Procès du 13-Novembre : le journal de bord d'un ex-otage du Bataclan, semaine 27

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David Fritz-Goeppinger - franceinfo
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Publié Mis à jour
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Le Palais de Justice de Paris, où se tient le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

David Fritz-Goeppinger fait partie de la douzaine de personnes prises en otage par les terroristes au Bataclan. Photographe, il tient son journal de bord pendant toute la durée du procès des attentats du 13-Novembre.

Depuis le 8 septembre 2021 le procès des attentats du 13-Novembre se tient à Paris. David Fritz-Goeppinger, victime de ces attentats est aujourd’hui photographe et auteur. Il a accepté de partager via ce journal de bord son ressenti, en image et à l'écrit, durant les longs mois que durent ce procès fleuve, qui a débuté le mercredi 8 septembre 2021 devant la cour d'assises spéciale de Paris. Dans cette page, un billet inhabituel dans le flux de ceux publiés semaine après semaine. David Fritz-Goeppinger a rencontré Joseph Pfeifer, pompier de New York, un des "héros ordinaires" du 11-Septembre. Joe est à la fois une victime de cet attentat et le premier officier du Fire Department of the City of New York (FDNY) à intervenir. 

>> Le journal de la vingt-sixième semaine
>> Le journal de la vingt-huitième semaine


La ville aux mille reflets, le Chief

Lundi 16 mai. J’ai quitté Paris et l’audience pour trois semaines. Mon téléphone toujours à portée de main pour faire défiler les longues listes de tweets de Charlotte et Sophie*, détaillant une à une les dépositions de parties civiles à la barre de V13. Je mentirai si je disais que le procès et le sanctuaire m’avaient manqué. La véritable déconnexion s’est faite à bord de l’avion, j’ai compris l’aspect immuable absolu de la justice en jetant un dernier coup d'œil au dossier du journal de bord et ses nombreux fichiers. La justice continue son sort inexorable, quoi qu’il arrive, qu’on soit là ou pas. Je m’accroche au fait qu’elle soit rendue, comme si c’était là signe que la société avançait, mais vers quoi ?

J’ai appris aussi que Farid Kharkhach avait contracté le Covid et que l’audience a de nouveau dû être interrompue, jusqu’à demain. Je lis aussi que les avocats des parties civiles ont cédé un jour de plaidoiries aux victimes afin qu’elles aient plus de temps pour déposer. Le planning du président commence à être serré et cela se voit. Au fond, je me demande comment faire résonner la vérité et la douleur tout en regardant sa montre pour être sûr que le prochain intervenant sur la liste ait la possibilité de le faire. Une partie de mon esprit divague en marchant dans les rues de Manhattan. Je suis lassé d’avance, toujours plus de retard, toujours plus de longueur, cela s’arrêtera-t-il un jour ?

Il y a une semaine, j’avais rendez-vous avec un ami, Joseph Pfeifer, "Chief" retraité du Fire Department of the City of New York**. Je le rencontre pour la première fois il y a quatre ans, grâce au concours d’un proche ami victime des attentats du 11 septembre 2001. Joseph "Joe", Pfeifer est le premier pompier en chef à se présenter aux pieds des tours jumelles et prend les rênes de l’opération de secours. Il ne le sait pas, mais à cet instant précis démarre la plus vaste opération menée par la FDNY mais aussi la série d’attentats la plus meurtrière des États-Unis et de l’histoire. Les victimes sont nombreuses malgré la lutte acharnée de l’ensemble du corps intervenant. Parmi elles, le frère du Chief, Kevin Pfeifer, décédé dans l’effondrement de la Tour Nord. Joe fait partie de ces figures qui mêlent simplicité ainsi qu’une force profonde, ancrée en lui. Les yeux d’un héros discret.

"Chief" Joseph Pfeifer, pompier de New York, un des premiers sur les lieux des attentats du 11-Septembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

À vrai dire, si j’ai choisi cette photographie parmi tant d’autres c’est pour la même raison que les précédents portraits de victimes, d’avocats et de personnes liées au procès : la sincérité dans le regard. À la fin du déjeuner et après avoir sobrement pris la pose, le Chief me tends son livre. Son titre : Ordinary Heroes.

