Attentats du 13-Novembre : pourquoi l'attitude de la force Sentinelle au Bataclan est-elle remise en question

La plainte déposée par des victimes de l'attentat dans la salle parisienne relance le débat autour de l'attitude des militaires présents aux alentours, le soir du 13 novembre 2015. Ils n'avaient pas fait usage de leur arme, conformément aux ordres.

La plaque commemorative en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015. 
La plaque commemorative en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015.  (MAXPPP)

Les réponses des militaires ne les ont pas satisfaits. Deux ans et demi après l'attaque terroriste contre le Bataclan, une plainte a été déposée par une trentaine de victimes "contre X pour non assistance à personne en péril", vendredi 8 juin. Le refus des soldats d'intervenir à l'intérieur de la salle de spectacle, alors qu'ils étaient présents à proximité ce soir là, est directement mise en cause par les victimes. "Ce ne sont pas des têtes qui nous intéressent ce sont des réponses", précise sur franceinfo Samia Maktouf, avocate des victimes des attaques terroristes de novembre 2015 à Paris, notamment du Bataclan.

Franceinfo fait le point sur ce que l'on sait de l'attitude des militaires devant le Bataclan, le soir du 13 novembre 2015.

Que reprochent certaines victimes aux militaires ?

Pourquoi des militaires, armés, ne sont-ils pas intervenus alors qu'ils se trouvaient à proximité de l'attaque terroriste au Bataclan ? Une trentaine de victimes de l'attentat entendent bien avoir une réponse à cette question qui les hante. Vendredi 13 novembre 2015, peu après 21h40, trois terroristes armés de fusil d'assaut font feu à l'extérieur puis à l'intérieur de la salle de spectacle, dans le 11e arrondissement de Paris. A proximité, une équipe de l'opération militaire "Sentinelle", surveille les environs. 

La police, rapidement prévenue de l'attaque, arrive sur les lieux à 21h51, selon le rapport d'enquête parlementaire sur les attentats de novembre 2015. Des agents de la brigade anti-criminalité du Val-de-Marne, sont les premiers sur place. Ils essuient des tirs de Kalachnikov. Sous équipé, un brigadier-chef de la police affirme aux parlementaires avoir demandé l'engagement des militaires pour riposter. La demande est adressée à la préfecture de police de Paris, qui a autorité sur la force Sentinelle lorsqu'elle est en mission dans la capitale. La réponse est immédiate : c'est non.

Négatif, vous n'engagez pas les militaires, on n'est pas en zone de guerre.La préfecture de police, à un brigadier-chefRapport d'enquête parlementaire

Contacté par Le Monde, la préfecture de police de Paris n'a pas souhaité réagir après le dépôt de la plainte. C'est cette absence d'ordre d'intervention donné aux militaires qui "taraude" les victimes, selon Samia Maktouf. Un militaire aurait également répondu qu'il ne pouvait pas engager le feu, "faute d'avoir reçu un ordre en ce sens", ajoute le rapport parlementaire. Les policiers demandent ensuite aux militaires de leur prêter leur fusil Famas, afin de pouvoir répliquer de manière plus efficace. Les soldats refusent, tel que leur ordonne le règlement.

Un commissaire de police finit par entrer dans la salle, neutralisant Samy Amimour, un des trois terroristes, qui "s'apprêtait à abattre un otage", relate à franceinfo Georges Fenech, président de la commission d'enquête parlementaire mise en place après les attentats.

Pourquoi ne sont-ils pas intervenus ?

Du côté des militaires, le plus haut gradé militaire de Paris a défendu les soldats devant les membres de la commission d'enquête. Selon le gouverneur militaire de Paris, le général Bruno Le Ray, les règles d'engagement n'étaient pas réunies pour une intervention à l'intérieur du Bataclan, ce soir-là. Selon lui, les militaires devaient plutôt protéger les policiers. De leur côté, les parlementaires "ont été très troublés par le récit qui nous en a été fait", selon Georges Fenech, le président de la commission d'enquête.

"On a de la compassion pour les familles, poursuit le porte-parole du gouverneur militaire, Guillaume Trohel, au Monde. Mais c’est facile de faire des scénarios a posteriori, avec des 'et si'". Ce colonel explique que la situation était "très confuse", ce soir-là. "Avant de donner une mission à quelqu'un, il faut savoir ce qu'il se passe, ajoute-t-il. On ne peut pas envoyer une unité à l'aveugle."

Le général Le Ray, abonde. Devant la commission d'enquête, il affirme n'avoir "jamais reçu de demande d'autorisation" de la part de la préfecture de police de Paris. Il ajoute que si tel avait été le cas, il aurait refusé, "faute de plan d'action prédéfini".

Il est impensable de mettre des soldats en danger dans l’espoir hypothétique de sauver d’autres personnes. Ils n’ont pas vocation à se jeter dans la gueule du loup.Le gouverneur militaire de Paris, Bruno Le Rayà la commission d'enquête parlementaire

Cette déclaration est "aussi froide et violente qu'inacceptable", écrivent les avocats des victimes et de leurs familles dans un communiqué. "Ca nous a un peu remués", abonde Georges Fenech à propos de la réponse du général Le Ray.

Nous n'étions pas prêts le 13 novembre. Qui pouvait imaginer un tel massacre en plein Paris dans un établissement comme ça ? Ce n'était pas possible.Georges Fenechà franceinfo

Guillaume Trohel estime également que les militaires ne sont pas aptes à traiter une prise d'otages, qui relève selon lui "d’une unité spécialisée".

L’unité Sentinelle présente ce soir-là n’était pas formée pour ça.Porte-parole du gouverneur militaireau journal "Le Monde"

Au sujet d'une éventuelle prise d'initiative personnelle des militaires, le porte-parole concède au Monde qu'il est possible de le faire "dans le cadre de la légitime défense, mais pas dans ce contexte, ajoute-t-il, car il y avait déjà tout un dispositif de sécurité mis en place". De fait, les militaires ont sécurisé les environs dans la soirée, notamment pendant l'intervention de la BRI dans le Bataclan.

L'attitude de la force Sentinelle a-t-elle évolué depuis le 13-Novembre ?

Les attentats perpétrés après le 13 novembre 2015 en France montrent une attitude plus active des militaires de la force Sentinelle, selon Georges Fenech. "Ce que je constate par contre c'est que les protocoles ont fortement évolué depuis le 13-Novembre, depuis notre commission d'enquête, estime Georges Fenech. Puisque la force militaire a ouvert le feu à la gare Saint-Charles de Marseille, aussi au musée du Louvre, à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle [il s'agit en fait de l'aéroport d'Orly]".

Lors de ces attaques, les militaires n'ont pas hésité à ouvrir le feu. S'ils étaient directement visés par les terroristes au musée du Louvre et à Orly, ils sont intervenus après que deux femmes ont été poignardées à la gare de Marseille. "Les choses ont évolué, poursuit Georges Fenech. Les entraînements ont évolué, les protocoles ont évolué. Malheureusement, le 13-Novembre, la force Sentinelle n'a pas eu ce rôle plus actif qu'on aurait pu attendre d'elle".

Les rescapés et les familles de victimes doivent rencontrer le 12 juillet les juges d'instruction chargés de l'enquête sur les attentats du 13 novembre 2015 à Paris.