Bombardement de Bouaké en Côte d'Ivoire : le procès à Paris, qui devait commencer le 17 mars, est reporté au 2 juin

Le 6 novembre 2004, un raid aérien sur le camp militaire français de Bouaké (centre de la Côte d'Ivoire) avait entraîné la mort de neuf soldats de la force Licorne et d'un humanitaire américain. Une trentaine d'autres militaires français avaient été blessés.

Camp militaire français de Bouaké en Côte d\'Ivoire, quatre jours après le raid aérien. Photo prise le 10 novembre 2004. 
Camp militaire français de Bouaké en Côte d'Ivoire, quatre jours après le raid aérien. Photo prise le 10 novembre 2004.  (PHILIPPE DESMAZES / AFP)

Le procès par défaut aux assises de Paris d'un ex-mercenaire biélorusse et de deux officiers ivoiriens, accusés d'avoir tué neuf militaires français dans le bombardement de Bouaké (Côte d'Ivoire) en 2004, a été reporté au 2 juin 2020. Initialement, ce procès devait débuter le 17 mars. Mais il a été différé en raison des restrictions décidées par le gouvernement pour freiner la propagation du coronavirus. Quinze ans après cette attaque surprise et une enquête difficile, marquée par d'étranges libérations de suspects, les familles des soldats tués ou blessés se retrouveront face au banc vide des accusés. L'épilogue d'un "crime sans châtiment" pour certaines parties civiles. Et celui d'une affaire passablement embrouillée et complexe.

L'ex-mercenaire biélorusse Yury Sushkin et deux officiers ivoiriens, Ange Magloire Gnanduillet Attualy et Patrice Ouei, encourent la perpétuité. La justice française les accuse d'avoir mené le raid meurtrier sur le camp français.

Et les ministres ?

Le président Jacques Chirac salue son homologue ivoirien Laurent Gbagbo le  février 2004 après un déjeuner au palais de l\'Elysée à Paris.
Le président Jacques Chirac salue son homologue ivoirien Laurent Gbagbo le  février 2004 après un déjeuner au palais de l'Elysée à Paris. (PATRICK KOVARIK / AFP)

L'enquête, qui a un temps visé trois anciens ministres du président Jacques Chirac, s'est finalement cantonnée aux exécutants présumés, qui ont eux-mêmes échappé à la justice dans des circonstances troublantes. Introuvables aujourd'hui, ils sont tous trois visés par un mandat d'arrêt. 

Il y a la douleur des familles. Il y a aussi le sentiment d'assister à un fiasco judiciaire, qui nourrit chez les parties civiles le soupçon d'une "manipulation politique" française au plus haut niveau. La ministre de la Défense de l'époque, Michèle Alliot-Marie, son collègue de l'Intérieur, Dominique de Villepin, et celui des Affaires étrangères, Michel Barnier, n'ont pas à répondre de leurs actes devant les juges.

L'instruction judiciaire "aura successivement mobilisé quatre magistrats instructeurs, réclamé une décennie d’enquête, la déclassification d’une flopée de documents estampillés 'Secret défense' et des dizaines d’auditions", observe Médiapart.

Pour autant, 
"quatorze années d'instruction, ainsi que le travail minutieux et opiniâtre de certains magistrats instructeurs et conseils de parties civiles ont permis de reconstituer certains rouages, sans toujours bénéficier de la célérité et de la spontanéité, notamment dans la remise ou la déclassification de certaines pièces de procédure, que les victimes, au service de leur patrie, auraient pu légitimement espérer des institutions nationales", a expliqué le vice-procureur du tribunal de grande instance (TGI) de Paris, Michel Guedes, dans son réquisitoire de 140 pages. 

Les faits

Le 6 novembre 2004, à 13h20, deux avions de chasse Sukhoï de l'armée ivoirienne loyale au président Laurent Gbagbo bombardent un camp de l'opération Licorne, force déployée par Paris pour protéger les ressortissants français et tenter de stabiliser le pays, au côté d'une mission de l'ONU. Neuf soldats français et un civil américain, un humanitaire, sont tués, 38 autres militaires sont blessés. 

