Gaz lacrymogènes et militants traînés de force : ce que l'on sait de l'évacuation polémique de la manifestation d'Extinction Rebellion à Paris

Les manifestants écologistes, qui participaient à un rassemblement pacifique (mais non déclaré) afin de bloquer un pont, à Paris, vendredi, ont été dispersés manu militari par les policiers. Les images ont provoqué de nombreuses réactions indignées.

Des forces de l\'ordre tirent un activiste écologique lors d\'une manifestation sur le pont de Sully à Paris, le 28 juin 2019.
Des forces de l'ordre tirent un activiste écologique lors d'une manifestation sur le pont de Sully à Paris, le 28 juin 2019. (MATHIAS ZWICK / HANS LUCAS)

"Policiers, doucement, on fait ça pour vos enfants !" Environ 300 militants du groupe Extinction Rebellion ont organisé, vendredi 28 juin, une opération de blocage du pont de Sully, à Paris. Ce collectif, né fin 2018 au Royaume-Uni, appelle à la désobéissance civile non violente contre "l'inaction climatique". Ils ont été rapidement et violemment délogés par les forces de l'ordre, comme le montrent les images réalisées sur place par des journalistes et militantsFranceinfo fait le point sur ce que l'on sait de cette évacuation.

Les "bloqueurs" aspergés de gaz lacrymogène

Le blocage et l'évacuation ont eu lieu sur le pont de Sully qui relie les 4e et 5e arrondissements. Les militants écologistes s'étaient donné rendez-vous pour bloquer les axes de circulation, alors que la France traversait une période de canicule et que la circulation alternée était imposée dans la capitale ce jour-là.

Vers midi, après avoir bloqué quelques rues du 4e arrondissement, les militants ont rejoint le pont de Sully pour une manifestation "festive". "On dansait, on chantait, il y avait des familles, des gens qui avaient fait à manger… " témoigne Ingrid, une militante au Monde. La manifestation n'avait pas été déclarée officiellement, mais la préfecture a été prévenue la veille de la mobilisation.

Très vite, les forces de l'ordre sont arrivées sur place afin d'évacuer les militants. Elles "sont arrivées vers 13 heures et après 10 ou 15 minutes plutôt calmes, les CRS ont commencé à évacuer les bloqueurs assis en première ligne", a raconté samedi soir l'une des militantes. "Comme ensuite ces bloqueurs revenaient, [les CRS] ont opté pour leur stratégie du 'gazage' à 20 cm du visage", a-t-elle ajouté. "L'évacuation a duré 40 à 45 minutes, vers 14 heures le pont était rendu à la circulation (...) On était sur un lieu non déclaré, c'est le principe de la désobéissance civile", a-t-elle poursuivi.

Des images de l'intervention des forces de l'ordre ont été largement partagées sur Twitter : elles montrent des policiers aspergeant abondamment de gaz lacrymogènes les militants. Plusieurs manifestants, qui suffoquent, tentent de garder leur calme. D'autres, debouts, huent les policiers et leur lancent : "Vous n'avez pas le droit de nous traîner !" "Arrêtez, je n'arrive plus à respirer !" suffoque une femme à deux reprises, filmées par le journaliste Clément Lanot. "Bah, bouge !" lui répond un CRS.

Un rapport a été demandé au préfet de police

A la suite de cette évacuation, Christophe Castaner a demandé un rapport au préfet de police de Paris sur "les modalités" de l'évacuation. "A la demande du ministre, une inspection technique a été déclenchée et un rapport a été demandé au préfet de police sur les modalités de gestion de cette opération de maintien de l'ordre rendue nécessaire pour rétablir la circulation au cœur de Paris", a déclaré le ministère de l'Intérieur.

Cette enquête doit notamment déterminer si les fonctionnaires ont agi sur une injonction directe de la salle de commandement, placée sous l’autorité directe du préfet, ou s’ils ont pris l’initiative de cette méthode, précise Le Monde.

Selon la préfecture de police, les forces de l'ordre sont intervenues pour faire "cesser l'entrave à la circulation générée par cette action"Après avoir demandé aux responsables "à plusieurs reprises de se disperser" et "devant leur refus de quitter les lieux", des sommations ont été effectuées sans plus de succès, a expliqué la préfecture. "Ce rassemblement a ensuite été dissipé par la force publique", relate l'administration qui précise que deux personnes ont été placées en garde à vue pour délit d'entrave à la circulation.

Le gouvernement critique à mi-mots les forces de l'ordre

"Quand j'ai vu ça , je me suis posé des questions et j'ai regardé la vidéo dans son entier", a répondu le ministre de l'Ecologie, François de Rugy, interrogé sur cet épisode, dimanche, sur BFMTV

On n'est plus au temps des manifestations, nous devons être dans l'action.François de Rugysur BFMTV

"Au début, les CRS appellent les manifestants à débloquer (...). Ce sont des manifestants très radicaux. Quand vous leur demandez pacifiquement de dégager la voie, ce qu'ont fait les forces de l'ordre avec des hauts-parleurs, et qu'évidemment ils refusent (...), on est obligé de mobiliser des CRS pour prendre les personnes une par une et essayer de les enlever", a affirmé le ministre. "Ça se finit par l'utilisation de gaz qui ont pour but que les gens s'en aillent."

La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, s’est montrée plus ferme sur LCI dimanche soir : "Je crois que les militants en question participaient à un rassemblement qui n’était ni déclaré ni autorisé." Mais "ça ne justifie pas le gazage en plein visage et avec une telle proximité, évidemment", a-t-elle noté.

Invitée de franceinfo, lundi, la secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes a commenté : "Les policiers avaient une mission de maintien de l'ordre qui est extrêmement délicate et qui se déroule dans un contexte qui est celui des mois de mobilisation des 'gilets jaunes' que nous avons connu", a expliqué Marlène Schiappa. "A un moment, ils ont une mission qui est de rétablir l'ordre public, d'évacuer tel ou tel attroupement." La secrétaire d'Etat a précisé qu'elle se "méfie toujours des images tronquées, hors contexte, que l’on peut sortir comme ceci ou cela", et a dit attendre les résultats de l'enquête.

Un réalisateur refuse une décoration pour protester contre l'évacuation

Le réalisateur et militant écologiste Cyril Dion a indiqué, samedi, qu'il refusait sa promotion dans l'ordre du Mérite, en raison des violences commises par les forces de l'ordre la veille à Paris. "Comment accepter d'être décoré par un gouvernement qui fait usage d'une telle violence à l'encontre d'une partie de sa population ?", a écrit le réalisateur du documentaire Demain dans un message posté sur Facebook.

La disproportion de la réponse policière est folle.Cyril Dion, réalisateur à l'AFP

"On n'est pas supposé utiliser ce genre d'instruments à moins d'un mètre et on est censé l'utiliser pour disperser des manifestations violentes, pas des mouvements pacifistes", a déclaré Cyril Dion.

Le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire

Lundi 1er juillet, le parquet de Paris a annoncé avoir ouvert une enquête préliminaire pour "violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique", afin de faire toute la lumière sur les conditions de cette évacuation musclée.

 L'enquête a été confiée à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN).