Afrique du Sud : les unions Noirs-Blancs restent rares

Les couples mixtes ne font toujours pas partie du paysage sud-africain. On ne dispose pas de chiffres officiels sur la question. Mais un quart de siècle après son démantèlement, l’héritage du régime raciste de l’apartheid reste toujours vivant dans les têtes.

De gauche à droite, Cheryl, Camden et Mpho Mojapelo dans leur maison à Johannesburg, le 7 mars 2019.
De gauche à droite, Cheryl, Camden et Mpho Mojapelo dans leur maison à Johannesburg, le 7 mars 2019. (GULSHAN KHAN / AFP)

"On a vraiment beaucoup de chance de vivre à notre époque", sourit Mpho Mojapelo, un entrepreneur sud-africain noir de 35 ans marié à Cheryl, une compatriote blanche de 31 ans. Sous l’apartheid, "on aurait dû se cacher, vivre séparément ou même quitter le pays pour être ensemble", explique-t-il à l’AFP. Uni depuis 2015 après un double mariage dans leurs familles respectives, le couple symbolise la nation arc-en-ciel (Rainbow Nation en anglais) rêvée par Nelson Mandela, premier président noir d'Afrique du Sud (1994-1999).

Aucune statistique officielle actuelle n'est disponible sur le nombre de couples multiraciaux sud-africains. En 2010, rapporte une enquête du journal canadien La Presse, "seulement 4% des mariages célébrés" dans le pays étaient mixtes. Quoi qu’il en soit, Mpho et Cheryl font encore figure d'exception un quart de siècle après la fin du régime de l'apartheid.

"Noirs et Blancs se fréquentent encore peu. On se fait facilement remarquer" quand on est ensemble, regrette Mpho. On suscite avant tout de la "fascination", complète Chery. "Les gens sont intrigués." Parfois aussi, "des personnes réagissent comme si elles vivaient toujours dans une bulle", enchaîne Mpho. Comme dans ce restaurant de la province du Limpopo (nord), quand un couple de personnes âgées blanches a lâché à leur passage : "Aaah, dégoûtant !"  Vingt-cinq ans pour changer les mentalités, "c'est peu quand on a vécu dans le chaos si longtemps", justifie l'entrepreneur. Heureusement, dit-il, ce genre d'incident "n'arrive pas souvent".

Couples pris en flagrant délit

A partir de 1948, le gouvernement sud-africain, dominé par la minorité blanche, a institutionnalisé, avec le système de l’apartheid, la ségrégation raciale pratiquée depuis des siècles.

Une des premières lois, adoptée en 1949, interdit les "mariages mixtes" entre "Européens" et "non-Européens". La police déploie alors des talents d'ingéniosité pour prendre en flagrant délit les personnes concernées : vigiles dans les arbres, lits tâtés pour voir s'ils sont encore chauds... Pour pouvoir se marier, certains changent de catégorie raciale, comme la législation l'autorise.

Panneau installé dans l\'Afrique du Sud de l\'apartheid, dans les années 1950. On peut y lire: \"Cet ascenseur est réservé aux Européens (autrement dit: aux Blancs, NDLR). Un monte-charge est prévu pour les commerçants, les non-Européens (autrement dit: les Noirs, NDLR), les landaus et les chiens. Les colporteurs sont interdits\".
Panneau installé dans l'Afrique du Sud de l'apartheid, dans les années 1950. On peut y lire: "Cet ascenseur est réservé aux Européens (autrement dit: aux Blancs, NDLR). Un monte-charge est prévu pour les commerçants, les non-Européens (autrement dit: les Noirs, NDLR), les landaus et les chiens. Les colporteurs sont interdits". (AFP)

La loi est finalement abrogée en 1985, neuf ans avant la chute du régime raciste blanc.

