Clubhouse, Dive... les réseaux sociaux audio offrent-ils vraiment des débats plus apaisés ?

En réponse à la "culture du clash" et aux fake news très répandues sur les réseaux sociaux, de nouveaux acteurs basés sur l'oralité, comme Clubhouse, mettent en avant la qualité des discussions qui se tiennent sur leur plateforme. Qu'en est-il en réalité, alors que Clubhouse reste une application où l'on entre par parrainage ? 

Article rédigé par
Camille Belsoeur - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Une image de l'application Clubhouse.  (Marco Verch / Flickr)

C'est un rendez-vous calme et apaisé que Cyril propose tous les midis en semaine sur le nouveau réseau social à la mode : Clubhouse. En cette période de télétravail massif pour cause de pandémie, ce passionné de nouvelles technologies organise sur la pause déjeuner, entre 13 et 13h30, une marche audio lors de laquelle les participants à sa "room", les lieux d'échanges sur Clubhouse, marchent virtuellement ensemble tout en discutant de sujets divers et variés. 

"C'est un petit moment pour souffler le midi. On marche et on parle. Tous les sujets sont abordés, des choses sérieuses, d'autres plus fun, le futur de Clubhouse...", sourit Cyril Bauchais-Allamel, social manager dans une grande entreprise de télécommunications. Selon lui, 80% des gens qui se joignent au rendez-vous marchent vraiment autour de chez eux ou de leur lieu de travail. Mais pourquoi avoir organisé ce club de "marcheurs" ? "On perçoit plus de choses par la voix. Ce côté confidence permet un échange plus fluide que l'écrit. On est moins confronté à des trolls que sur les réseaux sociaux classiques", juge-t-il. Sur Clubhouse, son club compte 240 membres et ils sont entre 10 et 15 à se réunir à chaque pause déjeuner. 

Une volonté de fuir les "trolls"

Depuis quelques années, les réseaux sociaux historiques tels que Twitter ou Facebook, sont de plus en plus pointés du doigt pour la "culture du clash" qui s'y est développée et la grande difficulté à y tenir un débat apaisé et fouillé. Dans son livre J'ai vu naître le monstre, publié en février 2021, le journaliste Samuel Laurent raconte à la première personne comment il a vu le site de microblogging devenir une plateforme envahie par les trolls.

Pour Tommaso Venturini, chercheur spécialiste des réseaux sociaux au CNRS et au Médialab de Sciences Po Paris, l'évolution du web depuis le début des années 2000 a dessiné ce combat de gladiateurs permanent que sont devenues certaines plateformes numériques. "Le web créé par Tim Berner-Lee était vraiment basé sur l'idée de créer une bibliothèque géante. C'était moins un réseau de communication qu'un système d'archives. Vers les années 2000, ça a basculé sur un modèle basé sur la publicité où il fallait réussir à capter l'attention des internautes. Personne ne va lire un contenu daté de deux ans sur Facebook ou Twitter. Ce qui compte pour ces plateformes, c'est qu'il y ait le plus de flux possible pour créer de la nouvelle attention. Twitch aussi est totalement dans ce format", souligne le chercheur italien.

"Si on veut être un influenceur, il faut attirer l'attention. Être véhément est un moyen très efficace pour cela"

Tommaso Venturini

chercheur au CNRS

Selon Tommaso Venturini, ce n'est pas l'anonymat qui créé l'animosité présente sur les réseaux sociaux, mais la compétition permanente pour capter l'attention. "Trump est un excellent exemple. Ses tweets n'abordaient pas des questions de fond, mais étaient simplement un moyen de détourner l'attention des internautes", poursuit-il.  

On peut écouter Elon Musk et Edward Snowden

Sur Clubhouse ou Dive, le concurrent européen de la start-up américaine, les fondateurs louent souvent des échanges plus voluptueux, que sur les réseaux historiques. Une valeur que revendique aussi la plateforme de streaming Twitch en plein essor.