Quelques jours avant et à l’aide du même ami, je visite l’ancienne caserne du Chief : FDNY Engine 7, Ladder 1, Battalion 1.*** Située au 100, Duane Street, la caserne nichée dans un immeuble typique de la Grande Pomme sent bon la bougie d’ambiance malgré le noir de la suie d’anciennes batailles contre les flammes. Nous sommes accueillis par un pompier de garde qui prend son déjeuner et nous fait une petite visite à mon épouse et moi.

La caserne du FDNY, les pompiers de New York, ou Joe Pfeifer a servi. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Retourné à l’enfance, je photographie tout ce que je vois et interroge mon ami sur chacun des éléments de l’immense caserne. Le pompier me tend une de leurs vestes d’intervention et j’ai du mal à ne pas sourire, mais la veste est lourde, comme l’histoire du lieu où je me trouve.

Les tenues des pompiers du FDNY. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Cela fait plusieurs jours que je suis rentré mais j’ai du mal à oublier l’immensité du mémorial des attentats du 11-Septembre. Comme des cicatrices laissées à vif au cœur d’une ville qui, l’espace d’un instant a basculé dans la terreur mais qui le temps d’après, a réussi à reconstruire sans jamais l’oublier. Aujourd’hui professeur à Harvard, Joseph Pfeifer a participé à la création d’un centre de prévention au sein de la FDNY : le Center for Terrorism and Disaster Preparedness**** qui forme les primos-intervenants et secourants à une meilleure réponse en cas d’attaque terroriste ou de catastrophe naturelle. Il est également Fellow Senior (équivalent américain de chercheur) au Combating Terrorism Center***** à West Point.

J’avais envie d’écrire ces quelques mots et montrer en quelques photographies ce moment rare et tourner une dernière fois mon regard vers Manhattan. Le procès reprend demain avec de nouvelles dépositions de parties civiles, la respiration prend fin.

À demain.

* Charlotte Piret et Sophie Parmentier, journalistes police-justice à France Inter.
** Sapeurs-pompiers de la ville de New York.
*** À New York, chacune des casernes est constituée de deux véhicules d’interventions : l’Engine (fourgon d’incendie) et le Ladder (camion à échelle).
**** Centre de préparation au terrorisme et aux catastrophes naturelles.
***** Centre de lutte contre le terrorisme.

La caserne du FDNY, 100, Duane Street. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)


"You Can't Kill Rock N' Roll"

Mardi 17 mai. Il fait beau, je ne sais pas si c’est possible mais peut-être trop. Comme si la plongée dans l’audience assombrissait la journée et ma vie avec. Mon retour sur l’Île de la Cité est difficile à vivre et je prends conscience que je commence sincèrement à en avoir assez de suivre ce procès, tant du côté partie civile que du côté journal de bord. Comme souvent, ce qui m’aidait autrefois finit par m’épuiser, j’ai besoin de passer à autre chose. J’entends cette phrase depuis sept ans, mais comment faire ? Tout le monde sait qu’avec des "si" on pourrait refaire la face du monde, mais si seulement le Covid n’avait pas repoussé l’échéance d’un mois et une semaine, si seulement... tout, en fait. Il y a des jours comme ceux-ci où j'aimerais simplement me tenir derrière un bureau et occuper un poste normal, dans une entreprise normale. Enfin voilà. Le procès continue et il faut tenir, enfin j’imagine.

Jesse Hughes et Eden Galando, des Eagles of Death Metal, au Palais de Justice de Paris avant leur audition lors du procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

