RATP, Aéroports de Paris... L'islam radical dans ces entreprises, fantasme ou réalité ?

Samy Amimour, un des terroristes du Bataclan, a travaillé comme chauffeur de bus à la RATP, avant d'en démissionner en octobre 2012. Les cas de radicalisation de salariés restent marginaux, mais ils augmentent et inquiètent.

L\'aéroport Charles-de-Gaulle, à Roissy (Val-d\'Oise), aux couleurs tricolores le 17 novembre 2015, après les attentats du 13 novembre à Paris. Quelque 86 000 personnes y disposent d\'un badge rouge donnant accès aux avions.
L'aéroport Charles-de-Gaulle, à Roissy (Val-d'Oise), aux couleurs tricolores le 17 novembre 2015, après les attentats du 13 novembre à Paris. Quelque 86 000 personnes y disposent d'un badge rouge donnant accès aux avions. (THOMAS SAMSON / AFP)

A la RATP, c'est un salarié refusant de conduire un bus parce que le véhicule avait été touché, avant lui, par une conductrice, donc une femme. Au hub de Roissy, ce sont des agents de piste qui ne veulent pas prendre le document de travail du cockpit tendu par une copilote. En cause : des salariés pratiquant un islam fondamentaliste. Face à ces situations, très minoritaires mais conflictuelles, les entreprises sont désemparées. D'autant que les signalements se multiplient depuis les attentats du 13 novembre. Contacté par francetv info, un syndicaliste CFDT à la RATP avoue ne pas avoir eu le temps de faire le tri dans les situations qu'on lui rapporte. Surtout depuis que la presse a annoncé que l'un des auteurs des attaques, Samy Amimour, avait travaillé pendant quinze mois comme chauffeur de bus à la RATP, avant de démissionner en octobre 2012.

Quelques dizaines de cas signalés à la RATP

De l'avis général, le phénomène est difficile à chiffrer. Le secrétaire général adjoint de la CFDT Transports-Environnement, Fabian Tosolini, souligne qu'il reste très marginal : "La remontée d'incidents liés à la religion par nos équipes dans les transports s'est faite à partir de 2007, mais c'est loin d'être quotidien. C’est de l’ordre de plusieurs fois par an." A la RATP, quelques dizaines de cas ont été signalées, soit, sur un total de 43 000 employés, 0,1% des effectifs, avance Libération, citant la direction de la régie publique des transports. Un ordre de grandeur corroboré par Jacques Eliez, de la CGT-RATP : "Des salariés refusant de serrer la main à des femmes, ce n'est pas fréquent. C'est un épiphénomène, un peu plus de 0%. Ceci dit, on n'est pas dans la négation. Ce n'est pas le volume qui fait la gravité."

Publiée en avril 2015, la troisième étude menée par l'institut Randstad et l'Observatoire du fait religieux en entreprise tire les mêmes conclusions, reprises par Les Echos"Même si 88% des cas rencontrés 'ne génèrent pas de conflit' et que 92% des sondés 'ne sont pas gênés au travail par la pratique religieuse de leurs collègues', l’étude précise néanmoins que 'les cas compliqués à résoudre, éventuellement conflictuels, augmentent'", écrit le quotidien économique. Des cas d'autant plus compliqués que la pratique religieuse ne peut être retenue contre le salarié, explique l'avocate Maï Le Prat dans L'Express, seulement si "les prises de position du salarié l'empêchent de remplir sa mission correctement".

Dans ce cadre, refuser de dire bonjour à une femme ne peut pas être sanctionné. Mais refuser d'obéir à une supérieure hiérarchique, oui. "Face à ce type de conduite, nous ne restons pas inertes. Des mesures de type disciplinaire sont possibles. Cela n'a rien de spécifiquement religieux, d'ailleurs : refuser d'obéir à un supérieur hiérarchique est passible de sanctions", explique Alain Zabulon, directeur de la sûreté aérienne chez Aéroports de Paris (ADP).

