Facebook : comment la lanceuse d'alerte Frances Haugen a mis la firme californienne au pied du mur

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France Télévisions
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La lanceuse d'alerte américaine Frances Haugen, à l'origine des "Facebook Files", avant son audition devant une sous-commission du Sénat américain, le 5 octobre 2021 à Washington. (MATT MCCLAIN / GETTY IMAGES / AFP)

Depuis plus d'un mois, la presse égrène des articles fondés sur les "Facebook files", des milliers de documents internes provenant d'une ancienne employée du réseau social le plus célèbre de la planète.

Au moment de révéler son visage et son nom, Frances Haugen ne tremble pas. Regard déterminé, gestuelle appuyée, l'ancienne spécialiste des "classements algorithmiques" de Facebook – ou Meta, selon la nouvelle appellation de la maison mère – résume ce 4 octobre à l'antenne de CBS les raisons qui l'ont poussée à réclamer le statut de lanceuse d'alerte, protégé par la loi américaine. Et, dans le même temps, à plonger le réseau aux près de trois milliards d'utilisateurs dans une crise inédite. "Facebook, à maintes reprises, a montré qu'il préférait choisir son profit, plutôt que la sécurité de ses utilisateurs", martèle-t-elle dans l'émission "60 minutes".

L'ingénieure de 37 ans sait de quoi elle parle : avant de quitter Facebook, cette ex-étudiante d'Harvard a pris soin de copier des milliers de documents internes à l'entreprise. Ces fichiers ont été transmis à l'autorité des marchés financiers américains (SEC), à des membres du Congrès, ainsi qu'à plusieurs médias. A mesure que leurs investigations progressent, ceux-ci publient depuis plus d'un mois les révélations tirées de ces "Facebook Files". Des informations qui s'ajoutent aux témoignages accablants d'ex-salariés du géant américain du web ces dernières années sur les pratiques du réseau social. 

Désinformation, polarisation des opinions, haine en ligne… Le champ couvert par ces dossiers est vaste et son ampleur risque de grandir tant que tous les documents n'auront pas été analysés. Mais un fil rouge se dessine : Facebook était conscient des nombreuses dérives sur ses plateformes. La firme californienne a parfois été dépassée par la manière d'y remédier. Mais elle a aussi délibérément choisi de les ignorer pour préserver ses intérêts.

Elle lutte contre les dérives de Facebook, puis déchante

Pourquoi Frances Haugen a-t-elle exhumé ces documents internes ? Une expérience personnelle douloureuse l'explique en partie. Gravement malade, la lanceuse d'alerte est restée une année chez elle, au mitan des années 2010. A cette époque, elle voit l'un de ses amis, qui l'assiste au quotidien, peu à peu sombrer dans une idéologie empreinte "d'occultisme et de nationalisme blanc", écrit le Wall Street Journal*.

"De nombreuses personnes qui travaillent dans ce milieu ne voient que l'aspect positif (...) C'est une chose d'étudier la désinformation, mais une autre de perdre un ami à cause de cela."

Frances Haugen

au "Wall Street Journal"

Approchée par Facebook à la fin de l'année 2018, elle intègre finalement l'été suivant l'équipe baptisée "civic integrity" ("intégrité civique") pour lutter contre la diffusion de discours de haine et de fausses informations sur les plateformes du groupe. Au quotidien économique américain, elle raconte avoir déchanté au fil des mois, découragée par les choix de l'entreprise et par le manque de moyens mis à sa disposition. Le point de bascule est franchi lorsque son supérieur lui annonce fin 2020 le démantèlement de son équipe.

Une "liste blanche" de VIP qui échappent au règlement de Facebook

Après avoir présenté sa démission en avril dernier, l'ingénieure profite de son préavis de départ pour passer au crible Facebook Workplace, le réseau social interne de l'entreprise. Elle y cherche des éléments démontrant, selon elle, que Facebook n'avait pas fait preuve de responsabilité à l'égard du bien-être des utilisateurs.

La première salve de révélations, publiée par le Wall Street Journal* mi-septembre, fait état de l'existence d'un programme interne, baptisé "XCheck" ("Crosscheck", ou "vérification croisée"), destiné à exempter les comptes Facebook et Instagram de certaines personnalités publiques des règles de modération appliquées aux comptes des utilisateurs lambda. Grâce à ce programme, le footballeur vedette du PSG Neymar a par exemple pu montrer à ses millions d'abonnés des photos d'une femme nue qui l'accusait de viol.

D'autres comptes figurant sur cette "liste blanche" ont pu diffuser des rumeurs sur la dangerosité des vaccins ou sur l'existence de réseaux pédophiles liés à l'ancienne candidate démocrate Hillary Clinton. Des théories pourtant démontées par les équipes de vérification travaillant avec Facebook. 

"Cela signifie que, pour certains membres particuliers de notre communauté, nous n'appliquons pas nos politiques et notre règlement. Contrairement au reste de notre communauté, ces personnes peuvent violer nos règles sans aucune conséquence."

