Quatre questions sur les appels au boycott contre les produits français dans des pays du monde musulman

Ces incitations ont été relayées dans plusieurs pays à la suite des déclarations d'Emmanuel Macron sur le droit de caricaturer le prophète Mahomet.

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Des rayons partiellement vidés des produits français, dans un supermarché du Koweït, le 24 octobre 2020. (JABER ABDULKHALEG / ANADOLU AGENCY / AFP)

#BoycottFranceProducts, #BoycottFrance... Sur les réseaux sociaux, des appels à ne plus acheter de produits français sont partagés depuis vendredi 23 octobre. Ces incitations au boycott ont été lancées dans plusieurs pays du Moyen-Orient, après de récents propos du président Emmanuel Macron sur l'islam, et notamment sur le droit de caricaturer le prophète Mahomet, dans la foulée de l'assassinat du professeur de collège, Samuel Paty, par un terroriste islamiste.

Face à la multiplication de ces appels au cours du week-end, Paris a demandé dimanche soir aux gouvernements des pays concernés de faire "cesser" cette situation. Franceinfo fait le point sur l'ampleur de ces boycotts et sur leurs éventuelles conséquences économiques.

1D'où émanent les appels au boycott ?

Les propos d'Emmanuel Macron ont déclenché un flot de critiques dans de nombreux pays à majorité musulmane, de la part de dirigeants politiques et religieux, d'élus mais aussi de citoyens. Au Qatar, les chaînes de grande distribution Al-Meera et Souq al-Baladi ont annoncé qu'elles "retireraient" les produits français des magasins jusqu'à nouvel ordre. Un journaliste de l'AFP a constaté le retrait de confitures françaises des rayons d'un magasin Al-Meera. En Jordanie, le Front d'action islamique, un parti d'opposition, a appelé les citoyens à boycotter les produits français. 

Au Koweït, une soixantaine de sociétés coopératives ont annoncé un boycott des produits français, a indiqué à l'AFP le vice-président de la fédération des coopératives, Khaled al-Otaibi. "Nous avons retiré tous les produits français, à savoir les fromages, les crèmes et les cosmétiques des rayons", a-t-il revendiqué. Des images de fromages Kiri et Babybel retirés de rayons dans le pays ont circulé sur les réseaux sociaux.

Quelque 430 agences de voyages du Koweït ont par ailleurs suspendu les réservations de vols vers la France, a indiqué à l'AFP le chef de la fédération des agences de voyages koweïtiennes, Mohammad al-Motairi. 

Si les appels au boycott se sont multipliés au cours des derniers jours, le politologue Hasni Abidi, interrogé sur franceinfo, estime que cette réaction doit être nuancée.

Il faut relativiser, parce que la réponse dans les pays musulmans n'est pas généralisée. Il n'y a pas de consensus sur cette réaction ou l'appel au boycott de produits français.

Hasni Abidi, politologue

à franceinfo

Il s'agit, selon lui, d'une "tentative de récupération" émanant de certains groupes et individus, mais pas d'une prise de position des pays concernés.

2Comment a réagi la France ?

Le ministère des Affaires étrangères a exhorté dimanche soir les gouvernements des pays concernés à faire "cesser immédiatement" ces appels au boycott des produits français provenant d'une "minorité radicale". Ces appels "dénaturent les positions défendues par la France en faveur de la liberté de conscience, de la liberté d'expression, de la liberté de religion et du refus de tout appel à la haine", juge le Quai d'Orsay.

Pour Paris, ces mouvements "instrumentalisent à des fins politiques les propos tenus" par le président Emmanuel Macron le 2 octobre, lors de la présentation d'un projet de loi sur le "séparatisme islamiste", et la semaine passée, lors de l'hommage national au professeur Samuel Paty. 

Le chef de l'Etat a par ailleurs lui-même réagi dans une série de tweets publiés dimanche. "Nous respectons toutes les différences dans un esprit de paix. Nous n'acceptons jamais les discours de haine et défendons le débat raisonnable", a-t-il notamment écrit.

Le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, a quant à lui appelé lundi les entreprises françaises à "résister à ce chantage et malheureusement à subir ce boycott". "Ne répondons pas à la bêtise par la bêtise (...) Il n'est pas question de boycotter qui que ce soit, il est question de s'en tenir à nos valeurs républicaines", a-t-il par ailleurs déclaré au micro de RMC, interrogé sur l'idée d'un boycott des produits venus des pays musulmans qui participeraient au mouvement contre la France.

3 Quelles seront les répercussions économiques ?

"Il y a des impacts mais les chiffrer, c'est trop tôt", a indiqué dimanche le ministre délégué au Commerce extérieur, Franck Riester. Pour l'heure, "on reste à observer l'évolution dans les jours qui viennent", a-t-il ajouté , assurant être "en contact permanent avec les entreprises françaises concernées [par le boycott] dans l'agroalimentaire", citant "Bel, Lactalis, et Danone"

"Bien sûr, c'est une mauvaise nouvelle", a quant à lui avancé Geoffroy Roux de Bézieux, qui estime toutefois que le boycott est "assez localisé" et qu'une aide publique pour soutenir les entreprises n'est, pour l'instant, pas nécessaire.

Bertrand Badie, professeur des universités à Science Po Paris, se veut ainsi rassurant. Pour le moment, les éventuelles conséquences économiques pour la France ne sont pas inquiétantes, selon le chercheur.

Je ne pense pas que cela puisse mettre en péril l'économie française qui a d'autres soucis que cela.

Bertrand Badie, professeur des universités à Science Po Paris

à franceinfo

Dans les faits, les échanges commerciaux entre la France et ces pays sont assez faibles. En 2019, l'Hexagone a par exemple exporté 3,2 milliards d'euros de produits vers le Qatar, selon le rapport annuel du commerce extérieur (PDF). Un chiffre nettement inférieur aux 70,1 milliards d'euros de produits vendus au cours de la même année à l'Allemagne, principal client de la France. A une échelle plus globale, les pays du Proche et Moyen-Orient absorbent 3% des exportations françaises, contre 58,7% pour les Etats de l'Union européenne.

En revanche, Frédéric Encel, professeur de géopolitique à Sciences Po, considère que la situation pourrait devenir intenable pour les Etats d'où sont lancés ces appels. "Si ce boycott se poursuit, ces pays vont subir un retour de sanctions avec un boycott de toute l'Union européenne. Ce n'est pas vivable pour eux", avance-t-il auprès de 20 Minutes.

4Existe-t-il des précédents ?

"Le boycott de produits français au Moyen-Orient est une première", selon Frédéric Encel, qui invite toutefois à ne pas "surestimer" cette réaction, rappelant que ces appels sont observés dans une poignée de pays alors que "le monde compte 57 Etats à majorité musulmane".

L'appel au boycott dont fait l'objet la France est ainsi de moindre ampleur que la réaction contre le Danemark après la publication, à l'automne 2005, de caricatures de Mahomet dans un journal danois, analyse Hasni Abidi. "Là, il y avait un appel presque officiel de la part de plusieurs Etats et les produits danois ont complètement disparu des supermarchés", explique le politologue. 

La France a cependant déjà été visée par d'autres formes de boycott de la part de pays du Proche et du Moyen-Orient. En 2008, plusieurs organisations et pays arabes, dont le Liban et l'Egypte, avaient par exemple refusé de se rendre au Salon du livre de Paris, qui avait choisi de mettre à l'honneur Israël lors de cette édition, comme l'expliquait alors Le Monde.

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