À mon arrivée place Dauphine, je retrouve les terrasses bondées d’un été qui gagne déjà du terrain sur un printemps à peine arrivé. Je le sais depuis peu, mais j’ai rendez-vous avec Jesse Hughes et Eden Galindo, respectivement leader et guitariste du groupe Eagles of Death Metal au moment des attentats. En revoyant Eden, un souvenir s’impose à moi. Je me souviens de lui sur la scène du Bataclan, et vu que je connaissais très peu le groupe, je me demandais qui était ce gars qui jouait des riffs endiablés à en faire vrombir la salle. Les deux hommes portent un costume noir, sobres. Le tour de cou rouge des parties civiles crée le contraste sur leur torse, comme un fardeau. À vrai dire, j’essaye de ne pas laisser paraître, mais je suis impressionné : deux rock stars de leur gabarit. J’ai conscience de la chance que j’ai de les avoir face à mon objectif. J’attire leur attention, je prends ma photo, le timing est parfait. Je pars en direction de l’entrée de la salle d’audience alors qu’en marchant, j’observe les journalistes pointer leurs caméras, micros et appareils photos en direction des deux rockeurs parties civiles qui se dirigent vers leur entrée dédiée. Je dois retourner place Dauphine retrouver un ami avant de regagner le sanctuaire. J’ai l’impression que mon sac à dos ploie sous le poids des images que je viens de capter, je réalise l’importance qu’elles ont pour moi et pour ce journal qui m’interroge tant. J’ai chaud lorsque je m'assois enfin dans la salle réservée aux journalistes et je me dépêche de regarder mes photos. Je décide d’envoyer deux portraits, l’un où ils sont tous les deux et l’autre ou Jesse est seul, pensif dans le clair obscur du Palais de Justice.

Jesse Hughes, le leader des Eagles of Death Metal, partie civile au procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

C’est Eden qui commence. L’homme livre quelques détails sur la journée du 13-Novembre, les balances, l’ambiance dans la salle. La mention de l’attentat vient vite : "Je me souviens du public qui nous regardait, l’expression sur leurs visages." Et il détaille la suite : "On pensait que ça allait s’arrêter mais non. Jesse et moi sommes allés chercher sa copine à l’étage puis on est sortis, on courait sans savoir où aller." Le récit est fluide et rapide malgré l'interprète. Après avoir couru pendant longtemps, ils croisent la route d’un "jeune homme, qui leur appelle un taxi pour se rendre au commissariat." Je sais qu’il parle d’Arthur Dénouveaux, qui m’avait déjà confié sa soirée par le passé. Le retrouver là me donne l’impression d’avoir accès à une nouvelle version de l’histoire, un nouvel angle de caméra, c’est ça un procès. Eden Galindo termine sa déposition en adressant son soutien et ses pensées aux victimes et il conclut en disant "qu’il ne sera plus jamais le même".

Au tour de Jesse de s’avancer face à la cour. Il commence par remercier l’association Life for Paris, mais également la Mairie de Paris et la cour, et il se lance. Voir le chanteur du groupe ici me rappelle à quel point le contraste de nos vies est brutal, n’a-t-il pas plus l’habitude de chanter à travers un micro plutôt que de parler de sa soirée comme il le fait devant la cour ? Il décrit le déchirement ressenti lorsqu’ils apprennent le décès de Nick Alexander**. Il mentionne aussi l’anxiété à l’arrivée de sa date de dépôt au procès : "J’ai ressenti cette nervosité que j’ai en moi depuis les attentats." Les mots de Jesse trouvent un écho fort en moi, il estime que les terroristes ont "essayé de faire taire la musique, mais ils ont échoué". L’homme en noir et cravate rouge termine sobrement, en direction de la cour : "You Can't Kill Rock N' Roll"** qui m’arrache un frisson. Comme si le voile entre la scène de la salle de spectacle et la salle devait se rompre, le président annonce une suspension. Dans la salle des pas perdus, les journalistes attendent de pied ferme les deux artistes, prêt à leur poser des questions, j’assiste à la scène de loin.

Il faut dire que j’attendais depuis longtemps la déposition des membres du groupe. J’avais envie d’entendre et de voir ce qu’ils avaient vu ce soir-là. J’ai, en plus, eu la chance d’enregistrer un fragment de leur présence dans le sanctuaire. Malgré mon manque de motivation à tenir et à écrire chaque jour, je sais que ce genre de rencontres et de moment unique au cœur d’une gigantesque machine de justice à échelle humaine me pousse à continuer.

Je m’installe de nouveau dans la salle des criées, de nouvelles parties civiles prennent place à la barre. Alice, Jaël, Camille, Cédric, Magali. Nouvelle plongée dans l’obscurité, nouveau moment d’audience. À chaque témoignage, les souvenirs remontent à la surface, vais-je avoir le courage d’affronter une nouvelle vague de dépositions ? Je prends note des mots de Cédric, qui me percutent telle une vague sur une pauvre barque : "Je me dis que c’est bien de mourir une bière à la main, je trouve ça rock n’roll et je me dis que mes amis et familles seront heureux que je sois mort une pinte à la main." Je repense à cette dernière tournée, à 21h30, et au regard de mes deux potes, la tristesse est là.

