Législatives en Algérie : trois questions sur ces élections organisées sur fond de musellement de la contestation

Les élections législatives anticipées de samedi permettront d'élire pour cinq ans les 407 députés de l'Assemblée populaire nationale. Une large partie de l'opposition appelle au boycott des urnes.

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Dans un bureau de vote à Alger (Algérie), le 12 juin 2021. (MOUSAAB ROUIBI / ANADOLU AGENCY / AFP)

Jour de vote en Algérie. Les bureaux ont ouvert, samedi 12 juin, pour des élections législatives censées apporter une nouvelle légitimité au régime, mais rejetées par le mouvement contestataire du Hirak et une partie de l'opposition, sur fond de répression généralisée. Ce sont les premières législatives depuis le soulèvement populaire du 22 février 2019. Initialement prévu en 2022, ce scrutin a été avancé après la réforme de la Constitution en 2020. Il vise à élire, pour cinq ans, les 407 députés de l'Assemblée populaire nationale. Près de 24 millions d'électeurs sont appelés aux urnes. Franceinfo vous détaille ce qui se joue dans le pays.

1Quels en sont les enjeux pour le pouvoir algérien ?

Ce rendez-vous est d'abord l'occasion de redonner une légitimité aux institutions du pays, après deux années de suffrages comptabilisant un faible taux de participation. Le 12 décembre 2019, le président Abdelmadjid Tebboune avait ainsi  été élu avec un taux d'abstention record, puisque seulement 39,93 % des électeurs avaient participé. L'année suivante, le référendum constitutionnel censé fonder une "nouvelle République" avait lui aussi été marqué par une abstention historique : seulement 5,5 millions d'électeurs s'étaient déplacés sur les 23,5 millions d'inscrits. À l'issue d'une campagne apathique, les partis pro-gouvernementaux ont donc appelé à participer "en force" à ce scrutin législatif.

L'autre enjeu majeur pour les autorités algériennes est de réussir à tourner la page du Hirak, mouvement de protestation populaire et pacifique né le 22 décembre 2019 et qui réclame le "départ du système". Bien que les manifestations ont été suspendues par le confinement lié au Covid-19, le mouvement a repris de plus belle avec l'allégement des mesures sanitaires. En avril, des milliers de personnes ont ainsi défilé pour dénoncer la recrudescence de la répression policière et judiciaire contre les militants de ce mouvement populaire.

Enfin, ces élections devraient faire ressortir un personnel parlementaire renouvelé dans le but de convaincre les Algériens de la naissance d'une "nouvelle Algérie". C'était l'un des engagements du président Tebboune lors du référendum sur la nouvelle constitution, le 1er novembre 2021. "L'élection offre, pour la première fois, l'opportunité aux jeunes et aux candidats aux finances limitées de représenter le peuple (...), ce qui garantit une véritable représentation du citoyen", a affirmé le président algérien lors d'une réunion à l'Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), selon le quotidien El Moudjahid.

2Que pense l'opposition de ce scrutin ?

Depuis l'annonce de ce scrutin, les tenants du Hirak ont appelé à boycotter les urnes et les partisans du mouvement défilent chaque semaine, à Alger ainsi que dans de nombreuses grandes villes du pays, contre la "feuille de route du régime". Selon eux, ce scrutin ne prend pas en compte les revendications de ce mouvement de contestation.

Une partie de la classe politique algérienne a aussi décidé de boycotter les législatives pour marquer son opposition au gouvernement. C'est le cas du parti d'opposition historique, le Front des forces socialistes (FFS), du PST (Parti socialiste des travailleurs, trotskyste), du Parti de la laïcité et du développement (PLD, communiste), du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et du Parti des travailleurs (PT).

A l'inverse, la mouvance islamiste politique a décidé de prendre part au scrutin. Abderrazak Makri, le président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), proche des Frères musulmans, s'est dit "prêt à gouverner" en cas de victoire. Quant aux vainqueurs des précédentes législatives en 2017, le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national démocratique (RND), ils apparaissent aujourd'hui comme déconsidérés par une partie de la population, car ils sont associés à l'époque où Abdelaziz Bouteflika était au pouvoir.

"Selon un scénario probable, les forces politiques issues de ce scrutin pourraient se regrouper et former une coalition dont l'objectif serait de perpétuer le système", estime le centre de réflexion International Crisis Group (ICG).

3Dans quel climat politique et social ces élections ont-elles lieu ?

En parallèle de la campagne pour les législatives, la répression policière et judiciaire s'est accrue, notamment contre le mouvement du Hirak. Début mai, près de 2 000 personnes ont ainsi été arrêtées en deux semaines. Le 4 juin, le Comité national pour la libération des détenus estimait que 214 personnes étaient encore en détention pour leurs opinions ou parce qu'elles ont participé aux manifestations depuis le début de la contestation. Un record.

Les arrestations, jeudi 10 juin, de trois figures du Hirak — l'opposant Karim Tabbou, Ihsane El Kadi, directeur d'une radio proche de la contestation, et le journaliste indépendant Khaled Drareni ont par ailleurs déclenché un tollé international. Ils ont finalement été relâchés dans la nuit de vendredi à samedi, a annoncé le Comité national pour la libération des détenus (CNLD)En réaction à ces arrestations, la directrice adjointe d'Amnesty International pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, Amna Guellali, a fait savoir dans une note (en anglais) que "ces arrestations marquent une escalade effrayante dans la répression des autorités algériennes contre les droits à la liberté d'expression et d'association."

Le pays est aussi plongé dans une crise économique provoquée par l'épidémie de Covid-19, qui attise les tensions sociales. Ces dernières sont alimentées par le chômage et par une paupérisation de larges franges de la société. "La question sociale, absente lors de la première vague du Hirak en 2019, se greffe à la contestation politique", relève Dalia Ghanem, chercheuse résidente au Carnegie Middle East Center.

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