"L'attentat, ce n'est que le début du tsunami" : les vies fracassées des enfants traumatisés par l'attaque du 14 juillet 2016 à Nice

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A Nice, l'hôpital Lenval a lancé un programme de recherche baptisé "14-7", qui a pour but d'évaluer les symptômes traumatiques chez les enfants qui ont survécu à l'attentat de la promenade des Anglais, le 14 juillet 2016.  (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Alors que les parties civiles témoignent en ce moment au procès de cet attentat, franceinfo se penche sur les troubles psychiques des victimes mineures, encore épaulées quotidiennement par leurs parents et les thérapeutes qui les suivent.

Le 14 juillet 2016, Kenza, 4 ans, échappe de peu à la mort lorsqu'un camion fonce délibérément sur la foule présente en masse sur la promenade des Anglais pour le feu d'artifice de la fête nationale, à Nice. Sa mère, Hager Ben Aouissi, a juste le temps de la plaquer au sol. Toutes les deux passent entre les roues du poids lourd de 19 tonnes. Elles s'en sortent vivantes, mais le choc est immense. Les images des victimes à l'agonie, des corps sans vie, parfois atrocement mutilés, se sont imprégnées dans la mémoire de la petite fille.

"Depuis, elle a complètement régressé, elle est redevenue un bébé", se désole Hager Ben Aouissi. Pendant les deux ans qui ont suivi l'attentat, "elle n'a pas arrêté de dire qu'elle voulait retourner dans mon ventre. Elle a repris la tétine, le biberon, elle se faisait dessus", détaille-t-elle. Aujourd'hui, Kenza a 10 ans et il arrive encore qu'à certaines périodes, sa mère lui remette des couches.

La fillette est aussi la proie de réminiscences qui lui provoquent de violentes crises d'angoisses. Régulièrement, elle croit revoir les images de la nuit du 14-Juillet. "Une fois, c'était à cause de tubes en cartons qui dépassaient d'une benne à ordures. Elle a hurlé pendant une demi-heure : 'Je ne veux pas voir ces jambes !' C'était impossible de la calmer", se souvient sa mère, qui a fondé l'association Une voie des enfants. Il lui arrive également de dessiner frénétiquement sur des centaines de feuilles en une heure. Avec toujours un même motif : le camion blanc, sa mère en sang à côté.

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Troubles du sommeil, phobies scolaires…

Kenza est suivie par Michèle Battista, de la fondation Lenval, au CHU de Nice. Aux côtés de la professeure Florence Askenazy, cette pédopsychiatre pilote un programme de recherche baptisé "14-7" qui a pour but d'évaluer les symptômes traumatiques des enfants âgés de 0 à 18 ans, victimes directes ou indirectes de l'attaque. 

Au total, 300 jeunes participent à cette étude, unique en Europe. "En comptant les parents, on suit près de 900 personnes au total, et ce nombre n'est pas verrouillé : on continue d'inclure des enfants, encore aujourd'hui", explique Michèle Battista, rappelant que jamais autant de mineurs n'avaient été touchés aussi massivement par un attentat terroriste sur le sol français.

Les résultats provisoires, publiés en 2019, sont édifiants : plus de 60% des enfants suivis souffrent de troubles de stress post-traumatique (TSPT). Parmi les symptômes les plus caractéristiques, il y a l'évitement de tout ce qui fait penser à l'attentat. "A Nice, la peur la plus présente est celle du camion. C’est impressionnant", a notamment relevé Florence Askenazy, lors de son témoignage au procès, le 15 septembre dernier. On retrouve également des manifestations physiologiques, "avec des enfants qui développent des maladies inflammatoires, qui ont toujours mal quelque part", précise Michèle Battista.

Certains développent aussi des troubles du sommeil "parfois très invalidants", une certaine irritabilité, voire des grosses colères et des phobies scolaires pouvant conduire à un décrochage total de l'école. D'autres encore sont sujets à des reviviscences, ces flash-back soudains dans lesquels les victimes revoient les images de la scène traumatique. 

"Elle a explosé en plein cours d'allemand"

Ces symptômes, Ornella, 18 ans, les connaît par cœur. Après avoir évité le camion de justesse, sa mère et son beau-père − qui était alors pompier volontaire − ont porté secours aux victimes pendant plus de trois heures. L'adolescente, alors âgée de 12 ans, est restée sur la plage avec une jeune étudiante, croisée quelques minutes auparavant, en attendant leur retour. Sur la promenade, ses yeux d'enfants ont eu le temps de voir des cadavres, dont une femme, quasiment scalpée. "C'est cette image qui lui reste en tête", confie sa mère, Laetitia Robbe.

"Elle a explosé quelques mois plus tard, en octobre, en plein cours d'allemand, après une simple réflexion de son enseignante." Depuis, elle multiplie les crises de colère et devient incontrôlable. "Elle pouvait soulever des meubles, casser de la vaisselle et se montrer violente, même si j'arrivais à retenir certains coups", décrit la quadragénaire.

"En grandissant, Ornella s'est mise à retourner cette violence contre elle. Elle se tapait la tête contre le mur, donnait des coups de poing et menaçait de se suicider."

Laetitia Robbe, mère d'une enfant témoin de l'attentat

à franceinfo

"L'attentat pour nous, ça a été le début du tsunami", souffle Laetitia Robbe. Peu à peu, Ornella a appris à maîtriser sa colère, aidée par les séances de psychothérapie et le traitement médicamenteux qui lui a été proposé. La jeune femme mesure 1,65 m pour 42 kg, "mange bien, mais sa nervosité et ses angoisses bloquent sa prise de poids", glisse sa mère.