Les pratiques prosélytes ou agressives posent problème

Comment estime-t-on que quelqu'un franchit les limites ? Dans les aéroports parisiens, on constate "depuis plusieurs années une montée du fait religieux" et plus précisément de l'islam intégriste. "Ce n'est pas nouveau, remarque Alain Zabulon, d'autant plus que les entreprises implantées à Roissy puisent dans le bassin d'emploi local." Et le haut fonctionnaire de poursuivre : "Mais il faut bien distinguer fait religieux et radicalisation. La pratique religieuse – lire le Coran pendant sa pause, choisir de ne pas manger tel aliment – ne pose pas de problème. Ce qui pose problème, ce sont les pratiques prosélytes ou agressives. Par exemple, faire pression sur d'autres salariés de la même religion pour qu'ils respectent les préceptes religieux ou faire l'apologie d'actes terroristes. Cette attitude doit appeler des réponses de la part du management. Le salarié peut être exfiltré de la zone critique de l'aéroport, celle qui mène aux avions, et se voir retirer son badge rouge valable trois ans délivré après un double agrément du préfet et du procureur de la République".

Rien qu'à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, 86 000 salariés de dizaines d'entreprises (ADP, mais aussi Air France, Servair, etc.) sont habilités, via un badge rouge délivré par le préfet et le procureur de la République, à travailler dans la zone dite "critique" menant aux avions. En 2015,  le préfet a recalé une cinquantaine de personnes dans l'obtention du badge, et a retiré leur habilitation à une dizaine de personnes. A la RATP, deux agents de la sûreté se sont vus retirer leurs armes en novembre, dont l'un converti à l'islam. Tous deux faisaient apparemment l'objet d'une fiche S.

Des soupçons de "communautarisme" syndical

Les cas sont signalés "soit par le milieu professionnel – collègues ou managers – soit par les services de l'Etat, qui ont repéré, par exemple, un individu fréquentant une mosquée très radicale". Des recours sont possibles pour un salarié qui se voit retirer son habilitation. Metronews rapportait ainsi, en janvier 2014, que le tribunal administratif de Nice avait suspendu la décision du préfet des Alpes-Maritimes retirant à un jeune agent de sûreté l'autorisation de travailler au contrôle des bagages en soute à l'aéroport de Nice.

Les directions des entreprises ne sont pas les seules à être gênées aux entournures par les soupçons de radicalisation. Les syndicats aussi. Certains sont accusés de favoriser le "communautarisme" pour trouver de nouveaux adhérents ou gagner des voix. Le patron de la CGT, Philippe Martinez, a ainsi affirmé qu'il avait fait le ménage dans ses rangs, et s'est quasiment posé en martyr. Il a en effet expliqué, sur France Info, le 2 décembre, avoir perdu les élections professionnelles en mars dernier à Air France pour avoir "viré purement et simplement ce genre d'individus de la CGT (...). Ils n'étaient pas tous radicaux. On parle d'intégristes islamistes." Ces propos ont stupéfié le secrétaire général CGT d'Air France, Miguel Fortea, qui a démenti à francetv info toute exclusion pour "intégrisme ou prosélytisme". 

Les syndicats installés pointent aussi du doigt les petits nouveaux qui leur taillent des croupières, comme le "Syndicat anti-précarité" (SAP3% des voix aux élections syndicales à la RATP en novembre 2014).  A tort ou à raison ? Joint au téléphone, le secrétaire général du SAP-RATP, Hani Labidi, soupçonne que les autres syndicats, "totalement déconnectés du terrain", en veulent à un nouvel entrant qui a fait 8,22% en novembre 2014 "au niveau du département bus". Et il dément toute revendication communautaire : "C'est vraiment du fantasme total ! C'est contre nos valeurs ! On entend toutes sortes de choses, mais pour nous dire précisément où, quand, comment, quel jour et à quel dépôt ça s'est passé, il n'y a plus personne !" 

Selon une enquête de L'Obs, qui cite la direction de la RATP, "environ quarante sanctions ont été prononcées [dans l'entreprise], du simple avertissement à la mise à pied, et même dans un cas, au licenciement" en raison d'une pratique jugée radicale de l'islam.