Crise du Coronavirus : pas de trêve pour la censure de la presse en Algérie

Les autorités algériennes viennent de censurer plusieurs médias en ligne, actifs dans la couverture du Hirak, mouvement populaire antirégime. 

Manifestation des employés de la télévision d\'Etat contre la censure à Alger, le 15 avril 2019. 
Manifestation des employés de la télévision d'Etat contre la censure à Alger, le 15 avril 2019.  (RYAD KRAMDI / AFP)

L'Algérie vient de censurer plusieurs médias en ligne, arguant notamment de financements étrangers illégaux, un tour de vis qui inquiète les défenseurs des libertés de la presse et d'expression.

L'Algérie est le pays qui enregistre le plus de victimes en lien avec le coronavirus en Afrique et les autorités préfèrent s'acharner contre la presse libreSouhaieb Khayati, directeur RSF pour l'Afrique du Nordà l'AFP

Basé à Alger, le site d'information en ligne Interlignes, un média généraliste lancé en 2018, a indiqué le 19 avril au soir être inaccessible, censuré par les autorités, selon son fondateur et directeur de publication Bouzid Ichalalene.

Il s'agit du troisième média algérien à être la cible d'une mesure de censure par les autorités depuis le 10 avril après deux sites du groupe Interface Médias : Maghreb Emergent et Radio M, une web radio.

A plusieurs reprises en 2017 et 2019, un autre site en ligne, TSA (Tout sur l'Algérie), qui se présente comme le "premier média francophone algérien sur internet", ne pouvait être consulté en Algérie. "Le pouvoir veut pousser les médias sérieux à la fermeture et laisser la médiocrité régner sur ce noble métier", a réagi le fondateur d'Interlignes auprès de l'AFP. Son site avait déjà été censuré en juillet 2019 en raison de sa couverture des marches du Hirak, le mouvement populaire antirégime qui a ébranlé le pouvoir pendant plus d'un an, jusqu'à sa récente autosuspension en raison de la pandémie de Covid-19, rappelle Interlignes.

"Financements étrangers"

Le ministre de la Communication et ancien journaliste Ammar Belhimer a récemment accusé des médias nationaux, dont Radio M, de bénéficier de financements étrangers, ce qui est interdit par la loi. Ce que réfutent les médias concernés. 

"Le blocage des sites Maghreb Emergent et Radio M nous ramène à la source du problème des libertés. La manière utilisée pour faire taire les deux sites, tout comme les justifications avancées par le gouvernement par la suite, confirment que ce qui se passe relève de la contradiction fondamentale entre la logique du pouvoir et l’exigence du changement exprimée par la société", observe le journaliste politique Nedjib Belhimer

Selon Saïd Salhi, le vice-président de la Ligue algérienne des droits de l'Homme (LADDH), l'offensive contre les sites en ligne en particulier s'explique par le fait qu'ils sont "plus actifs" que les médias traditionnels et qu'ils ne sont "pas tributaires de la publicité de l'Anep (l'organisme étatique qui régit la publicité publique, NDLR)"Saïd Salhi souligne que ces médias sont "une presse qui échappe au contrôle de l'Etat avec ses relais autoritaires". Aujourd'hui, ce dernier veut "reprendre le contrôle d'autant qu'il existe un vide juridique concernant le presse en ligne", juge-t-il.

"Nouvelle Algérie"

Pour le quotidien Liberté, la "nouvelle Algérie" promise par Abdelmadjid Tebboune, élu à la présidence en décembre 2019 lors d'un scrutin rejeté par le Hirak et marqué par une abstention massive (plus de 60%), ressemble furieusement à celle de son prédécesseur, Abdelaziz Bouteflika. 

"Les pressions qui n’ont pas cessé contre les médias, la condamnation de journalistes à la prison pour des faits liés à l’exercice de leur fonction, le blocage de sites d’information connus pour leur professionnalisme, à l'image de Maghreb Emergent, la fermeture des champs médiatiques, notamment télévisuels, à toute voix discordante au discours officiel… tout cela n’augure rien de bon pour la démocratie", résume le quotidien francophone. 

Au moins deux journalistes algériens sont actuellement derrière les barreaux : Khaled Drareni, journaliste indépendant et correspondant de RSF en Algérie, et Sofiane Merakchi, correspondant de la chaîne libanaise Al Mayadeen.

"Fake news"

Parallèlement, dans le cadre d'une réforme du code pénal, le conseil des ministres a adopté le 19 avril 2020 un projet de loi qui prévoit de "criminaliser (...) notamment la diffusion de fake news" visant à "porter atteinte à l'ordre et à la sécurité publics", ainsi que "l'atteinte à la sûreté de l'Etat et à l'unité nationale". Mais RSF craint une "instrumentalisation" de cette nouvelle disposition "pour museler la presse". 

Les autorités rendent légaux des agissements qui étaient jusque-là contraires à la Constitution algérienneRSF

Le projet de code pénal est "un autre tour de vis contre les libertés, avec pour dessein de légaliser la campagne de répression qui s'abat depuis des mois maintenant sur les militants du Hirak, les journalistes et les défenseurs des droits humains, déjà poursuivis et emprisonnés arbitrairement", abonde le vice-président de la LADDH, qui réclame le retrait du texte gouvernemental.