Déni contre extériorisation

Tom, au contraire, a pris beaucoup de poids ces dernières années "à cause du stress et des traitements", explique son père, Bruno Fossard. Il avait 14 ans lorsqu'il est parvenu à éviter le camion, tout comme sa sœur Emma, 16 ans à l'époque. Tous deux ont eu le temps de voir le carnage autour d'eux, avant de courir se mettre à l'abri avec leurs parents.

Par la suite, le frère et la sœur ont réagi de manière opposée. "Dès la rentrée, Emma n'a plus parlé de l'attentat. Elle est rentrée dans une forme de déni. Les psys ont dit que c'était une bombe à retardement qu'il faudrait surveiller", témoigne son père. Tom, lui, a extériorisé. Il a d'abord continué à aller au collège, malgré des nuits sans sommeil et des cauchemars à répétition. Mais il s'endormait en classe et a commencé à déclencher des phobies : il était pris d'angoisses dès qu'il sortait de sa maison. En octobre 2016, il a arrêté les cours et n'y est plus jamais retourné.

Tom est sous antidépresseurs depuis 2017. "Le traitement l'abrutit", confie tristement Bruno Fossard. L'argent du Fonds de garantie, consacré aux victimes d'attentats, lui a tout de même permis de reprendre les cours à domicile, en septembre 2021. "Il a tenu jusqu'en février cette année et il a arrêté, car il n'arrivait pas à suivre, à se concentrer." Son fils s'est mis à boire de l'alcool en grande quantité, s'est renfermé sur lui-même. Il a fini par perdre ses amis qui ne comprenaient pas son état. "T'as pourtant de la chance d'être vivant !" s'est-il entendu dire à plusieurs reprises.

L'école, "la plus grosse préoccupation des parents"

Les personnes qui souffrent de troubles de stress post-traumatique se retrouvent souvent confrontées à l'incompréhension de leur entourage. "Il y a un côté 'faut avancer, faut oublier', 'débrouillez-vous pour en faire une force'", constate Thierry Baubet, pédopsychiatre spécialiste des traumatismes psychiques et codirecteur du CN2R, Centre national de ressources et de résilience.

"Les gens vous assassinent avec des phrases", déplore Laetitia Robbe. Récemment, sa fille est sortie en pleurant de sa salle de classe après la diffusion de photos de la guerre en Ukraine en cours d'histoire-géographie. La CPE lui a alors lancé : "Ça fait cinq ans et demi que l'attentat a eu lieu, il va falloir passer à autre chose." La mère de famille regrette également le manque d'adaptation du lycée d'Ornella. "Elle est souvent absente car elle fait des crises d'angoisse qui l'empêchent de sortir. La vie scolaire le sait très bien, mais à chaque fois, on me demande d'expliquer les raisons, c'est épuisant", s'agace-t-elle.

"Les problèmes liés à l'école, c'est la plus grosse préoccupation des parents", pointe Hager Ben Aouissi. Beaucoup d'enfants ont développé des problèmes d'hyperactivité, des déficits d'attention. Et bien souvent, les professeurs ne savent pas comment réagir.

"C'est important que l'enseignant comprenne que les crises violentes peuvent survenir à cause de reviviscences et pas du tout à cause de ce qu'il se passe en classe. Il ne faut pas qu'il le prenne contre lui."

Thierry Baubet, psychiatre

à franceinfo

Michèle Battista reconnaît que "tout n'est pas fait à l'école pour les enfants sur ce sujet" et regrette notamment que les demandes d'auxiliaires de vie scolaire (AVS) à Nice n'aient "quasiment jamais abouti". "Il y a encore énormément de travail à faire, ajoute son confrère Thierry Baubet. Mais on demande tellement à l'Education nationale, avec si peu de moyens..."

"On peut retrouver le goût de la vie"

Ces enfants, adolescents et jeunes adultes, peuvent-ils espérer, un jour, réussir à laisser leurs traumas derrière eux ? "Il faut essayer d'être optimiste et se dire que le pire est déjà arrivé", souligne Thierry Baubet, qui a notamment suivi des dizaines de victimes des attentats du 13 novembre 2015. "Il faut accepter que cet événement a eu lieu et qu'on est obligés de faire avec. Mais on peut retrouver le goût de la vie, un peu différente de celle qu'on imaginait, mais dans laquelle on peut trouver beaucoup de bonheur, malgré les cicatrices", assure Thierry Baubet. 

Alors que les victimes s'apprêtent à témoigner du drame, chacun avance, petits pas par petits pas. Kenza panique moins à la vue d'un camion. Les dessins frénétiques tendent à diminuer. De son côté, Ornella a commencé les séances d'EMDR, une thérapie qui permet de traiter les souvenirs traumatiques. "Les effets ont été incroyables, elle a beaucoup moins d'angoisses", se réjouit Laetitia Robbe. L'adolescente vient de rentrer en terminale et sait déjà qu'elle veut travailler dans la finance.

Tom fait également des progrès immenses : il a décidé cet été de se lancer un défi et de partir seul une semaine en Grèce. Il est rentré "transformé" selon son père, pour qui il s'agit d'un véritable "déclic". "Pour la première fois, il parle d'objectifs : il veut reprendre ses études en septembre, en faisant une alternance", précise-t-il. 

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