Afghanistan : "Les talibans, ça marche dans les campagnes, mais à Kaboul ça va être très dur", prédit le politologue Olivier Roy

"Les talibans ont gagné", a reconnu dimanche soir le président afghan qui se trouverait désormais au Tadjikistan. Selon le politologue Olivier Roy, le pays va être confronté à "un choc culturel".

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Des combattants talibans victorieux assis sur un véhicule de l'armée afghane, le 15 août 2021. (- / AFP)

Les talibans ont investi dimanche 15 août le palais présidentiel à Kaboul alors que le président afghan, Ashraf Ghani, fuyait à l'étranger, concluant par là leur victoire au terme d'une guerre de près de 20 ans. "Les talibans, ça marche dans les campagnes, mais à Kaboul ça va être très dur", commente lundi 16 août sur franceinfo Olivier Roy, politologue et professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, auteur d'En quête de l'Orient perdu. D'après lui, les talibans "ont un double agenda : gouverner techniquement et imposer la charia", ce qui risque de créer "un choc culturel" dans certains milieux. Olivier Roy estime que la prise de pouvoir par les talibans est le résultat "non seulement de l'effondrement de l'armée, mais aussi de l'effondrement des milices qui, elles, étaient beaucoup plus motivées dans les combats".

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franceinfo : Comment expliquez-vous la rapidité avec laquelle les événements se sont enchaînés ces dernières heures en Afghanistan ?

Olivier Roy : Tout d'abord, l'armée afghane s'est effondrée. On savait qu'elle était exsangue, qu'il y avait pratiquement plus d'officiers que de soldats dedans. C'est cet effondrement de l'armée qui a permis aux talibans d'avancer. Deuxièmement, les gens de Kaboul ne se battent pas. Ils assistent à la guerre civile dans leur pays, quasiment en spectateurs et en victimes.

"C'est un schéma qui est assez classique, Kaboul a été pris et repris quatre fois depuis 30 ans (1980, 1992, 2001 et aujourd'hui) et chaque fois pratiquement sans combat."

Olivier Roy, politologue

à franceinfo

Par contre, j'attendais des scènes de résistance dans les bastions des seigneurs de la guerre, à Herat, à Mazar-i-Sharif. On verra plus tard comment ça se passe dans le Panshir qui n'a pas encore été repris par les talibans. On a eu non seulement l'effondrement de l'armée, mais aussi l'effondrement des milices qui, elles, étaient beaucoup plus motivées dans les combats.

Que pensez-vous du départ du président afghan Ashraf Ghani qui a déclaré sur Facebook être parti afin d'éviter un bain de sang ?

Il n'y aura pas eu de bain de sang de toute façon. Il a compris que c'était perdu, il est parti. Il aurait été fait prisonnier par les talibans, il n'aurait probablement pas été tué. Il abandonne, il a mis sur sa page Facebook que les talibans ont gagné, point. Les gens du gouvernement, mais aussi la plupart des chefs de guerre traditionnels, reconnaissent la victoire des talibans. Donc la comparaison avec le Vietnam n'est pas bonne. Les talibans ont gagné presque sans combat, c'est complètement différent.

Comment vous voyez la suite ? Comment le pouvoir va être transféré aux talibans ?

Il n'y aura pas de transfert. Ils ont pris le pouvoir. Par contre, ce qu'ils vont faire, c'est qu'ils vont demander aux technocrates, aux fonctionnaires de reprendre le travail normalement et ils vont essayer d'administrer le pays de manière technique. Et puis, à côté de ça, ils vont imposer la charia, c'est clair et net. Donc ils ont un double agenda : gouverner techniquement et imposer la charia. Les deux vont entrer en contradiction tôt ou tard. On aura aussi des problèmes locaux, des règlements de comptes, des choses comme ça. Mais pour le moment, les talibans ont pris des engagements par rapport à la communauté internationale : le respect des frontières et ne pas recevoir de groupes terroristes par exemple. Ils ont demandé aux ambassades de rester, ils n'ont pas fait la chasse aux étrangers et ils ne le feront pas, en tout cas pour le moment. Les talibans veulent une normalisation. Par contre, ils veulent qu'on les laisse en paix pour diriger l'Afghanistan comme ils l'entendent.

"Ils vont faire des concessions ou ce qui leur apparaît comme des concessions, mais certainement pas aux yeux de la communauté internationale, et certainement pas à l'intelligentsia afghane de Kaboul."

Olivier Roy

à franceinfo

Les jeunes n'ont pas connu les talibans. La ville a énormément changé, elle s'est complètement occidentalisée en un sens. Les gens ont des téléphones portables et Internet, et là il va y avoir un choc culturel. Les talibans, dans les campagnes, ça marche, mais à Kaboul, ça va être très dur. Alors est-ce qu'ils vont s'adapter, voire se corrompre. Ou bien est-ce qu'ils vont au contraire se lancer dans la répression ? Il est encore trop tôt pour le savoir.

Est-ce que la communauté internationale a les moyens de faire respecter les engagements des talibans ?

Sur l'intérieur de l'Afghanistan, il n'y a rien à faire, il fallait le faire avant. Pour l'extérieur, c'est plus complexe. Très certainement le gouvernement taliban ne va pas donner refuge à des groupes jihadistes radicaux. Mais dans les campagnes afghanes, comment ça va se passer ? On sait déjà que les talibans sont contestés par plus radicaux qu'eux, des représentants de l'État islamique, de Daech dans les régions de l'Est par exemple. On sait qu'il y a des groupes talibans qui sont beaucoup plus radicaux, comme celui de Haqqani dans le Paktiya, et on sait que les zones frontières avec le Pakistan n'ont jamais été contrôlées. Il est donc très possible que les talibans échouent dans leur volonté de contrôler la totalité du territoire afghan et qu'on voit des espèces de zones grises à la frontière pakistanaise qui pourraient servir de refuge à des groupes terroristes, d'autant plus qu'avec le trafic de drogue et la contrebande, on a de quoi alimenter ces espaces de non-gouvernement.

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