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Quinze ans après la catastrophe AZF, pourquoi un troisième procès s'ouvre-t-il à Paris ?

Le 21 septembre 2001, l'explosion de l'usine AZF à Toulouse faisait 31 morts et 2 500 blessés. Quinze ans plus tard, la plus grande catastrophe industrielle de l'après-guerre est aussi un échec judiciaire. Un troisième procès s'ouvre mardi à Paris. 

Article rédigé par
Margaux Duguet - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
L'explosion de l'usine AZF à Toulouse, le 21 septembre 2001. (PASCAL PAVANI / AFP)

Les chiffres donnent le tournis : 19 000 dossiers de dommages corporels, 70 000 préjudices matériels recensés dont 27 000 logements sinistrés. L'explosion de l'usine chimique AZF de Toulouse, le 21 septembre 2001, qui a fait 31 morts et 2 500 blessés, reste dans toute les mémoires. Mardi 24 janvier, s'ouvrira le troisième procès de cette affaire hors norme, la plus grande catastrophe industrielle française de l'après-guerre. Une énième épreuve pour les familles de victimes, qui ne décolèrent pas du dépaysement du procès de Toulouse à Paris. Car plus de quinze ans après le drame, justice n'est toujours pas rendue. Pourquoi est-ce si long ? Et qui est encore jugé ? Eléments de réponse. 

Un feuilleton judiciaire sans vérité au bout

Sept ans. C'est d'abord le temps qu'il aura fallu pour instruire le dossier. Un premier procès en correctionnelle se tient de février à juin 2009 à Toulouse. Sur le banc des prévenus, le directeur de l'usine chimique Serge Biechlin et l'entreprise Grande Paroisse, filiale de Total. "Pour l’accusation et la plupart des 3 149 parties civiles, c’est un mélange malencontreux d’ammonitrates et de produits chlorés, dans une usine où la sécurité était négligée, qui a provoqué l’explosion", rappelle L'Humanité. Le groupe Total refuse d'endosser la responsabilité de l'explosion. Dix jours après les attaques du 11-Septembre aux Etats-Unis, la question de l'attentat est soulevée. Des hypothèses farfelues circulent également, telle la chute d'une météorite.

Le mémorial en hommage aux victimes de l'explosion d'AZF.  (ERIC CABANIS / AFP)

Le jugement en première instance conclut finalement que la cause "probable" de l'explosion est un contact "accidentel" entre deux produits incompatibles, du nitrate d'ammonium et du chlore. Les juges ont aussi constaté des "dérives organisationnelles" et des négligences dans la gestion du site. Pourtant, le tribunal tranche pour la relaxe, faute de pouvoir écarter avec "certitude" l'hypothèse d'un acte intentionnel. Le procureur de la République fait appel et un second procès se tient de novembre 2011 à mars 2012. Finalement, l'arrêt de la cour d'appel va au-delà des réquisitions. Serge Biechlin et l'entreprise Grande Paroisses sont reconnus coupables d'homicides et blessures involontaires "par négligence ou imprudence". Le directeur de l'usine est condamné à trois ans de prison dont deux avec sursis et 45 000 euros d'amende, tandis que l'entreprise Grande Paroisse se voit infliger une amende de 225 000 euros. 

Mais le feuilleton judiciaire n'est pas terminé pour autant. Total se pourvoit en cassation et la Cour examine le 30 octobre 2014 les requêtes du géant pétrolier. Surprise, la plus haute juridiction de l'ordre judiciaire français casse la totalité de la décision. Pourquoi ? Pour défaut d'impartialité d'une magistrate. Maryse Le Men-Regnier, qui siégeait à la cour d’appel, était aussi vice-présidente d’une association de soutien aux victimes. Cette dernière avait averti la justice de cette fonction et des risques pour le procès avant même les audiences. Un troisième procès se tient donc à partir de mardi dans la capitale, jusqu'au 24 mai. 

