"L'ubérisation" de l'économie est-elle une malédiction ?

Le conflit entre taxis et UberPop met en lumière la difficile adaptation de certains secteurs face à l'économie du partage. Entretien avec Philippe Moati, professeur d'économie. 

Une voiture dépendant du service Uber a été retournée par des taxis en colère, à Paris, le 25 juin 2015.
Une voiture dépendant du service Uber a été retournée par des taxis en colère, à Paris, le 25 juin 2015. ( CHARLES PLATIAU / REUTERS)

Le conflit entre les taxis et les véhicules de tourisme avec chauffeur (VTC) met en lumière les difficultés de certains secteurs à s'adapter aux usages des consommateurs, à l'heure des smartphones. "Tout le monde a peur de se faire 'ubériser'", déclarait en décembre Maurice Lévy, patron de Publicis, illustrant ainsi l'angoisse de certains groupes face à des modèles économiques émergents, et notamment l'économie collaborative.

Qu'entend le publicitaire par ce terme ? "C'est l'idée qu'on se réveille soudainement en découvrant que son activité historique a disparu. Les clients [de Publicis] n'ont jamais été aussi désorientés ou inquiets au sujet de leur marque et de leur modèle économique." L'"ubérisation" de l'économie est-elle une malédiction ? Voici l'analyse de Philippe Moati, professeur d'économie à l'université Paris-Diderot et cofondateur de l'Observatoire société et consommation.

Francetv info : Comment expliquer la crise entre les taxis et ses nouveaux concurrents, Uber et UberPop ?

Philippe Moati : Un secteur traditionnel, régulé, qui s'est peut-être un peu endormi sur ses habitudes, se fait secouer le cocotier. Et c'est une bonne chose : on constate d'ailleurs que le service s'est amélioré depuis l'apparition des VTC. Mais le service UberPop soulève d'autres problèmes. Contrairement aux VTC, les chauffeurs UberPop sont de simples particuliers et ne tombent sous le coup d'aucune réglementation. Ce système fait naître une concurrence déloyale avec les taxis. Les particuliers qui travaillent pour UberPop peuvent casser les prix car ils n'ont pas les mêmes contraintes que les taxis ou les VTC. En ce sens, "l'ubérisation de la société" est une expression péjorative : derrière le côté utopique de l'économie de partage guette un nivellement par le bas.

A quoi attribuez-vous ce "nivellement par le bas" ? 

Il y a quelque chose de paradoxal dans l'économie collaborative. Au départ, elle s'est développée autour d'un discours alternatif. Certains, comme Jérémy Rifkin, voyaient en elle une possibilité d'éclipser le capitalisme. Elle était née dans des milieux militants, qui revendiquaient une éthique de réciprocité, une valorisation du lien social, voire une démonétisation des relations économiques. Force est de constater qu'à mesure qu'elle prend de l'ampleur, l'économie collaborative change de visage. Cette mutation pose question. 

Vous voulez dire qu'elle finit par adopter les codes du capitalisme ?

Oui, et même à pousser la logique capitaliste à fond. L'ubérisation de l'économie, c'est le capitalisme sans capital : les voitures n'appartiennent pas à Uber, Le Bon Coin ne possède pas les produits qui sont vendus sur le site, AirBnB a des millions de clients mais un capital investi ridicule… C'est quand même le summum du capitalisme que de gagner de l'argent sans investir de capital !

Par ailleurs, avec cette ubérisation, le travail connaît une forme de régression. Le salariat avait mis des décennies à être régulé. Or l'économie collaborative, c'est une manière de mettre au travail les gens sans forcément les rémunérer à hauteur du service qu'ils rendent. Prenez l'application Instacart : aux Etats-Unis, elle vous permet de vous faire livrer vos courses gratuitement par un voisin. Mais elle prive aussi de travail une personne qui aurait un vrai statut… Il serait désormais question de "salarier" ces voisins-livreurs, pour des sommes ridicules. On est sorti de l'économie collaborative au sens strict. 

Le risque, c'est donc un morcellement du travail ?

En réalité, avec l'ubérisation, on reste sur la forme extrême de ce qui s'est développé récemment, à savoir le travail indépendant. On peut se féliciter que les gens se prennent en main, qu'ils ne soient plus passifs. Mais on assiste dans le même temps à un détournement de la relation salariale. Certaines entreprises incitent leurs salariés à devenir auto-entrepreneurs. A terme, on peut craindre que de plus en plus de personnes accumulent des petits métiers, comme des béquilles, pour gagner leur vie. Un peu de salariat, un peu de temps partiel, un peu de collaboratif, un peu de chômage... 

La crise amplifie-t-elle cette tendance ?