Je termine l’écriture aux alentours de dix-sept heures alors qu’une nouvelle partie civile s’exprime face à la cour, qui l’écoute attentivement.

À demain.

* Nick Alexander, 36 ans, travaillait le soir du 13-Novembre au Bataclan : il s'occupait du merchandising des produits dérivés du groupe Eagles of Death Metal.

** Vous ne pouvez pas tuer le rock n’ roll.


L’écho de nos peines

À la mémoire de Françoise Rudetzki 1948 - 2022

Mercredi 18 mai. Même météo qu’hier, j’ai commis l’erreur de venir à vélo, c’est la dernière fois je crois. Je retrouve mes deux comparses, Gwendal et Bruno, une bouteille dans une main et un café dans l’autre, sorte de panoplie d’outils pour affronter les journées. Ces nouvelles dépositions de parties civiles sonnent comme un nouveau chapitre dans la vie de l’audience, nouveau chapitre mémoriel qui s’ouvre sur l’écho des souffrances que l’on a vécu ces sept dernières années.

Au Palais de Justice de Paris, où se tient le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Sur le grand écran de retransmission, je constate que les bancs de la salle d’audience principale sont pratiquement vides. Sans doute l’effet secondaire de la déposition de Jesse Hughes et Eden, le procès continue mais avec moins de spectateurs. J’ai parfois l’impression que les personnes qui sont présentes le sont par obligation mais je n’en ai pas la certitude. Comme une glace qui avant de se briser se déforme et s’étire à son maximum on sait désormais que le temps est comme la première chose qui change durant l’événement traumatique. Alors, lorsque les mots des victimes résonnent, la salle d’audience semble s’extraire de la trame narrative du monde et devient le lieu d’un silence profond, ou la seule voix de la partie civile en brise l’apparente paix.

En regardant chacune des parties civiles s’avancer vers la barre, je me souviens de mes propres pas et de mes mains tremblantes devant la cour. Je me rappelle que ce qui m’impressionnait le plus, ce n'était pas le président et son regard bienveillant, ni l’ensemble de la cour par ailleurs, mais le fait que les accusés puissent m’entendre. Alors je me demande comment ces victimes se sentent. J’observe François s’avancer, il porte un T-shirt avec de longues rayures horizontales. En le regardant, j’ai l’impression qu’il pèse chacun de ses mots. J’en note les premiers : “Mourir n’est pas la même chose que se faire tuer. Se prendre une balle et se faire tirer dessus, c’est différent.” J’écris en même temps, alors je note peu de son témoignage mais au moment où je refais surface, il mentionne son arrivée à l’hôpital : “Quelqu’un se penche sur moi, je lui demande si je peux enfin dormir. Et là, un masque sur le visage et, puis rideau plus aucun souvenir.” De nombreuses parties civiles évoquent les différentes contre-mesures qu’elles ont employées pour tenir le coup, tantôt le suivi psychologique, tantôt les soirées jusqu’à l’ivresse et d’autres fois les médicaments. Assez étrangement, je me souviens que la facilité de l'engourdissement médicamenteux m’avait vite paru insoutenable, il fallait que je “ressente”. Que la douleur existe pour mieux la traiter. Du traitement de la souffrance, je sais maintenant que la déposition est sans doute un des meilleurs traitements à mon traumatisme qu’il m’ait été donné de recevoir. Alors j’espère, j’espère que ces femmes et hommes qui s’avancent face à la cour trouveront également ce remède caché dans le prétoire.

Je suis partiellement les dépositions, j’ai peut-être besoin de me protéger un peu sans pour autant nier les vécus et témoignages que je vois défiler devant moi. J’observe Naïma, qui lit sa déposition en la tenant délicatement devant elle mais dont les mots, d’une justesse terrible, font naître une profonde peine en moi. “J’ai 16 ans. Je n’ai plus d'âge, le temps infini s’arrête. J’ai accepté que je ne suis plus, mais au sol, au Bataclan. Le bruit de mes yeux qui se déplacent dans la salle est déjà trop.(...) J’adore penser, j’adore vivre, même si je porte en moi le souvenir des personnes qui ne peuvent plus le dire.” Les témoignages s’enchaînent comme un collier de perles cassé sur le parquet de la salle d’audience, suspendant le temps et l’atmosphère.

