Centrafrique : un procès historique ravive le souvenir de l'un des pires massacres de la guerre civile

En mai 2017, une colonne de miliciens chrétiens anti-balakas avait déferlé sur Bangassou (sud-est de la Centrafrique). Ces miliciens avaient tué en quelques jours au moins 72 civils musulmans et 12 casques bleus, selon l'ONU. Reportage de l'AFP dans cette ville.

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Le "petit séminaire" à Bangassou, ville du sud-est de la Centrafrique, où a eu lieu en 2017 l'un des pires massacres de ces dernières années dans le pays. C'est dans le "petit séminaire" que sont hébergés des milliers de musulmans déplacés à l'issue de ce dramatique événement. (FLORENT VERGNES / AFP)

En mai 2017, une colonne de miliciens chrétiens anti-balakas avait déferlé sur cette ville du sud-est de la Centrafrique, jusqu'alors relativement épargnée par la guerre civile qui ravageait le reste du pays depuis 2013. Selon l'ONU, ces hommes avaient tué au moins 72 civils musulmans et 12 casques bleus. Pour ce massacre, cinq chefs de ces milices anti-balakas ont été condamnés aux travaux forcés à perpétuité pour crimes contre l'humanité, le 7 février 2020,  à Bangui. Un verdict historique dans un pays rompu à l'impunité.

Les miliciens accusaient leurs victimes civiles de complicité avec la rébellion séléka. Cette coalition à dominante musulmane avait renversé le régime du président François Bozizé en 2013 et plongé la Centrafrique dans une spirale d'affrontements intercommunautaires.

Aujourd'hui, à Bangassou, petite cité somnolente du sud-est de la Centrafrique où s'est rendu un journaliste de l'AFP, le temps s'est comme arrêté dans des allées bordées d'arbres immenses et d'élégantes bâtisses tombées en décrépitude. Ne subsistent que les vestiges d'un passé florissant et les traumatismes d'un des pires massacres qu'a connu ce pays à l'histoire pourtant tourmentée. Depuis la signature d'accords de paix locaux en 2018, musulmans et chrétiens arpentent librement les rues.

Crimes contre l'humanité

A Tokoyo, le quartier majoritairement musulman laminé par les pillards, la vie reprend péniblement son cours. Depuis dix mois, Baba Kété, propriétaire d'un important commerce régional, est revenu vivre dans les ruines de sa propriété détruite en 2017, à quelques pas de la mosquée ravagée et du marché désormais occupé par les étals des chrétiens. L'homme veut croire que la réconciliation sera plus facile qu'ailleurs dans cette région où chrétiens et musulmans sont issus des mêmes ethnies et souvent des mêmes familles. "On a confiance, les gens ont compris", assure-t-il à l'AFP.

Mais à ce jour, seuls 145 déplacés ont pu regagner leurs foyers. Le reste de la communauté musulmane, environ 2000 personnes, habite toujours le "petit séminaire", en face de la cathédrale. Elles y avaient trouvé refuge en 2017 sous la protection des casques bleus de la mission de maintien de la paix de l'ONU, la Minusca, et subi un siège de plusieurs mois. Entassés dans ce camp de fortune sur une propriété de l'église catholique, ces déplacés continuent d'alimenter les rumeurs les plus folles. "Tant qu'ils resteront là, il n'y aura pas de véritable paix", pense l'évêque de Bangassou, monseigneur Aguirre, devant le journaliste de l'AFP.

Le verdict du procès n'a pas dissipé les inquiétudes des uns et des autres. "Ce n'était pas la justice, plutôt une salle de théâtre", siffle Ali Idriss, chef du camp. Selon lui, "ceux qui ont encadré et fabriqué les anti-balakas sont toujours là".

Impunité pour les notables

Un rapport d'experts de l'ONU souligne la responsabilité de plusieurs notables locaux dans l'organisation des massacres. Aucun n'a encore été poursuivi. "Si on rentre au quartier, ils vont s'organiser pour nous tuer encore", s'inquiète Ismaïl Dicky, un habitant du camp.

Parmi les personnalités citées dans le rapport de l'ONU figure le sultan de Bangassou, Maxime Takama. "C'est toute la population qui devrait être condamnée", balaye son représentant, Antoine Zangandou. "Une majorité de la population était favorable à l'arrivée des anti-balakas", affirme le père Serge Ikaga, curé de la paroisse de Tokoyo. "Beaucoup de gens pensent que si les anti-balakas n'étaient pas rentrés dans la ville, alors c'étaient les sélékas", ajoute-t-il. Pour les experts de l'ONU, ce sont des notables chrétiens qui ont manipulé la population et soutenu les milices anti-balakas, dans le but, notamment, de s'emparer des biens des riches commerçants musulmans.

L'absence des forces de l'ordre et de toute perspective pour les jeunes

Trois ans après les tueries, "il faut encore désarmer les coeurs. On évite de parler de ces événements", insiste le père Serge. Car les chrétiens s'estiment tout aussi victimes des heurts de 2017, accusant notamment les déplacés du site d'avoir détruit plusieurs maisons autour du petit séminaire. "Ils sont victimes de quoi? C'est de la malhonnêteté !", s'emporte le chef du camp de fortune où ont été relogés les musulmans.

En attendant, "il y a beaucoup de mécontents" parmi les chrétiens, assure Christian Kotalimbora, coordinateur de la société civile régionale. Et s'ils approuvent les peines infligées aux cinq chefs de milice, la plupart ne comprennent pas la condamnation de 23 complices à de lourdes peines lors du procès à Bangui. "Ces accusés sont presque tous nos parents. On était traumatisés et abandonnés par l'Etat", argue Christian Kotalimbora devant le journaliste de l'AFP. Un abandon dénoncé par les deux communautés. A Bangassou, comme ailleurs en Centrafrique, l'absence des forces de l'ordre et de toute perspective pour les jeunes a joué un rôle déterminant dans la crise.

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