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"Combattre l'antisémitisme ou le racisme, c'est connaître l'histoire de l'autre, et la sienne"

De quand date la montée des communautarismes ? La République est-elle morte, comme le clame l'écrivain Michel Houellebecq ? Entretien avec l'historien Benjamin Stora.

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Place de la République, à Paris, le 8 janvier 2015, au lendemain de l'attaque meurtrière au siège de "Charlie Hebdo". (CITIZENSIDE/JALLAL SEDDIKI / AFP)

Une et "indivisible", la République française, comme le stipule la Constitution ? Sous la bannière "Je suis Charlie", elle a voulu s'afficher ainsi, dimanche 11 janvier à Paris et dans toute la France, lors de la grande marche républicaine qui a suivi la tuerie de Charlie Hebdo, le meurtre d'une policière à Montrouge et l'attaque d'un magasin casher, où quatre otages ont été tués, porte de Vincennes, à Paris.

Ce rassemblement d'un jour masque une société fragmentée, comme l'ont montré les témoignages des enseignants sur la minute de silence, parfois difficile à faire observer dans les écoles, les collèges et les lycées. Les appartenances nationales et sociales semblent, souvent, avoir cédé le pas aux identités religieuses ou communautaires.

De quand date ce glissement ? A quoi est-il dû ? Comment retisser des liens dans la société française ? Entretien avec l'historien Benjamin Stora, auteur avec Abdelwahab Meddeb d'une Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours (éd. Albin Michel, 2013).

Francetv info : Le lien des citoyens avec la République française est-il en train de se déliter ? 

Benjamin Stora : On constate depuis deux ou trois décennies un affaiblissement du lien républicain, qu'on peut expliquer par plusieurs raisons. Dans les années 1980 et 1990, on a d'abord assisté à la crise de l'engagement collectif et à la montée de l'individualisme. S'y est ajoutée – deuxième aspect – la crise du communisme et du socialisme avec la chute du mur de Berlin en 1989. La gauche n'a pas su répondre à cette fin du communisme stalinien. Elle n'a pas davantage su intégrer les communautés étrangères comme elle le faisait depuis le début du XXe siècle, via les partis ou les syndicats. C'est pourquoi immigrés ou descendants d'immigrés cherchent aujourd'hui dans la religion un nouveau levier d'identité. Enfin, une société avec 5 millions de chômeurs est  forcément en panne. Elle cherche refuge dans l'identité et la famille.

Il y a aussi l'apparition d'une nouvelle religion en France qui est l'islam, avec un double effort à faire. La France doit accepter l'altérité, et l'islam doit accepter de se concevoir comme une religion non majoritaire.

Comment combattre l'antisémitisme, le racisme et les préjugés des uns et des autres ?

La solution principale est celle de la pédagogie. Mais c'est un travail de très longue haleine. Il y a la question de la formation des enseignants, comme je le dis depuis vingt ans. Combattre l'antisémitisme ou le racisme, c'est connaître l'histoire de l'autre, et la sienne. Ce n'est pas seulement discuter de l'aspect religieux de l'islam pour savoir ce que dit ou non le Coran. C'est connaître l'histoire politique et culturelle de l'islam et celle de la coexistence des différentes communautés. Il faut additionner et enrichir le récit national, renforcer le savoir.

Le passé colonial de la France est-il suffisamment étudié ? La guerre d'Algérie est-elle enseignée ?

Oui, elle est enseignée, mais on a trente ou quarante ans de retard sur la question ! Je suis très sollicité sur la guerre d'Algérie, mais uniquement depuis sept ou huit ans. On s'y est mis après les émeutes de 2005, il y a dix ans tout juste. Il y a désormais une volonté incontestable d'en parler. D'ailleurs, cela répond à une demande.

Quelles solutions proposez-vous pour tenter de raccommoder le tissu républicain ?

Des solutions sur une longue durée : 1) Eduquer. 2) Que les partis politiques tendent la main et parlent aux minorités. 3) Qu'on fasse entendre les voix du Sud. Qui sait ce qui se passe, de l'autre côté de la Méditerranée ? Qui, depuis la chute du président Ben Ali en 2011, a suivi les discussions en Tunisie sur l'articulation du religieux et du politique dans la nouvelle Constitution ? Qui en a parlé ? On ne peut pas continuer comme ça. On ne peut pas ignorer davantage les débats dans les pays du Maghreb.

Qui connaît les écrivains Maïssa Bey, Boualem Sansal ou Kamel Daoud [dont le roman Meursault, contre-enquête, publié aux éditions Actes Sud, a frôlé le Goncourt] ? Il n'y a pas de grandes émissions sur France 2 pour dire quels sont les auteurs du Sud, les intellectuels du Sud. Il n'y a pas d'émission où on s'intéresse aux populations du Maghreb. Mosaïque [diffusée sur France 3], qui jouait ce rôle il y a de nombreuses années, n'existe plus. Elle a été remplacée par une émission de culture religieuse.

J'ai enseigné plusieurs années dans les universités Paris-VIII (université Vincennes à Saint-Denis) et Paris-XIII [située en Seine-Saint-Denis et dans le Val-d'Oise). Rares sont les intellectuels de renom à aller dans ces universités populaires et à parler à ces étudiants-là. Le musée de l'Histoire de l'immigration [dont Benjamin Stora a été nommé président du Conseil d'orientation, le 1er août 2014] ? Les politiques ont mis dix ans à l'inaugurer, même si je me félicite que François Hollande l'ait fait, en décembre. Il faut toucher la masse de gens qui se sentent relégués, exclus. Encore une fois, c'est un travail de longue haleine. Mais il faut relever ce défi de l'éducation. Il y a désormais un avant et un après 7 janvier 2015.

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