Après la seconde suspension, maître Bibal prend la parole pour annoncer le décès d’une grande dame, Françoise Rudetzki. Je suis ému. Françoise était sans aucun doute l’un des grands piliers porteurs du respect, de l’écoute et de l’accompagnement des victimes du terrorisme. Pour la simple raison qu’elle a elle-même vécu un attentat, le 23 décembre 1983 au restaurant le Grand Véfour, alors qu’elle dînait avec son époux. Cette date marque pour elle le début d’un combat, sur tous les aspects de son existence. Je me souviens bien de la première fois que j'aperçois la silhouette de Françoise et de son fauteuil, lors d’une réunion avec une association de victimes. Je me souviens aussi ma surprise quand j’ai appris toutes les actions qu’elle a mené, président après président, ministre après ministre, faisant comprendre à tous que nous, victimes du terrorisme, ne seront jamais à la marge de l’Histoire, de la justice et de l’attention de la République.

Alors Françoise merci, merci de t’être battue pour nous, battue pour qu’envers et malgré toutes les douleurs que nous avons traversées, quelqu’un soit là pour nous entendre. Sache que tu peux reposer en paix, tes luttes font désormais l’Histoire.

À demain.

Françoise Rudetzki en novembre 2015. (BRUNO COUTIER VIA AFP)


"J’ai ramené le monstre à la maison"

Jeudi 19 mai. En tournant à droite pour arriver place Dauphine, une bourrasque de vent m'accueille, soulevant violemment poussière et graviers. Comme un colosse me soufflant dessus, j’ai l’impression que même le Palais me pousse à partir.

Si je suis venu aujourd’hui, c’est pour entendre une amie, Fatima. Elle fait partie des habitués de l’audience et des figures qui, je l’admets, me rassuraient au début de tout ça. Avant que je ne migre et passe la plupart de mon temps dans la salle des criées, il m’arrivait de m’asseoir sur le même banc qu’elle. Toujours une blague en réserve, son humour m’a régulièrement arraché des éclats de rire discrets.

Habillée en orange et tour de cour rouge surmonté d’un badge Life for Paris*, Fatima lit sa déposition avec calme, les mains derrière elle. Je connais un peu son histoire, on l’avait évoqué avant le procès mais aussi pendant. Les détails forts et exacts qu’elle livre à la cour captent l’attention de tous, les avocats l’écoutent avec attention, les accusés aussi. Fatima raconte sa vie déformée par l’attentat et s’adresse directement aux accusés : “Pendant six ans, j’ai été votre otage. Au fond de moi je n'étais pas sortie de cette loge avant de vous avoir vu dans ce box. Je voulais voir 'les voleurs du Bataclan', comme disait mon fils. Je m’attendais à voir des monstres et en fait non, vous êtes cruellement humains. Le pire c’est que d’une certaine façon je vous connais. Je suis Marocaine, née à Oujda, enfant d’immigrés. Donc pour beaucoup, nous parlons les même langues, pour tous nous avons une religion en commun, moi aussi j’ai grandi dans un quartier populaire pour ne pas dire pourri. Vous avez pour la plupart le même âge que mes frères et sœurs, ce qui me fait croire qu’on aurait pu être votre sœur ou cousine.” Pour conclure, elle accuse : “Je sais que vous êtes impliqué à des degrés divers, que vous êtes tous différents et que tous ne font pas partie de ce groupe. Mais que vous le vouliez ou non, vos actes, aussi insignifiants soient-ils, mis bout à bout à bout, ont permis cette horreur.”