Dans nos enquêtes sur l'économie collaborative, le premier motif invoqué est le facteur économique. Les gens veulent trouver de nouvelles sources de revenus. Quand la crise ne permet plus de vivre comme avant, c'est parfois la seule manière de gérer la contrainte. Mais cette explication ne suffit pas. On remarque aussi que l'économie collaborative répond à un besoin de prendre sa vie en main. Il existe également une demande de sens, une valeur symbolique au geste collaboratif. Et puis, l'offre s'est considérablement développée ces dernières années. Elle est foisonnante ! L'ubérisation, c'est aussi la promesse d'une nouvelle expérience de consommation. Même si le pouvoir d'achat devait s'améliorer, la croissance du secteur ne se démentirait pas.

Uber est la face émergée de l'iceberg. Pourquoi certains secteurs ont-ils autant de mal à s'adapter ?

Le numérique a tout changé. On assiste à un phénomène classique d'histoire des entreprises : elles s'insèrent au départ dans un contexte qui donne un code génétique à la marque, peuvent devenir leaders dans leur domaine, mais quand les conditions de base sont modifiées, souvent à l'occasion d'une rupture technologique, l'effort de transformation se révèle trop important et elles sont souvent incapables de suivre. Au tournant des années 2000, les majors musicales ont raté le coche. Elles ont demandé à l'Etat de protéger leur branche, mais des start-up comme Deezer et Spotify ont sauté sur l'opportunité pour se développer. Kodak et le numérique, IBM et l'informatique, Microsoft et internet... A chaque fois, c'est la même chose, à des degrés divers. L'inertie est mentale : une entreprise accuse les "barbares" de mal se comporter, et quand les choses s'imposent à elles, il est souvent trop tard. 

Comme UberPop, ces start-up ont-elles besoin de commencer dans l'illégalité pour émerger ?

Non, le côté illégal n'est pas nécessaire. UberPop joue effectivement la politique de la terre brûlée : elle a profité d'un vide juridique, et a postulé qu'il serait trop dur de l'interdire une fois que les consommateurs l'auraient largement adoptée. Mais AirBnB, Blablacar et Le Bon Coin, pour ne citer qu'eux, sont des commerces tout à fait légaux.

Au fond, il existe une base universelle : on préfère toujours ne pas payer ! La technologie permet de répondre aux besoins latents des consommateurs, et de faire naître une adhésion. Les start-up qui ne sont pas engoncées dans les modèles d'hier progressent selon la méthode "essai-erreur". Elles sont très nombreuses à voir le jour, et beaucoup échouent. Après, la prime va au plus gros et au plus rapide. A côté de Blablacar, ce sera très difficile d'exister. On peut imaginer que ces acteurs, aux moyens conséquents, voudront valoriser leur marque et leur audience pour essaimer ailleurs et diversifier leurs activités, comme Amazon qui, au départ, était un simple libraire en ligne. D'où la question d'une régulation de ces monopoles : faudra-t-il imposer des lois antitrust, comme à la fin du XIXe siècle ?

Les pouvoirs publics semblent un peu dépassés par ces nouveaux usages. Comment l'expliquer ?

Nos institutions ne sont pas toujours adaptées pour répondre à ces défis. On l'avait déjà vu avec la dématérialisation des produits culturels. Des choses inédites émergent avec des business models nouveaux, qui appellent de nouvelles régulations. Or, le rythme de développement de ces entreprises va beaucoup plus vite que le rythme auquel on peut penser les réformes. Il faut trouver une manière de laisser les entreprises émerger sans sacrifier nos valeurs. On ne peut pas faire l'économie de la TVA ou des cotisations sociales, par exemple. Cette évolution pose également la question de l'externalisation du risque. Quand un chauffeur UberPop tombe malade, c'est à lui de se débrouiller, l'entreprise ne lui offre pas de protection sociale. Jacques Attali estime que "le statut du futur, c'est celui de l'intermittent du spectacle". Doit-on imaginer que dans quelques années, les travailleurs indépendants de l'économie collaborative toucheront une indemnisation de l'Etat ? Seront-ils obligés de devenir officiellement salariés, ou resteront-ils en dehors de tout contrôle ? Cela mérite d'être débattu. En tout cas, on ne peut se passer d'un arbitre au-dessus de la mêlée. 

L'uberisation de l'économie signifie-t-elle que les consommateurs ont repris le pouvoir ?

Le consommateur sort globalement gagnant de ce système, car il dispose d'une plus grande palette de produits aptes à répondre à ses besoins. Après, nous ne sommes pas uniquement des consommateurs, nous sommes aussi des citoyens, des salariés, des parents... Mais l'économie collaborative peut faire avancer sur un autre point cher à de nombreux consommateurs : la fin de l'obsolescence programmée. Avec l'ubérisation, on fait un pas vers l'économie d'usage, centrée sur la fonctionnalité et non la quantité. On remarque ainsi que tous les constructeurs automobiles garantissent désormais leurs voitures 4 ans, contre 2 ans encore récemment. Un effet bénéfique du Bon coin ? La consommation collaborative permet à tout le moins d'éduquer les acteurs économiques. C'est une étape dans le processus de mûrissement des consommateurs, pour accéder à produits qu'il ne serait plus obligatoire de posséder. La portée de l'économie collaborative dépasse ce qu'elle est, et c'est annonciateur d'un changement plus profond.