Un procès à Paris, "une triple peine" pour les victimes

Une épreuve pour de nombreuses familles de victimes, qui oscillent entre découragement et envie de continuer à se battre pour faire éclater la vérité. "Quinze ans après, c'est très long pour nous, victimes. Si Total mise sur la longueur de la procédure et sur l'épuisement, c'est chose quasiment trouvée pour eux. Mais beaucoup de victimes toulousaines ne lâcheront pas", affirme à franceinfo Pauline Miranda, présidente de l'Association des sinistrés du 21 septembre, qui compte 110 membres. 

AZF a bousillé notre vie

Pauline Miranda, présidente de l'Association des sinistrés du 21 septembre

à franceinfo

Le collectif "Plus jamais ça" pointe lui l'hégémonie de Total. "On vient de vivre des années où l'on a vu ce qui se passait du côté de Total, notamment sa capacité à ralentir les choses du point de vue judiciaire. On va faire un troisième procès, quinze ans après. On est face à Total, qui est beaucoup plus riche et puissant que la justice française", assure Yves Gilbert l'un des porte-parole du collectif et riverain de l'usine. "On va repasser quatre mois à refaire le fil général et rien ne permet aujourd'hui de dire, sauf surprise, qu'il va sortir quelque chose de plus qu'au cours des huit mois de procès, si l'on cumule première et deuxième instances", ajoute-t-il. 

Les victimes ne décolèrent pas, par ailleurs, du dépaysement du procès. "Pour nous, c'est une triple peine, ça impose aux victimes de se rendre à Paris, lieu central de Total, où eux sont tout à leur aise", dénonce Pauline Miranda, qui est aussi une victime physique de l'explosion puisqu'elle souffre de surdité depuis le drame. 

Les parties civiles ont cependant un espoir : faire comparaître la maison mère Total et son ancien patron Thierry Desmarest, alors que seuls Serge Biechlin et Grande Paroisse sont sur le banc des prévenus.

On se bat pour faire comparaître Total. C'est vital de ne pas laisser juger que les subalternes.

Yves Gilbert, porte-parole du collectif "Plus jamais ça"

à franceinfo

"Nous attendons que justice soit faite, nous attendons que Total soit condamné, nous voulons un coupable", renchérit Pauline Miranda. 

"Nous attendons la relaxe"

Du côté de Total, on affiche confiance et détermination. "On attend la relaxe générale, c'est-à-dire la confirmation du jugement" de première instance, explique à franceinfo Me Daniel Soulez-Larivière, chef de file des avocats de Total. "Le tribunal a dit : 'Il n'y a pas d'affaire'. Quand il n'y a pas de preuves, il n'y a pas de preuves."

On n'a pas trouvé le diable qu'il fallait. C'est désolant mais c'est comme ça

Me Daniel Soulez-Larivière, chef de file des avocats de Total

à franceinfo

L'avocat dit encore ne pas craindre une citation directe de Total : "C'est un peu aberrant, ça a toujours été balayé. Ces accusations ne valent pas un clou, ça ne vaut rien". L'hypothèse de l'attentat ne semble toujours pas écartée, selon Daniel Soulez-Larivière. "Ce qui se passe par rapport à la première instance c'est que le contexte local de Toulouse est beaucoup mieux compris car il s'est passé des choses terribles depuis 2001. On a constaté qu'il y avait quand même un milieu radical islamiste à Toulouse très préoccupant et qui était déjà là depuis longtemps, contrairement à ce qu'on imaginait, affirme-t-il. Avant d'ajouter : "Ce que nous disions, et nous avions été très mal reçus à l'époque, à savoir qu'il y aurait peut-être eu quelque chose qui aurait à voir avec un attentat, n'était pas politiquement correct. Aujourd'hui, ça ne serait pas vu de la même façon."

Deuxième hypothèse à l'explosion avancée par le conseil de Total : l'explosion le 13 décembre 2011 de l'usine Saica Pack. "L'expertise a révélé la présence de nitrocellulose, un explosif enfoui dans le sol qui s'est décomposé et qui a fini par péter tout seul. Ce qui est certain, c'est ce que ça a existé et c'est à 1 200 mètres d'AZF. Est-ce que c'est ça qui a causé l'explosion d'AZF ? Je n'en ai pas la preuve. Ça donne une deuxième alternative", conclut Me Daniel Soulez-Larivière.

C'est désormais au tribunal correctionnel de Paris de trancher la question. Pour la troisième fois. 

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