Il est difficile pour moi d’écouter mon amie et de prendre des notes, de travailler tout en omettant le fait que je rate, humainement, sa déposition. Alors, je l’observe, j'enregistre chacun de ses mots, car je sais que chacun d’eux ajoute un rayon de lumière et de vérité dans le récit global entendu ici. Ce récit que nous avons construit dès le 14 novembre, que nous avons semés à nos proches d’abord, à nos amis ensuite, à la presse, à des inconnus parfois, à la justice aujourd’hui. Je continue d’écouter Fatima, qui lit sans s’interrompre sa déposition : "Voici un hadith qui dit : 'Allah m’a révélé de vous ordonner l’humilité, afin que nul ne méprise un autre, et que nul n’opprime un autre". Il y a encore du travail à ce niveau là ! En plus, vous en tuez certains pour, soit disant, en venger d’autres et venez nous dire qu’on doit pardonner, qu’on doit comprendre, allez dire ça aux personnes bombardées que vous vouliez soit disant défendre ! Que ce soit de la vengeance ou de la supériorité ou de la politique… Ça ne se fait pas.” Fatima, battante, conclura sa déposition avec un regard déterminé : “Aujourd’hui je me sens de nouveau capable d’affronter le monde et la vie.”

Je la retrouve juste après sa déposition, à la machine à café aux côtés de son avocate et pour citer le plus exactement ses propos, je lui demande de m’envoyer sa déposition, je la reçois quelques minutes après. Elle m’explique plus tard que le titre de sa déposition (qui est également le titre de ce billet) vient d’un texte qu’elle a écrit comme si son fils parlait des “monstres” que sa mère a ramenés chez elle.

Fatima, partie civile au procès des attentats du 13-Novembre.  (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Les mots de beaucoup d’enfants ont résonné à V13, certains ont perdu un parent, d’autres ont été lus par une épouse, un mari dont il manque l’être aimé. Des enfants, il m’arrive d’en croiser dans la salle des pas perdus et j'en ai vu pas mal durant les cinq semaines de déposition en octobre. À chaque fois, je me demande qui ils sont, comment ils vont et surtout, qui ont-ils perdus. À chaque fois, ça me fend le cœur. La déposition suivante démarre justement par la lecture d’une lettre écrite par Émile, cinq ans et demi, qui a perdu son père au Bataclan. Ses mots, sans fioritures, sans équivoque et dont on accepte l’entièreté de la violence sans dire un mot, puisque écrit par un être dont l'insouciance sera à jamais lestée du poids de cette date : “A l'attention des accusés : ils sont pourris comme une banane pourrie. Ils ont tué mon papa et ça c'est vraiment pas bien. Il ne faut plus leur donner à manger pour qu'ils meurent. Je suis en colère parce qu'ils sont méchants.” À dire vrai, comment ne pas l’être, comment ne pas ressentir une once de colère sachant qu’il manque l’un des piliers de son existence, comment comprendre le manque et l’absence, comment comprendre la mort, à cinq ans et demi ?

Il n’y a pas un jour où l’audience ne me surprend pas, où derrière un mot, une phrase prononcée par l’une des parties ne m’étonne, ne me cueille, même. Mais les mots de Fatima suivis de ceux d’Émile me font vaciller. Sept ans après, je sais que la tristesse infinie qui a déchiré nos vies ne cessera jamais de retentir, comme des coups de marteau sur nos cœurs déjà couverts de larmes.

Lundi s’ouvre encore un nouveau chapitre du procès, l’un des derniers : les plaidoiries des avocats des parties civiles. J’arrête l’écriture pour aujourd’hui, le trop plein déborde.

À lundi.


Le début des plaidoiries - les victimes face aux accusés

“Il y a quelque chose de plus fort que la mort : c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants et la transmission, à ceux qui ne sont pas encore, du nom, de la gloire, de la puissance et de l’allégresse de ceux qui ne sont plus, mais qui vivent à jamais dans l’esprit et dans le cœur de ceux qui se souviennent.”
Jean d’Ormesson,
discours de réception à l'Académie française, 6 juin 1974

Lundi 23 mai. J’ai rendez-vous ce matin mais comme d’habitude, je suis en retard. Ciel bas et pluie sont à l’ordre du jour, comme mon humeur. J’entre dans la salle principale pour retrouver quelques amis avant l’ouverture de l’un des derniers volets du procès. L’excitation ambiante est partagée par les avocats des parties civiles et tout le monde bavarde, accusés compris. Au fond de moi, j’ai l’impression d’avoir tant foulé les allées du Palais ces neuf derniers mois que je ne pensais que ce moment ne viendrait jamais.