Clubhouse, qui compte déjà plusieurs millions d'utilisateurs, met en avant le fait de pouvoir converser avec des célébrités. Elon Musk, le patron de Tesla, y a par exemple animé une session. Le lanceur d'alerte Edward Snowden a aussi discuté sur l'application. "Wow, je suis vraiment en train d'écouter Edward Snowden dans une room de Clubhouse", tweetait le 7 avril une universitaire américaine. Sur Clubhouse, les "rooms" où l'on papote sont limitées à 5 000 personnes. Chacun peut demander la parole en cliquant sur "lever la main",  et un modérateur est parfois désigné pour distribuer la parole. Il existe des "rooms" diverses et variées sur de nombreux thèmes.

"La parole circule énormément"

L'ancienne présentatrice de l'émission sportive Stade 2, Céline Géraud, participe ainsi tous les matins de la semaine entre 9h et 10h à des débats Clubhouse dans les "rooms" du club "Le café rugby". "C'est 100% audio et ça fait du bien car on est à un moment où on est tout le temps en visioconférence. Là, on ne doit pas faire attention à notre posture, notre image. Il y a une très bonne qualité de son et la parole circule énormément. On peut y faire monter des inconnus. Cela me fait penser aux radios libres", dit celle qui sera la figure phare de la chaîne Eurosport pour les JO 2021. 

Tombée un peu par hasard dans la marmite après qu'un ami bordelais l'a encouragée à rejoindre leur club de passionnés de rugby, elle a eu un coup de foudre pour le réseau social audio. "Il n'y a pas ce côté "café du commerce" où chacun monte sur les autres. Je mets mes oreillettes, je prends un café, je me pose. C'est un moment de détente". Environ une centaine de personnes se connecte chaque jour pour écouter et participer aux échanges du "Café rugby", où l'actualité de l'Ovalie laisse aussi de la place à d'autres disciplines.

Comme les fans de sport, la classe politique trouve aussi un espace idéal pour débattre loin des polémiques sur Clubhouse. L'ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg s'est laissé prendre au jeu, avec une conversation de plus d'une heure autour du plan de relance, de la dette, et de la présidentielle 2022. L'échange était organisé par "Pol House", un club de débat dématérialisé. 

Plus généralement, Clubhouse séduit des personnes de tous horizons. "Ce que j'aime, c'est que je découvre des gens qui gravitent dans ma sphère de travail, mais dont je ne connaissais pas le talent", poursuit Céline Géraud. "Il y a de l'authenticité dans les propos grâce à la voix. On sait si quelqu'un est sincère quand il parle. Et puis, il y a vraiment un échange dans l'instant. On se parle. On ne répond pas à quelqu'un par un commentaire deux heures après son post. Je suis un mordu de réseaux sociaux et pour moi Clubhouse, c'est un niveau au-dessus de ce qu'on avait avant", renchérit Cyril Bauchais-Allamel. 

Une forte barrière à l'entrée

Pourtant, il y a une limite forte autour de ce média audio. Il faut être parrainé par un autre utilisateur pour entrer sur Clubhouse. Cette cooptation en fait un club "select", même s'il l'est de moins en moins à mesure qu'arrive de nouveaux entrants. L'application n'est aussi disponible que sur iPhone. Des internautes frustrés rejoignent donc des modèles concurrents comme Dive, ou plus souvent les services audio lancés en réponse par les géants du secteur comme Facebook avec "Hotline"

Dans plusieurs pays, Clubhouse a ainsi quitté le podium des applications les plus téléchargées, comme le relayait Chloé Woitier, journaliste au Figaro, le 8 avril. 

"Je suis sur Clubhouse depuis début février et c'est vrai qu'on ressent une baisse du volume de personnes par room depuis environ un mois. Je ne sais pas si c'est qu'il y a plus de rooms et donc une dilution des utilisateurs ou tout simplement une baisse, mais c'est visible. Je suis aussi sur Dive, mais c'est plus vide car beaucoup moins connu", note Cyril Bauchais-Allamel. 

Mais c'est peut-être en gardant un côté confidentiel que les réseaux sociaux audio conserveront leur tranquillité. "Facebook ou Twitter ont tout fait pour accélérer le débat sur leur plateforme, car plus il y a de débat plus il y a de contenu donc de publicité. Maintenant, ils reviennent un peu en arrière, car c'est tellement vide que ça devient moins plaisant de participer à ce type de débat", conclut le chercheur Tommaso Venturini. 

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