L\'un des deux avions russes Sukhoï-25 détruits par l\'armée française le 13 novembre 2004 sur l\'aéroport de Yamoussoukro (Côte d\'Ivoire), une semaine après le bombardement du camp de Bouaké
L'un des deux avions russes Sukhoï-25 détruits par l'armée française le 13 novembre 2004 sur l'aéroport de Yamoussoukro (Côte d'Ivoire), une semaine après le bombardement du camp de Bouaké (PASCAL GUYOT / AFP)
Dans les heures qui suivent, l'armée française riposte en détruisant la plus grande partie de l'aviation ivoirienne sur ordre de Jacques Chirac. Ce qui conduit à l'échec de l'offensive loyaliste lancée deux jours auparavant contre les rebelles d'Alassane Ouattara (devenu en 2011 président de Côte d'Ivoire). Des manifestations antifrançaises éclatent dans le sud du pays, entraînant dans les semaines suivantes le départ précipité de 8 000 Français.

L'implication des accusés dans le raid est attestée par plusieurs témoignages, mais de nombreuses grosses zones d'ombre demeurent. Au lendemain de l'attaque, 15 mercenaires russes, biélorusses et ukrainiens sont arrêtés en Côte d'Ivoire par l'armée française. Ils sont relâchés quatre jours plus tard et remis, via la Croix-Rouge, au représentant consulaire de la Fédération de Russie.

Puis, le 16 novembre 2004, huit Biélorusses sont arrêtés au Togo. Gardés à la disposition des autorités françaises, ils sont pourtant libérés. Parmi eux se trouve Yury Sushkin, un des pilotes des avions Sukhoï-25 accusés d'avoir bombardé le camp français dix jours plus tôt.

"Suite au refus exprimé par la France de les entendre, les mercenaires biélorusses seront promptement exfiltrés du Togo par l’intermédiaire qui avait fait affaire avec Abidjan, acheminant matériel et équipages depuis la Biélorussie : le Français Robert Montoya. L’implication de cet ancien gendarme de l’Elysée (sous François Mitterrand), reconverti en négociant d’armes, est peut-être l’une des clés de toute cette affaire, en résumant toutes les ambiguïtés", estime le chroniqueur du Monde Thomas Hofnung.

"Manipulation française" ?

Selon l'AFP, ambassade, militaires et agents des renseignements sur place avaient tous reçu pour consigne de "ne pas se mêler" de cette histoire. L'enquête a examiné le rôle des trois ministres Michèle Alliot-Marie, Dominique de Villepin, Michel Barnier dans les dysfonctionnements qui ont permis ces libérations. Selon Michèle Alliot-Marie, il n'y avait pas de base légale pour arrêter les hommes détenus au Togo, rapporte RFI. De son côté, Dominique de Villepin a affirmé "ne jamais avoir été saisi de cette affaire", selon la même source. 

De gauche à droite, Dominique de Villepin (2013), Michel Barnier (2014), Michèle Alliot-Marie (2014)
De gauche à droite, Dominique de Villepin (2013), Michel Barnier (2014), Michèle Alliot-Marie (2014) (JOEL SAGET / AFP)
Quant à Michel Barnier, "il n’a jamais été interrogé", selon Me Jean Balan, avocat de plusieurs familles de militaires, interviewé par Le Monde. Selon le défenseur, "il a été le premier à entrer dans la danse macabre de ce dossier, en faisant en sorte que soient remis au consul de Russie les éventuels complices des pilotes qui avaient été arrêtés par les soldats français sur l’aéroport d’Abidjan".

En février 2016, la juge Sabine Khéris estimait dans son ordonnance (cité par RFI) que "tout a été orchestré afin qu’il ne soit pas possible d’arrêter, d’interroger ou de juger les auteurs biélorusses du bombardement". Pour elle, "la décision de ne rien faire concernant les pilotes arrêtés au Togo a été prise à l’identique par le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Défense et le ministère des Affaires étrangères" 

Mais ne pouvant instruire sur leurs actes, la magistrate avait alors demandé la saisine de la Cour de justice de la République (CJR), seule habilitée à juger des ministres. Le 17 mai 2019, la commission des requêtes de la CJR décidait que l'"inaction" de ces derniers ne suffisait pas justifier des poursuites. A ses yeux, les soupçons d'entrave aux investigations n'étaient pas étayés.

Me Jean Balan avait aussitôt dénoncé un "déni de justice". Depuis des années, l'avocat affirme que l'affaire de Bouaké est le fruit d'une "manipulation française". "La seule explication logique à ce bombardement, à la fuite des exécutants et à la volonté d'étouffer cette affaire est que le but était de justifier une réaction française", a-t-il dit à l'AFP. Pour lui, "il s'agissait de créer une situation permettant une riposte d'envergure qui pouvait mener au renversement de Laurent Gbagbo, et favoriser l'installation d'Alassane Ouattara"