Maître Giffard ouvre le volet que nous attendions tous : les plaidoiries des parties civiles. Elle est chargée de présenter le plan des interventions des prochaines semaines. "Monsieur le Président, vous avez rappelé, bien que ce procès soit sans précédent, de rester dans la norme." Justement, cette norme est aujourd’hui à l’ordre du jour, car les avocats qui nous représentent ont dû innover afin que les voix de tous se fassent entendre. Des journées de plaidoiries rassemblées par thème (celui d’aujourd’hui est le titre du billet : "les victimes face aux accusés") partagées par des sous catégories partagées par plusieurs avocats. Cette innovation, jamais vue dans les salles d'audience auparavant, va tenter, à travers la voix d’une centaine d’avocats, de tout coordonner et de présenter ce qui veut être le panel le plus complet de nos souffrances. Mais Maître Giffard précise qu’avant chaque plaidoiries, des avocats s’avanceront à la barre pour évoquer la mémoire de victimes décédées dont les proches l’ont souhaité.

Durant sa prise de parole, maître Giffard s’adresse aux avocats de l’autre côté de la barre : “J’en profite, en ce début de plaidoirie, pour adresser mes pensées confraternelles aux avocats de la défense. Messieurs les accusés, vous avez d'excellents avocats.” L’avocate livre un discours fluide, posé, ne tremble pas, ne vacille pas face à la tâche qui lui incombe, je suis impressionné. Après sa prise de parole introductive, six conseils s'avancent, témoignent, lisent et évoquent la mémoire de ceux qui ne sont plus – “Elles auraient eu 30 ans” – ou bien une note retrouvée chez l’un d’eux – “N’ayez plus peur des autres”. Ces mots résonnent comme un rappel et une remise à zéro de l’audience. Qu’avons-nous perdu ? Qui avons-nous perdu ? Le Président, à la demande des avocats des parties civiles, suspend l’audience cinq minutes, je retrouve quelques amis parties civiles dans la salle des pas perdus. Je suis à l'extérieur de la salle lorsque maître Topaloff avance à la barre et retrouve sa plaidoirie en cours de route. Je l’écoute avec attention et note sa dernière phrase, qui me touche particulièrement : "Monsieur le président, mesdames et messieurs de la cour. Au moment où vous allez vous retirer pour délibérer, je veux vous dire mon respect pour avoir su conduire cette aventure de la raison à bon port quand la tempête grondait dans nos esprits blessés.”

En voyant les avocats, je prends conscience que certains d’entre eux s’avancent pour la dernière fois face à la cour. Comme dans un ultime élan en direction de la justice. L’horizon se dessine enfin, dans un mois et quelques jours les derniers mots seront prononcés dans l’enceinte de la salle principale. Maître Reinhart prend la place, puis maître Maktouf, maître Chemla, suivi de maître Seban. Je prends note de certaines phrases et scrute chaque robe noire à la barre. Les mots de maître Reinhart sur le terrorisme me saisissent : “Le terrorisme se nourrit du faux et emporte les hommes dans la contrée du noir.” Cette contrée justement, que nous avons traversée durant les (jusqu’ici) neuf mois d’audience, continue de s’étendre à nos pieds comme une flaque de pétrole visqueux qui colle aux pieds jusqu’au cœur de nos foyers et tâche nos vêtements. Bien que je retranscrive mes pensées depuis des mois, cette phrase résume à elle seule mon sentiment global jusqu'ici, comment scruter “le noir” en en sortant indemne ?

