Algérie et Maroc : "C'est un haut niveau de crise, comme on n'en avait jamais vu depuis très longtemps", constate un spécialiste

Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine du Maghreb à l’Université Paris 1, analyse la situation après l'annonce de la rupture des relations diplomatiques entre l'Algérie et le Maroc.

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Radio France
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 L'Algérie a annoncé ce mercredi la rupture de ses relations diplomatiques avec le Maroc (LEEMAGE VIA AFP)

"C'est quand même un haut niveau de crise, comme on n'en avait jamais vu depuis très longtemps", commente sur franceinfo mercredi Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine du Maghreb à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, alors que l'Algérie a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec le Maroc.

franceinfo : Les liens diplomatiques entre le Maroc et l'Algérie avaient été rompus en 1976. D'où vient cette inimitié ?

Pierre Vermeren : Le ministre algérien des Affaires étrangères a expliqué les raisons profondes de cette nouvelle et ultime crise, qui remonte, d'après lui, à 1963. C'est une affaire très longue, historique, très complexe. Evidemment la question du Sahara est centrale. Il faut insister sur le fait que le Maroc a, en début d'année, signé un accord, appelé accord d'Abraham, multilatéral avec les Etats-Unis, Israël et les monarchies du Golfe. Pour que des pays arabes ou maghrébins rompent leurs relations diplomatiques, ça a souvent à voir avec Israël, on a connu ça avec l'Egypte dans les années 70. La marocanité du Sahara est reconnue par les Etats-Unis après cet accord, je pense que c'est un élément déterminant.

Ça permet à Alger de rebondir sur le nationalisme arabe, la solidarité arabe, la solidarité maghrébine et la solidarité avec le peuple palestinien. C'est une rupture qui n'est pas seulement à usage externe, international, mais qui est aussi à destination en premier lieu du peuple algérien, étant donné que le pays traverse une crise complexe.

La frontière entre les deux pays est fermée depuis 1994. Est-ce qu'aujourd'hui il s'agit d'une rupture définitive ?

Rien n'est jamais définitif au Maghreb. Ce qu'il faut espérer, c'est qu'on en reste là, qu'on ne passe pas à l'étape d'après. Cette fermeture n'empêchait ni la ligne aérienne de fonctionner entre Alger et Rabat ou Casablanca, ni bien sûr les trafics sur la frontière. En réalité, c'était une fermeture complète des relations économiques, mais il y avait quand même des canaux de circulation de l'information. Cette fois-ci il n'y aura plus de canal de circulation, sauf par Paris, Madrid ou Riyad. C'est quand même un haut niveau de crise, comme on n'en avait jamais vu depuis très longtemps. A l'époque des années 70, c'était une guerre ouverte entre les deux pays pour le Sahara occidental.

"Rien n'est jamais définitif au Maghreb. Ce qu'il faut espérer, c'est qu'on en reste là, qu'on ne passe pas à l'étape d'après."

Pierre Vermeren

à franceinfo

L'Algérie prétend que les incendies qui ont ravagé le pays sont le fait de groupes terroristes, dont l'un est soutenu par le Maroc. Qui a raison dans cette histoire? La France peut-elle jouer un rôle ?

Le fameux groupe terroriste n'en est pas un. C'est un groupe politique qui s'appelle le Mak, le mouvement d'autonomie de la Kabylie, qui est plutôt basé à l'extérieur du pays. Il y a eu une déclaration, d'un responsable marocain, au début de l'été, disant qu'il soutenait plus ou moins les positions du Mak et qu'il invitait les Kabyles à être autonomes. C'est bien sûr un renvoi par rapport au fait que l'Algérie soutient l'autonomie des Sahraouis. C'est interprété par Alger, qui est un pays très jacobin, très nationaliste, très centraliste, comme une intrusion dans ses affaires, comme une menace sur la sécurité intérieure de l'Etat.

Ça renvoie à des problèmes de fond, structurels et notamment aux positions autour du Sahara et à la fermeture de la frontière, qui sont l'objet de tous les discours publics, de toutes les surenchères depuis plusieurs décennies. La France peut appeler à la raison, au dialogue. La France ne peut pas régler les problèmes à la place des pays eux-mêmes. La communauté internationale elle-même n'y arrive pas. Paris ne peut pas se payer le luxe de se brouiller, ni avec Rabat, ni avec Alger et est obligé de discuter avec les deux.

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