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Au procès du Carlton, un autre visage de la prostitution

Peu de victimes de proxénétisme acceptent de témoigner devant un tribunal, mais Jade et M., notamment, ont accepté de lever un voile sur ces pratiques sexuelles tarifées qui ont évolué avec le temps.

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France Télévisions
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Jade, ex-prostituée partie civile, (à gauche), avec Dominique Strauss-Kahn à l'arrière, le 11 février 2015 au tribunal correctionnel de Lille (Nord). (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)

Elles ont livré des témoignages rares, poignants et déchirants. D'anciennes prostituées, parties civiles ou témoins dans le procès de proxénétisme aggravé dit du Carlton de Lille, ont raconté leurs conditions de vie pendant les débats, du lundi 2 au vendredi 13 février. Elles ont dévoilé la réalité, crue, de la prostitution telle qu'elle se pratique aujourd'hui. 

Dans l'imaginaire collectif, et dans celui des prévenus de ce procès, une prostituée est une femme qui attend des clients sur le trottoir. Or, le procès a montré que la prostitution revêtait aussi une autre forme. Elle peut-être présente dans des soirées où s'exprime une sexualité débridée, avec champagne et petits fours.

Des apparences trompeuses

"Prostituée, ça n'est pas marqué sur leur front", a avancé Jean-Christophe Lagarde, commissaire divisionnaire sur le banc des prévenus. Tout au long de l'audience, comme Dominique Strauss-Kahn, il a persisté : il n'a jamais su que certaines femmes dans ces soirées étaient des prostituées. Mais pour les femmes concernées, c'est tout l'inverse : il était évident que tout le monde savait. "Pour moi, ça paraissait clair", indique à plusieurs reprises M.

M. a aussi cette impression par rapport aux autres participantes, "à la manière dont elles étaient vêtues". Elle parle de filles aux tenues décolletées avec des talons. Des tenues courtes, provocantes. A ce sujet, un dialogue s'engage avec le président du tribunal : 

"Vous étiez vêtue comme elles ?

- Non j'étais vêtue normalement.

- Mais pourtant vous pensez que ce sont des prostituées ?

- Oui."

Ses réponses n'apportent pas de preuve : ce n'est que du ressenti, aussi vrai soit-il. DSK le sait bien, et s'en sert pour affirmer qu'il ne savait pas.

Autre ex-prostituée partie civile, Jade répète que DSK ne pouvait ignorer qu'elle était payée. "Aucun client ne se serait permis de me faire ça", dit-elle en parlant de lui. Parce qu'avec elle, comme avec M., il s'est permis certaines pratiques sexuelles sans leur demander si elles y trouvaient ou pas du plaisir. Elles ont montré - ou tenté de le faire - qu'elles n'appréciaient pas. Revivre ce moment, c'est dur : le souvenir de ces rapports sexuels est encore douloureux. A la barre, elles semblent toutes petites, et sont effondrées, en larmes. Mais elles ont continué, sans vraiment avoir le choix. 

"Sans l'argent je n'aurais pas fait tout ça"

L'argent : c'est ce qui pousse ces femmes aux parcours de vie chaotiques à se prostituer. Jade raconte qu'un jour elle a ouvert son frigo, et qu'il "était vide". "Donc je savais qu'il fallait que je me lance. J'ai répondu à une annonce. (...) Voilà comment j'ai mis le pied dedans", a-t-elle raconté sur son basculement dans la prostitution, mardi 3 février à la barre. Quand elle accepte d'aller voir DSK à Washington (Etats-Unis), du 25 au 27 janvier 2010, c'est pour les 2 000 euros qu'on lui promet en échange. "J'en devais 1 800 à mon avocate", pour son divorce, explique-t-elle.

M. non plus n'a pas le choix, elle a besoin d'argent, et rapidement. "J'étais en difficulté, j'allais être expulsée de mon appartement", explique-t-elle lundi 9 février. "Vous n'avez pas essayé de trouver une autre solution que la prostitution ? C'était plus simple ?", lui demande le président du tribunal, Bernard Lemaire. "C'était une solution plus rapide. Je ne voulais pas faire subir à mes enfants une expulsion...", répond-elle.

Le lendemain, Bernard Lemaire lui pose à nouveau des questions : "Est-ce qu'on se prostitue par plaisir ?" "Certaines diront oui. Moi non. Sans l'argent je n'aurais pas fait tout ça." A travers les témoignages de ces femmes abîmées par la vie, émerge une image qui peut sembler caricaturale, et qui pourtant reste vraie : la femme seule avec ses enfants, pauvre, finit par vendre son corps à des hommes riches et puissants. C'est, en quelque sorte, une lutte des classes qui ne dit pas son nom.

Une prostitution difficile à nommer

Cette forme de prostitution est aussi difficile à nommer du côté des prévenus. Mardi 10 février, Fabrice Paszkowski, entrepreneur du Nord-Pas de Calais, qui dit avoir partagé avec David Roquet, un autre prévenu entrepreneur, le secret de la présence de prostituées aux soirées, parle à plusieurs reprises de "libertines rémunérées". A tel point que le président du tribunal finit par lui demander : "Comment ça s'appelle une libertine rémunérée ?", "Une prostituée", concède-t-il.

Les mots finissent par sortir, mais dans ce procès, ils sont souvent sujet à caution. Le président du tribunal lui-même parle de "filles". Le mot "escorting" est difficile à définir. Comme l'a dit à juste titre Emmanuel Riglaire, avocat lui aussi renvoyé devant le tribunal pour proxénétisme aggravé, "il y a mille facettes à la réalité de l'escorting". On découvre peu à peu la réalité qui se cache derrière. De l'accompagnement, mais surtout de la prostitution, tout aussi violente que la "prostitution de rue". Les femmes ont le sentiment de n'être que des objets, "de la viande" à acheter disent-elles. Les "clients ne sont pas toujours très propres", leur plaisir prime sur le reste. Dans ce procès, chacun a sa propre définition de la prostitution, celle qui l'arrange.

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