Si j’attendais depuis longtemps d’arriver jusqu’ici, je reste cependant circonspect face aux plaidoiries. J’ai cependant hâte d’en voir la globalité, car je sais qu’il en sortira un tableau riche d’enseignements. J’espère, au fond de moi, que la parole des avocats des parties civiles se sera exprimée d’une voix harmonisée et unie face à la barbarie. Il y a des jours comme aujourd’hui où la prise de note, l’écriture est compliquée tant je suis happé par l’audience et l’écoute. J’admets cependant que ma fatigue se superpose à la difficulté d’en suivre le contenu, en peu de mots, j’ai du mal à me concentrer. Au total, douze avocats des parties civiles plaident aujourd’hui dont maître Bergeot et son rappel à la “notion de combattant” et précise qu’un combattant n’est jamais jugé “par les crimes qu’il commet à la guerre” mais doit cependant “s’abstenir de s’en prendre aux civils, sans quoi il n’est plus combattant mais un criminel de guerre”. Ici, le combattant en question est Salah Abdeslam, qui, dès le premier jour d’audience à répondu au Président de la cour (au sujet de son emploi) : “Je suis un combattant de l’État Islamique”. Je me souviens bien de ce premier jour, et de la gifle qu’à constitué sa déclaration. Comme si c’était hier, et pourtant, tant de temps a passé. Après plusieurs plaidoiries, je me demande comment les avocats ont réussi à se mettre d’accord pour que tous puissent se tenir à la barre et que tous les thèmes puissent être abordés, sorte de mission impossible façon V13.

Il doit être aux alentours de 18 heures lorsque j’observe maître Rimailho s’avancer à la barre, sa voix brise le silence de la salle d’audience. Elle cite les paroles (traduites en français) de la chanson Kiss the Devil des Eagles of Death Metal*. Dans sa voix, pas de rock’n’roll endiablé mais je crois y déceler une sorte de peine mêlée à l’émotion d’être là et d’enfin ouvrir sa plaidoirie. Je quitte le Palais peu après, perturbé et anxieux d’une journée qui a été plus puissante qu'escompté.

Le Palais de Justice de Paris, où se déroule le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)


Le café comme unité de mesure

Mardi 24 mai. Je reste peu aujourd’hui, je suis fatigué et j’avoue ne pas avoir l’énergie pour suivre l’audience. Je ne reviens que lundi prochain. Je ne compte plus les cafés que la machine m’a servi comme je ne compte plus mes pas dans la galerie des Prisonniers, les salutations adressés à tous les gens que je croise. Les “ça va” alors que ça ne va pas trop. Le calcul peut être simple. Voilà 127 jours que l’audience a commencé, à raison de trois cafés par journée d’audience et en ajoutant les cafés improvisés place Dauphine, cela pourrait faire quelque chose comme 400 boissons noires et amères servi par le barista-robot du sanctuaire. 127 jours de moins ou de plus dans la trajectoire de ma vie, j’ai du mal à savoir. Du mal à comprendre. Du mal à comprendre comment le temps peut à ce point se compresser pour que 127 jours ne passent comme le battement d’un cœur, comme le vent dans les arbres d’automne, fugace, éphémère, de passage. J’écris alors que les avocats se succèdent à la barre et lisent, présentent et font exister à l’audience des victimes décédées durant les attentats. J’ai peu de mots aujourd’hui, peu de mots pour décrire et expliquer ce que je ressens à l’écoute de ce passage. Enfin si peut être un, de la tristesse. Tout ce calcul ne serait-il pas un moyen de décrocher volontairement de l’écran géant de retransmission ?

Le Président annonce une suspension et je vais m’asseoir au fond de la salle principale. Avant de m’installer, je croise de nombreuses personnes en larmes sur mon chemin. Au fil des jours, les regards se font plus sombres, les postures se ferment, nous sommes tous fatigués. Alors on s’accroche, tous, aux quelques blagues lancées, aux quelques marques pudiques d’attention, pleine de sincérité qui expriment avec simplicité : “Je comprends”. À l’écran, les avocats se succèdent. Aujourd’hui, le thème abordé est : “victimes et lieux d’attentats.” Mais je dois quitter le Palais après avoir parcouru quelques couloirs, en quête de lumière, de photographies.

Au détour d’une cage d’escalier un rayon me saute aux yeux. Je reste de nombreuses minutes à le regarder pour finalement le capturer et l’enregistrer dans le journal, pour le journal. La voici :

Au Palais de Justice de Paris, mardi 24 mai 2022. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

À lundi, pour la suite des plaidoiries.

*Chanson jouée lorsque les terroristes, Ismaël Omar Mostefaï, Foued Mohamed-Aggad et Samy Amimour ont fait irruption dans le Bataclan.


David Fritz-Goeppinger. (FAO WARDSON)

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