Taxis, loi famille, écotaxe : "Le gouvernement cède trop vite face à la rue"

Pour le sociologue Erik Neveu, la proximité des élections et le manque d'autorité de l'exécutif explique la tendance du gouvernement à reculer devant une mobilisation.

Un taxi en grève, à Paris, le 10 février 2014.
Un taxi en grève, à Paris, le 10 février 2014. (THOMAS SAMSON / AFP)

Une fois de plus, ceux qui ont battu le pavé l'ont emporté. Jeudi 13 février, le gouvernement a décidé de céder face à la grève des taxis qui paralyse Paris depuis trois jours en reportant les immatriculations de véhicule de tourisme avec chauffeurs (VTC). Après la mobilisation des "Bonnets rouges", qui ont repoussé l'application de l'écotaxe, et celle de la Manif pour tous, qui a fait reporter le vote de la loi famille, cette décision sonne comme une nouvelle reculade de l'exécutif face à la pression de la rue. Erik Neveu, professeur de science politique à l'IEP de Rennes, auteur de Sociologie des mouvements sociaux (éd. La Découverte), décrypte cette tendance gouvernementale à reculer devant l'obstacle.

Francetv info : Pourquoi le gouvernement recule-t-il à nouveau devant la mobilisation des taxis ?

Erik Neveu : La problématique des taxis est un dossier complexe. C'est un groupe qui possède un pouvoir de nuisance très fort, capable de bloquer entièrement une ville en quelques minutes. Ce gouvernement n'est pas le premier à se heurter à cette question. En 2008, malgré le rapport Attali qui prônait une libéralisation du secteur, Nicolas Sarkozy avait rencontré des représentants des taxis pour leur assurer que rien ne changerait.

Mais n'y a-t-il pas une tendance de l'exécutif actuel à céder rapidement ?

Je suis effectivement assez étonné par la promptitude avec laquelle ce gouvernement cède, notamment face à des groupes peu nombreux et qui ne font pas vraiment partie de sa base électorale. Cette capacité à reculer est inversement proportionnelle à la proximité des contestataires avec la gauche. Ainsi, la mobilisation contre la réforme des retraites n'a pas provoqué de recul. Alors que la loi famille a été reportée. Ce qui m'a laissé pantois, parce que la mobilisation était encore moins forte que lors des débats sur le mariage pour tous.

D'où vient cette capacité à reculer face aux mobilisations ?

Contrairement à la majorité précédente, avec Nicolas Sarkozy qui déclarait que "désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit", le gouvernement actuel met en avant l'écoute, la négociation et la disponibilité. Mais on ne peut pas nier qu'il cède trop vite. Sûrement parce que la popularité de François Hollande est au plus bas, et qu'à quelques semaines des municipales, l'Elysée ne veut pas de pagaille.

Quitte à paraître faible ?

Mais c'est vrai : le gouvernement a bien un problème de faiblesse. Quand il annonce le lundi qu'il recule, avant de dire le mercredi qu'il ne recule pas tant que ça, c'est très maladroit. Certains députés PS n'hésitent pas à dire ouvertement qu'ils trouvent le gouvernement techniquement assez faible. L'exécutif a également un manque d'autorité vis-à-vis de sa propre majorité. Selon moi, si la loi famille a été reportée, ce n'est pas à cause des mobilisations survenues en janvier. C'est avant tout parce que le gouvernement craignait que des députés fassent adopter des amendements liés à la PMA ou la GPA, ce qui aurait entraîné des mobilisations d'une plus grande ampleur.

Céder face à la rue, n'est-ce pas une stratégie dangereuse ?

Il est clair qu'avec un gouvernement qui paraît faible, et avec les élections qui approchent, il y a une fenêtre d'opportunité qui s'ouvre pour les groupes protestataires qui voudraient obtenir gain de cause. La seule manière de reprendre la main serait alors de procéder à un remaniement. Mais il ne peut pas intervenir avant les élections européennes [le 25 mai]. D'ici là, le gouvernement ne veut pas faire de faux mouvement, pour ne pas renverser la barque...

Peut-on être un dirigeant de gauche et tenir tête à des manifestants ?

Croire que les manifestations sont forcément de gauche est une erreur que font beaucoup de journalistes et de sociologues. On l'a vu avec le "Jour de Colère" : l'extrême droite manifeste aussi. Un gouvernement doit savoir faire le tri. La gauche a une culture moins "godillot", plus axée sur la négociation. Mais comme ce fut le cas sous Mitterrand, ou lorsque Jospin était Premier ministre, elle peut aussi être ferme face à la rue.