A cette époque, la famille de Mpho déménage alors du township de Soweto, haut lieu de la lutte anti-apartheid, pour Roodepoort, une banlieue blanche de Johannesburg à une vingtaine de kilomètres de là. Mpho se retrouve "plongé dans un autre monde". "On était trois Noirs dans l'école. Là, j'ai vu que j'étais différent." Cheryl, elle, grandit au Cap (sud) puis à Roodeport, "coupée de la réalité". "Un jour, un voisin est arrivé en courant et a crié : 'Il y a un homme noir qui arrive. Il faut se cacher. Il est venu nous voler.' Je ne comprenais rien."

Les deux futurs tourtereaux fréquentent le même lycée, à quelques années d'intervalle, et se rencontrent à une soirée au début des années 2000 via des amis communs. "On a reçu la même éducation. Si Mpho n'avait pas parlé anglais, serais-je sortie avec lui ?", s'interroge Cheryl, qui travaille désormais avec son époux.

Division socio-culturelle

Aujourd'hui, "la division n'est pas raciale, elle est avant tout socio-culturelle", avance le jeune femme. Dans le même temps, la pression sociale demeure. "Qu'allait-on penser de notre couple ? J'étais un peu nerveuse d'annoncer à mes parents qu'on était ensemble", se rappelle Cheryl. Elle est rapidement soulagée. Ses parents britanniques, émigrés en Afrique du Sud, acceptent son choix : "Peu importe la couleur de sa peau tant qu'il te traite bien", la rassurent-ils.

Chez le jeune homme, personne n'ose relever la couleur de peau de sa compagne. Au quotidien, elle reçoit pourtant un traitement "différent". Les parents de Mpho refusent par exemple qu'elle fasse la vaisselle… En Afrique du Sud, la tâche est traditionnellement réservée au personnel domestique noir.

Ponctuellement, Mpho et Cheryl essuient des désagréments. Quand ils sortent, les couples multiraciaux "ne reçoivent pas un bon service, on les dévisage, les gens ne prennent pas leur relation au sérieux", relève Haley McEwen, chercheuse à l'université de Witwatersrand à Johannesburg. "Les gens ont intériorisé" les lois, même abolies, explique-t-elle. "Cela montre à quel point la 'race' continue de façonner la société", poursuit-elle.

Photos du mariage de Cheryl et Mpho Mojapelo, présentées dans leur maison à Johannesburg. Le mariage a été célébré en 2015.
Photos du mariage de Cheryl et Mpho Mojapelo, présentées dans leur maison à Johannesburg. Le mariage a été célébré en 2015. (GULSHAN KHAN / AFP)

En se mariant, Cheryl a renoncé à son nom de jeune fille, Forrest, pour celui de son mari, Mojapelo. "Quand j'arrive à un rendez-vous, les gens sont choqués. Avec mon nom, ils s'attendent à ce que je sois noire. Au téléphone, mes interlocuteurs s'expriment automatiquement dans une langue africaine". Jusqu'à ce qu'elle les reprenne : elle ne parle qu'anglais.

Au commissariat, une policière bourrue s'est faite tout miel en découvrant le patronyme de Cheryl. "Les gens pensent que je suis sympa juste parce que je suis mariée à un Noir", rit-elle.

Le sort des métis

Leur fils Camden est né il y a six mois. Sur les documents administratifs, qui stipulent encore la couleur de peau, Mpho et Cheryl ont été confrontés à un casse-tête. Camden n'est ni noir, ni blanc. "Il faudrait introduire une nouvelle classification : métisse", disent-ils. En 2017, les métis représentaient 5% des 56,5 millions de Sud-Africains, rapportait franceinfo Afrique, qui faisait état des difficultés de cette population. Laquelle se définissait alors comme la laissée pour compte de l’avènement de la démocratie au pays de Nelson Mandela.

L’exemple de la famille Mojapelo illustre le chemin qui reste encore à parcourir dans la nation arc-en-ciel. En 2010, selon un sondage réalisé par l’université américaine Harvard et cité par La Presse, "75% des répondants blancs et 27% des répondants noirs" affirmaient "qu'ils seraient opposés à ce qu'un de leurs enfants épouse une personne d'une autre couleur". Question de génération, peut-être. "Il faut être réaliste", estime Cheryl, "le changement va prendre du temps. C'est un travail de longue haleine."