Vrai ou fake Présidentielle 2022 : les Français penchent-ils majoritairement à droite, comme l'affirment certaines personnalités politiques ?

De LR à la majorité présidentielle, la "droitisation" de la société française est sur presque toutes les lèvres. Mais en étudiant le vote et les valeurs de Français, difficile de trouver des éléments pour appuyer ce qui apparaît, avant tout, comme une stratégie électorale.

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Sur les Champs-Elysées, à Paris, le 28 mars 2021. (LUDOVIC MARIN / AFP)

C'est un refrain qui résonne de plus en plus dans le paysage politique : la droite et ses idées seraient aujourd'hui majoritaires en France. A l'approche de l'élection présidentielle de 2022, l'affirmation est reprise régulièrement chez Les Républicains (LR).

Après la porte-parole du parti, Agnès Evren, après le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, dans Ouest-France, après le maire du Touquet Daniel Fasquelle  sur franceinfo, c'est Rachida Dati, qui a relayé cette thèse. "La France est majoritairement à droite. Elle est majoritairement à droite dans ses valeurs, dans ses attentes et dans ses préoccupations", a assuré la maire du 7e arrondissement de Paris, lundi 13 septembre aux "4 Vérités" sur France 2.

>> Est-ce que Les Républicains ont remporté "tous les scrutins intermédiaires", comme le dit Rachida Dati ?

Cet argument revient même dans la bouche de responsables situés hors de la droite traditionnelle, comme la ministre chargée du Logement, Emmanuelle Wargon, dans Le Parisien, ou chez Jean-Marc Governatori, candidat controversé à la primaire écologiste. Une thèse qui a fini par agacer la maire PS de Lille, Martine Aubry, qui a lâché sur franceinfo : "J'aimerais qu'on arrête cette rengaine de la France est à droite."

Alors la France penche-t-elle vraiment à droite ? Difficile à dire, car le positionnement politique ne dépend pas seulement du vote. Et la définition même de la droite est sujette à débat.

Quand l'abstention brouille le signal

Si la "droitisation" était aussi évidente, les dernières élections devraient fournir de premiers indices. Au premier tour des dernières élections régionales, les partis se revendiquant de la droite et de l'extrême droite avaient ainsi frôlé la majorité absolue des suffrages au niveau national avec 49,48 % des voix, devant la gauche et loin devant le centre. Mais ces élections souffrent d'un biais important : une abstention inégalée de 66,72 %, qui a profité aux sortants, et surtout aux élus LR ou apparentés.

"Plus une cohorte [d'électeurs] est ancienne, plus elle va voter, et plus elle vote LR", rappelle ainsi à franceinfo Vincent Tiberj, sociologue à Sciences Po Bordeaux. Avec l'abstention des plus jeunes, "les moins de 35 ans ont représenté moins de la moitié de leur poids normal dans l'électorat. On est loin d'une vague de fond en faveur de LR. Il faut aussi se souvenir des européennes [de 2019, où la liste menée par LR avait recueilli 8,48 % des voix] !" 

Le positionnement à droite progresse...

Se focaliser sur les résultats électoraux, c'est donc oublier plus de la moitié des Français, qui ne se sont pas déplacés lors de ce dernier scrutin, mais qui pourraient se remobiliser pour l'élection présidentielle. Comment savoir si ceux-là se sont "droitisés" ? Le plus simple serait de sonder tous les Français sans distinction. C'est ce qu'a fait l'Ifop chaque année entre 2017 et 2020, en demandant à un échantillon représentatif de 2041 Français de se positionner sur une échelle de 1 (gauche) à 10 (droite).

Résultat, on constate bien une hausse du positionnement à droite entre 2017 et 2020 (+3 points), au détriment de la gauche (-2 points) et surtout du centre (-6 points). Reste que, selon cette étude, la droite à la française ne regrouperait que 39% de citoyens, et que c'est le groupe "ne se prononce pas" qui augmente le plus vite sur la même période (+5 points). Surtout, impossible de savoir ce que les sondés mettent derrière ces appellations de "gauche" et "droite" : des valeurs économiques ? Culturelles ? Sont-ils entièrement d'accord avec les valeurs de leur camp, ou certaines sont-elles plus importantes que d'autres ?

