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Dans ses punchlines, sur les planches ou dans la rue, Kery James, un artiste engagé qui tourne le dos aux politiques

A l'occasion d'un concert de soutien à la famille d'Adama Traoré, initié par Kery James, franceinfo revient sur l'engagement qui a ponctué la carrière de la légende du rap français. 

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Kery James, le 7 septembre 2013, sur la scène des Jeux de la francophonie, à Nice (Alpes-Maritimes). (VALERY HACHE / AFP)

Kery James, Youssoupha, Médine, les frangins d'Arsenik... Pour les amateurs de rap engagé, le concert organisé jeudi 2 février à Paris en soutien à la famille d'Adama Traoré a des airs de festival. Une douzaine d’artistes se partageront le micro pour reverser les profits du spectacle au collectif Justice pour Adama, qui cherche à lever le voile sur les conditions de la mort du jeune homme de Beaumont-sur-Oise, pendant son arrestation en juillet 2016. 

C'est tout sauf un hasard si Kery James participe à cet événement. Depuis plus de vingt ans, la légende du rap dénonce avec véhémence les violences policières, et organise des initiatives pour tenter de mettre les jeunes sur la route d’un DRH enclin à les embaucher plutôt que sur celle d'une voiture de la BAC. 

"Humble" et "sincère"

Kery James a rencontré la famille Traoré quelques jours après la mort du jeune homme de 24 ans. Lors des obsèques, le rappeur vient toquer à leur porte pour leur apporter son soutien. "Il a passé toute la journée à nos côtés, ça nous a beaucoup touché", confie à franceinfo Assa Traoré, la sœur du défunt. Elle décrit un homme "discret", "humble", dont on voit "tout de suite la sincérité".

Depuis, le rappeur ne "les lâche pas". Il se rend à plusieurs rassemblements organisés par la famille, porte les T-shirts floqués "Justice pour Adama" et dénonce l’affaire dans son morceau Musique nègre. "A trop respirer le rejet, j’ai le poumon perforé / J’pourrais, j’pourrais mourir d’infection comme un Traoré”, rappe-t-il en featuring avec Youssoupha. Ce sont d’ailleurs les deux rappeurs qui sont à l’initiative du concert du 2 février. Ensemble, ils ont démarché la salle – la Cigale, à Paris – ainsi que les autres artistes de l’affiche.

"On n'a jamais rien attendu de l’Etat alors on ne va pas commencer aujourd’hui"

Amal Bentounsi remercie, elle aussi, Kery James. Cette femme originaire d’une cité de Meaux (Seine-et-Marne) est devenue une militante ardente contre les violences policières, depuis que son frère a été tué d’une balle dans le dos, en 2012. La légitime défense a d’abord été retenue, mais à force d’obstination, Amal Bentounsi est parvenue à ramener le policier devant les assises, pour un procès en appel qui se déroulera au mois de mars.

Sa rencontre avec Kery James remonte à fin 2015. Amal Bentounsi organisait une "marche de la dignité" pour dénoncer le racisme et les humiliations subies par les jeunes de banlieue. L'artiste répond présent et prend le micro lors de l'événement, qui réunit des milliers de personnes dans les rues de Paris.

"C’est quelqu’un qui est très accessible et qui fait bloc derrière les familles, raconte cette mère de famille de 41 ans. Son message, comme le nôtre, c’est de dire que quand les pouvoirs publics ne font pas leur boulot, il faut organiser des initiatives citoyennes pour faire bouger les lignes." Un leitmotiv que l’on retrouve, en effet, dans la discographie du rappeur. "On n'a jamais rien attendu de l’Etat alors on ne va pas commencer aujourd’hui", lance-t-il furieusement dans son titre Zyed et Bouna, sorti en 2015 pour le dixième anniversaire du drame de Clichy-sous-Bois.

Avoir soutenu Ségolène Royal, "un regret"

Pourtant, Kery James, 39 ans aujourd'hui, n’a pas toujours tourné le dos à la classe politique. Lors de ses débuts avec le groupe Ideal J, à l’aube des années 1990, Alix Mathurin – son vrai nom – n’est qu’un jeune adolescent. Issu d’une famille haïtienne, il grandit à deux pas de la MJC d’Orly (Val-de-Marne), où il prend un micro pour la première fois. Kery et ses compères trouvent rapidement le succès, avec leurs textes acerbes, qui dénoncent déjà le racisme et les injustices. Ils sont alors invités par Edith Cresson, Première ministre de François Mitterrand, à chanter deux morceaux à la garden-party de l’Elysée.

En 2007, il rencontre Ségolène Royal et la soutient publiquement dans la course à la présidentielle. Lors d’un long discours donné à Villepinte (Seine-Saint-Denis), la candidate cite même Kery James pour parler des inégalités scolaires. "C’est un regret de l’avoir soutenue, explique-t-il désormais à Street Press. Je ne le referais pas aujourd’hui." C'est la dernière fois que Kery James milite pour un représentant politique.

S'il monte sur la scène de la fête de l’Humanité en 2008 et en 2014, il tient à apporter une mise au point, dans les pages du journal communiste. "Très sincèrement, ma venue ne témoigne pas d’un engagement politique concret aux côtés de la gauche", explique-t-il.

