire aux droits de l’Homme.

Arrestations en masse

L’ONU affirme qu’au moins 1 000 personnes ont été arrêtées depuis que l’Ethiopie a décrété l’Etat d’urgence, le 2 novembre dernier. "Cette évolution est d'autant plus inquiétante que la plupart des personnes détenues seraient d'origine tigréenne, arrêtées souvent parce qu'elles sont soupçonnées d'être affiliées ou de soutenir le Front de libération du peuple du Tigré", a souligné Liz Throssell, la porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme.

La Commission éthiopienne des droits de l'Homme (EHRC), organisme indépendant mais rattaché au gouvernement, a déploré de son côté ne pas pouvoir mener son travail à bien. Dans un communiqué, l'EHRC se dit "très préoccupée par le fait qu'elle ne peut pas collecter d'informations relatives aux conditions de détention des personnes arrêtées depuis l'annonce de l'état d'urgence le 2 novembre". La Commission estime que "des milliers de personnes ont été appréhendées". Les Tigréens sont ciblés uniquement sur la base de leur appartenance ethnique, contrairement à ce que prétend le gouvernement. Selon ce dernier, ces arrestations visent à éradiquer l’organisation jugée terroriste du Front de libération du peuple du Tigré.

Désinformation

Tout cela relève de la désinformation, plaide le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed. 

(Traduction : "Mes compatriotes éthiopiens, n’oublions pas que nous sommes également engagés dans une guerre narrative sophistiquée menée contre la nation avec une importante utilisation de la désinformation comme voie pour leurs sinistres desseins. Chaque Ethiopien doit jouer un rôle en repoussant et en renversant le récit déformé.")

Un thème qui trouve beaucoup d'appui sur les réseaux sociaux, où les supporters du Premier ministre dénoncent le soutien apporté, selon eux, par les Etats-Unis aux rebelles. Les ennemis d’hier, Erythrée et Ethiopie, bel et bien réconciliés, seraient victimes d’un projet caché concocté par Washington. Les diasporas des deux pays sont ainsi appelées à manifester ensemble, à Londres et dans d’autres capitales.

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