... mais les "valeurs de gauche" aussi

Il faut donc définir ce que sont les valeurs de gauche et de droite. Un exercice périlleux. Janine Mossuz-Lavau, politologue au Cevipof et auteure de l'ouvrage Le Clivage droite gauche. Toute une histoire (Presses de Sciences Po, 2020), s'y est essayée à travers des entretiens avec des électeurs, sur une période s'étalant des années 1970 à aujourd'hui. Elle a isolé une valeur centrale pour chaque camp. 

"À gauche, la valeur principale, c'est l'égalité. On a davantage le souci des autres, une plus grande acceptation de l'immigration, de l'émancipation des femmes... À droite, on a une vision plus hiérarchique de la société, on considère qu'il y a des gens qui ont plus de qualités, de mérite, que tout le monde n'est pas au même niveau et que c'est normal."

Janine Mossuz-Lavau

à franceinfo

Comment savoir de quel côté penchent les Français ? L'étude EVS, European Values Study (en anglais), est menée tous les neuf ans pour étudier les valeurs des Européens. Et contrairement à l'idée de droitisation, ce sondage montre une hausse des valeurs de tolérance et d'égalité en France. "La société devient plus permissive, moins conservatrice, par exemple sur le mariage homosexuel qui a longtemps été porté par la gauche", décrit Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof qui a participé à l'EVS. "L'attachement à la justice sociale (traditionnellement valeur de gauche) reste là, et il est même devenu plus important sur certains aspects, comme la réduction des grandes différences de revenus." Même les anciennes générations deviennent plus tolérantes, selon l'étude.

Sauf que là encore, ces données laissent de côté des questions importantes : "Plus de 70% des Français veulent davantage de justice sociale, mais tout le monde n'est pas d'accord sur sa définition", analyse Bruno Cautrès. "Pour un électeur de droite, c'est moins indemniser les chômeurs. Pour l'extrême droite, c'est mieux traiter les pauvres français et pas les étrangers. Il ne faut pas tomber dans le panneau inverse de la droitisation en pensant qu'il y a une domination de la gauche." Par ailleurs, les opinions n'évoluent pas toutes dans le même sens : l'étude EVS montre ainsi que la conviction qu'il existe un lien entre immigration et insécurité s'est légèrement renforcée entre 2008 et 2018.

De plus, les valeurs des Français ne suivent pas toujours à la lettre ce découpage droite-gauche. "Certains Français peuvent combiner des valeurs de gauche sur le plan économique [intervention de l'État, réduction des inégalités] et de droite sur le plan culturel [contre l'immigration, le libéralisme religieux ou sexuel], ou inversement", décrit Frédéric Gonthier, professeur de science politique à Sciences Po Grenoble et au laboratoire Pacte. En 2017, la candidature Macron a capté une partie de cet électorat favorable au marché et en même temps libéral sur le plan culturel."

La droite des néolibéraux ou celle des nationalistes ?

Si les électeurs sont parfois partagés entre gauche et droite, les partis politiques participent aussi à brouiller les différences entre les deux camps. "Il y a bien une droitisation de l'offre politique, avec les partis de gauche qui mettent davantage à l'agenda des thématiques comme le travail ou l'immigration", souligne Frédéric Gonthier. Et à droite, certains candidats mettent parfois l'accent sur l'environnement ou les inégalités, des thématiques habituellement portées par la gauche.

Dire que "la droite est majoritaire" ne signifie donc pas grand-chose. D'autant plus qu'il "n'y a pas une droite, mais des droites", insiste Gilles Richard, président de la Société française d'histoire politique et auteur de l'ouvrage Histoire des droites en France (Perrin, 2017). Comme toute grande famille politique, l'histoire de la droite est faite de divisions : l'historien compte ainsi huit sous-ensembles nés depuis la Révolution, des ultraroyalistes aux gaullistes en passant par les bonapartistes et les agrariens. Aujourd'hui, la droite est, selon lui, dominée par deux familles opposées : les néolibéraux et les nationalistes. Dire que les Français se "droitisent" ne précise donc pas vers quel camp ils penchent.

Pour Vincent Tiberj, l'horizon de l'élection présidentielle explique pourquoi certains politiques martèlent cette affirmation : "Les partis essaient actuellement de construire l'agenda de la campagne, d'imposer les thèmes sur lesquels ils sont considérés comme ayant une expertise, ici la sécurité ou l'immigration." En forçant le reste du paysage politique à réagir, la droite l'amène sur son propre terrain – "et on préfère toujours jouer à domicile". Cette stratégie portera-t-elle ses fruits ? Réponse en avril 2022.

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