Incidents au Stade de France : la stratégie française du maintien de l'ordre de nouveau mise en cause

Selon plusieurs policiers et experts que franceinfo a interrogés, l'échec du dispositif de sécurité mis en place samedi dernier, lors de la finale de la ligue des champions, tient à un dispositif sous-dimensionné mais aussi aux types d'unités mises en avant pour intervenir aux abords du Stade de France.

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Radio France
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Des policiers patrouillent devant le Stade de France lors de la finale de la Ligue des champions, samedi 28 mai 2022. (THOMAS COEX / AFP)

Trois jours après les incidents du Stade France lors de la finale de la Ligue des champions, quels enseignements peut-on tirer au sujet de la réponse policière ? Les vidéos montrant des supporters relativement calmes, parfois des familles avec enfants munis de billets se faisant repousser à l'aide de spray lacrymogène, ont choqué. Plusieurs raisons majeures sont avancées pour expliquer le fiasco sécuritaire, samedi 28 mai : le manque de coordination entre les différents services chargés ce soir-là d'assurer l'ordre, un manque de moyens et un dispositif sous-dimensionné.

"On n'était pas assez nombreux"

Dans un rapport sur les incidents de samedi rédigé par le préfet de police de Paris en personne, Didier Lallement reconnaît que malgré les dix unités de forces mobiles et les compagnies d'intervention présentes - environ 1000 hommes au total au Stade de France - il lui manquait des réserves pour répondre à la situation. Concrètement, il lui manquait des hommes pour faire face à l'afflux de plusieurs dizaines de milliers de supporteurs. Pour ce match Real Madrid - Liverpool, il y avait 1 000 policiers autour du Stade de France, c'est à peu près le niveau qui est requis pour ce genre de match classé "niveau trois" dans le jargon.

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Ce manque de moyens, est aussi évoqué par des policiers présents dans le dispositif avec qui nous avons parlé. Un capitaine au sein de la CRS qui était présent sur la fan zone du Real Madrid et au Stade de France nous parle d'une "sous-évaluation importante" lors de ce match. Le nombre de supporteurs sans billet et les incursions de voleurs à la tire n'avaient pas été, d'après lui, pris en compte par la préfecture ni par les organisateurs. "On n'a pas pu gérer le flux de supporteurs parce qu'on n'était pas assez nombreux", affirme ce capitaine.

"La question des moyens est complètement irrecevable", selon Sébastian Roché, sociologue, spécialiste des questions de police et de sécurité. Selon ce directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences-Po Grenoble, Paris est la ville française "qui a le plus d'effectifs de police disponibles et la France a plus d'effectifs de police que la moyenne des pays de l'Union européenne"

"Pourquoi les CRS ne sont pas envoyés ?"

L'autre faille du dispositif de sécurité, manifestement, c'est le manque d'anticipation et de coordination entre les différentes unités de police présentes. On a déjà vu ça à l'œuvre lors du mouvement, notamment des gilets jaunes, avec une sorte de cocktail de forces de l'ordre à l'œuvre pour assurer la sécurité d'événements importants, très médiatisés. Ces dernières années, à Paris notamment, ce qu'on a vu, c'est un mix entre gendarmes mobiles, CRS, unités mobiles de policiers et de gendarmes, donc formés au maintien de l'ordre, et puis des unités mobiles anticriminalité comme les BAC, les brigades anticriminalité. Les nouvelles BRAV-M (brigades de répression de l’action violente motorisées), censées aller au contact quand les conditions d'une manifestation se dégradent. C'est précisément ce qu'on a vu samedi, avec un usage disproportionné de la force, les gaz lacrymogènes notamment, qui ont apparemment été le fait d'unités anticriminalité.

Selon Grégory Joron, secrétaire général d'Unité SGP qui vient précisément du maintien de l'ordre, le préfet de Paris a trop tendance à mettre ses effectifs anticriminalité en première ligne : "Il ne faut pas inverser les dispositifs, comme on a plutôt tendance à le faire sur la préfecture de police ces derniers temps. Respectons, on va dire, ce fonctionnement-là qui est celui du maintien de l'ordre depuis des années en France, avec un échelon lourd qui a la gestion de foule dans son ADN. Je pense que le préfet de police assume de mettre au cœur médiatique du maintien de l'ordre les effectifs de la préfecture de police en priorité, mais qui ne doivent pas être à mon sens, en première ligne de gestion de foule. Ça me semble être évident et d'ailleurs c'est partagé aussi souvent par les mêmes collègues qui se demandent pourquoi les CRS ne sont pas plutôt envoyés pour ce genre de missions".

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Sébastian Roché pointe lui aussi du doigt la stratégie des autorités françaises en évoquant une confusion entre gestion de foule et maintien de l'ordre : "Tout le monde parle de maintien de l'ordre mais la foule était paisible. Autour, il y avait des groupes de personnes qui ont tenté de voler cette foule paisible, d'autres qui ont essayé de passer au-dessus des grilles. Et puis, des policiers les ont tous gazés". Le chercheur affirme que "c'est cet usage indiscriminé de la force qui a choqué tout le monde parce que c'est une injustice".  Il considère par ailleurs que la préfecture de police de Paris n'a pas su gérer la coordination des différentes unités de police et de gendarmerie mobilisées samedi. 

Beaucoup des policiers que nous avons interrogés vont dans ce sens, pour eux la  priorité lors des grands événements doit être donnée aux unités formées pour le maintien de l'ordre. De son côté le gouvernement a annoncé qu'il allait créer onze nouvelles unités de forces mobiles.

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