Un document interne à propos du programme "XCheck"

Extrait des "Facebook Files"

Une autre étude interne montre que Facebook a conscience des dangers que pose son application Instagram pour la santé mentale des adolescentes, exposées sans cesse au mythe du corps féminin idéal. Le patron du groupe en France, Laurent Solly, a dénoncé le 18 octobre sur franceinfo cette étude dont "la conclusion est fausse". Mais de l'autre côté de l'Atlantique, les révélations conduisent notamment à l'organisation d'une audition au Congrès. Son intitulé : "Protéger les enfants en ligne : Facebook, Instagram et les dangers pour la santé mentale". Une pression politique et médiatique qui pousse Facebook à "mettre sur pause" son travail sur une version d'Instagram destinée aux moins de 13 ans.

"Facebook a amplifié certaines des pires informations"

Au fil des semaines, de nouvelles informations tirées des "Facebook Files" ébranlent le géant américain. Les documents internes sont transmis par une source parlementaire américaine à plusieurs organes de presse internationaux, une fois expurgés des informations personnelles des salariés de Facebook. En France, Le Monde est, à ce jour, le seul média à y avoir eu accès. Des dizaines de journalistes constatent alors que Facebook a étudié de près la manière dont ses algorithmes de recommandation favorisent la diffusion de fausses informations et participent à la radicalisation politique de ses utilisateurs.

Les "Facebook Files" révèlent ainsi qu'après avoir créé en 2019 le profil fictif d'une citoyenne conservatrice et s'être abonné à des pages comme celles de Fox News et de Donald Trump, une salariée du réseau social s'est vu proposer en "moins d'une semaine (...) une recommandation [de page] QAnon", le mouvement conspirationniste convaincu de l'existence d'un réseau pédocriminel lié aux personnalités politiques démocrates, rapporte NBC News*.

A l'occasion du dernier scrutin présidentiel américain, la diffusion de contenus complotistes a aussi été quantifiée par des salariés de Facebook. Deux jours après la date du vote, un employé s'alarme du fait que l'algorithme de recommandation laisse apparaître un grand nombre de commentaires contenant de "fausses informations électorales inflammables" sous de nombreuses publications, alerte un message révélé par le New York Times*. Quatre jours plus tard, une note interne d'un spécialiste des données enfonce le clou.

"De mercredi à samedi, environ 10% de l'ensemble des contenus politiques qui circulaient évoquaient un trucage de l'élection. (...) Une frange des contenus incite également à la violence."

Un document interne à propos de l'algorithme de recommandation

Extrait des "Facebook Files"

La fuite de documents orchestrée par Frances Haugen permet de réaliser à quel point les rouages du plus populaire des réseaux sociaux sont inadaptés aux discussions apaisées. Les "Facebook Files" révelent ainsi qu'afin d'augmenter le temps passé en ligne par les utilisateurs, les équipes de Mark Zuckerberg ont programmé en 2017 l'algorithme qui décide de ce qui apparaît sur le fil d'actualité de manière à favoriser les publications contenant des émojis de réaction ("rire", "étonnement", "triste" et "en colère") au détriment de celles avec un simple "j'aime" ("like").

Deux ans plus tard, Facebook confirme, chiffres à l'appui, que les publications auxquelles étaient accolés des émojis de réaction étaient les plus susceptibles d'inclure de la désinformation ou des propos toxiques. "Cela signifie que pendant trois ans, Facebook a systématiquement amplifié certaines des pires informations de sa plateforme, les rendant plus importantes dans les flux des utilisateurs", se désole le Washington Post*. "La puissance de la promotion algorithmique a sapé les efforts des modérateurs (...) qui menaient une lutte acharnée contre les contenus toxiques et nuisibles."

Le constat dressé par Le Monde à partir des fichiers de Frances Haugen n'incite pas à l'optimisme : non seulement les règles mises en place par Facebook pour protéger ses utilisateurs sont mal appliquées "dans des dizaines de langues et des pays parfois à risques ou en proie à des conflits", mais ses algorithmes de recommandation sont devenus si complexes que les propres équipes de Mark Zuckerberg avouent parfois dans les documents "leur incompréhension face à un code informatique aux effets imprévus".

Facebook dénonce une "fausse image"

Dans cette tempête d'une ampleur inédite, Facebook tente de tenir bon. Lundi 25 octobre, le groupe a annoncé avoir dégagé 9,2 milliards de dollars de bénéfices nets au troisième trimestre 2021, en augmentation de 17% sur un an. "Nous assistons à un effort coordonné pour utiliser de façon sélective des documents internes afin de peindre une fausse image de notre entreprise", a réagi Mark Zuckerberg. Selon le grand patron, "les réseaux sociaux ne sont pas les principaux responsables" de la désinformation ou de la polarisation de l'opinion, "et ne peuvent pas les réparer seuls".

Le fondateur du réseau n'a, en tout cas, pas fini de se débattre, au gré des révélations. D'autant que celles de Frances Haugen ont piqué la curiosité des institutions publiques dans de nombreux pays. Déjà entendue lundi par les parlementaires britanniques, la lanceuse d'alerte doit être auditionnée par une commission du Parlement européen le 8 novembre.

L'ingénieure sera entendue deux jours plus tard à Paris par les députés des commissions des lois et des affaires économiques. Elle aura l'occasion d'y répéter sa maxime évoquée dans le premier portrait que lui a consacré le Wall Street Journal : "Si les gens finissent par détester encore plus Facebook à cause de moi, alors j'aurai échoué. Je crois en la vérité et en la réconciliation. (...) La première étape pour y parvenir, c'est la documentation." 

* Ces liens renvoient vers des articles ou des contenus en langue anglaise.

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