J’ai ma manière de faire des choses pour que cela avance concrètement, à travers ma musique et ce que je fais dans la vie de tous les jours. C’est aussi politique

Kery James

dans "L'Humanité"

"J'veux pas brûler des voitures, mais en construire, puis en vendre"

Pour faire avancer les choses "concrètement", Kery James a lancé sa propre association en 2008, nommée A.C.E.S (Apprendre, Comprendre, Entreprendre et Servir). Celle-ci propose du soutien scolaire et des bourses aux jeunes de banlieue qui ne parviennent pas à financer leurs études supérieures. Près de 90 000 euros ont été distribués à 80 étudiants, originaires de Vaulx-en-Velin dans la banlieue lyonnaise, d’Orly, de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) ou de Nanterre (Hauts-de-Seine).

Pour faire vivre son association, Kery James ne compte pas sur les subventions publiques, mais sur la solidarité de donateurs comme Omar Sy, Lilian Thuram, Florent Malouda ou Grand Corps Malade. Il verse aussi une part de ses cachets et des recettes issues de la vente de ses albums. "C’est avec l’éducation qu’on va faire changer les choses et les mentalités. L’éducation, c’est le nerf de la guerre", explique-t-il à Clique.

L'éducation pour permettre aussi de créer de l'activité économique et du travail dans les banlieues. Dans son hymne Banlieusards, qu’il a interprété en 2013 lors des Jeux de la francophonie, à Nice, Kery James distille son programme. "Il est temps que la deuxième France s'éveille / J'ai envie d'être plus direct, il est temps qu'on fasse de l'oseille / C'que la France ne nous donne pas on va lui prendre / J'veux pas brûler des voitures, mais en construire, puis en vendre."

Son passage suscite les critiques de deux élus de droite : Christian Estrosi et Eric Ciotti. "Quelle image [cette chanson] donne-t-elle au monde francophone de notre pays ?" s'indigne le premier, tandis que le second dénonce "une chanson scandaleuse et inappropriée sur la révolution des banlieues".

"L’actualité peut bouleverser à tout moment son écriture"

Mais qu’importent les polémiques : le rappeur trace son sillon et attire un public toujours plus important lors de ses concerts. Au Zénith de Paris ou à l’AccorHotel Arena, il fait salle comble. Artiste multiple, Kery James est aussi monté sur les planches du Théâtre du Rond-Point en janvier pour A Vif, une pièce qu’il a écrite.

Celle-ci prend la forme d’une joute verbale entre deux jeunes avocats. Entre eux, une phrase : "L'Etat est-il le seul responsable de la situation actuelle dans les banlieues ?" Le personnage issu d’une famille aisée, interprété par l’acteur Yannik Landrein, affirme que oui. Le second – Kery James –, pur produit de la méritocratie exfiltré des cités, postule que non et appelle les banlieusards à se battre pour améliorer eux-mêmes leur condition.

Ce projet de pièce est né d’un scénario de film rédigé par Kery James, qui devrait d’ailleurs sortir en salle l’été prochain. Pour transposer ses textes sur les planches, le rappeur s’est appuyé sur le travail de Jean-Pierre Baro, qui a déjà mis en scène plusieurs pièces très politiques. "Je connaissais déjà bien Kery James via ses chansons que j’écoute depuis que j’ai l’âge de 16 ans, explique le metteur en scène de 38 ans. Travailler avec Kery, c’est un dialogue permanent. Comme avec le rap, l’actualité peut bouleverser à tout moment son écriture. Le jour de la première au Rond-Point, on a rajouté un texte sur un jeune qui peut mourir étouffé dans un commissariat, parce qu’il avait invité la famille d’Adama Traoré."

"Il renvoie tout le monde dos à dos"

Azzedine Zoghbi est évidemment allé voir la pièce. Ancien directeur de la MJC d’Orly, il a connu Kery James alors qu’il n’avait que 12 ans et ne l’a jamais vraiment quitté depuis. "Dans cette pièce, il renvoie tout le monde dos à dos, sans discours démagogique, explique-t-il à franceinfo. Il fait prendre conscience aux gens des quartiers qu’ils peuvent s’impliquer et devenir acteurs de leur vie, tout en dénonçant la politique menée par l’Etat depuis des décennies dans les quartiers et toutes les injustices qu’elle a engendrées."

Cet ancien travailleur social, aujourd'hui membre du jury qui distribue les bourses de l'association A.C.E.S, se réjouit de voir ces problématiques débattues en plein Paris, sur les Champs-Elysées. "Kery James décloisonne le débat et c'est une avancée extraordinaire. Maintenant, j'ai hâte que cette pièce soit présentée à des jeunes, dans les quartiers justement."

Ce sera le cas. Après le succès qu'elle a rencontré, la pièce est à nouveau programmée à l'automne. En attendant, elle sera jouée le 31 mars à la MJC d'Orly. La veille, Kery James animera un atelier d'écriture avec les jeunes du coin, là où il a lui-même écrit ses premières punchlines, il y a près de trente ans.

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