TRIBUNE. "Le front républicain, une capitulation" : le coup de gueule du socialiste Gérard Filoche

Gérard Filoche estime que battre le FN ne peut pas passer par une alliance entre la gauche et la droite. "Seule une gauche qui croit en la gauche, et fait une politique de gauche, peut nous sauver du désastre", martèle-t-il.

Le socialiste Gérard Filoche lors d\'une convention du PS à Paris, le 16 juin 2013.
Le socialiste Gérard Filoche lors d'une convention du PS à Paris, le 16 juin 2013. (MAXPPP)

Au soir du premier tour des élections régionales, dimanche 6 décembre, le Parti socialiste a décidé de se retirer dans les régions où il est arrivé troisième et où le Front national peut l'emporter. Dans une tribune publiée par francetv info, Gérard Filoche, membre du bureau national du PS, déplore une stratégie mortifère. Il s'exprime ici librement.

A quoi ça sert un "front républicain" ? A rien de bon. Il y a trop d’intérêts divergents dans la République pour jouer à faire semblant. Un pour cent de l’oligarchie possède 50% des richesses, et 99% de la population bosse pour produire des richesses qui ne lui sont pas redistribuées comme elle le mérite. Comment rapprocher les uns et les autres en proposant, dans un faux consensus, de ne rien changer ?

Un front républicain ? "Pour qui ? Pour quoi ?"

Six millions de chômeurs, neuf millions de pauvres, sept millions de retraités à moins de 1 000 euros, 50% de salariés à moins de 1 650 euros ! Rien de moins convaincant, dans ces conditions, que de pérorer sur "l'unité des partis républicains". Pour qui ? Pour quoi ? Sous Sarkozy, il y a eu deux millions de chômeurs et 20 points de dette de plus. Sous Hollande, il y a 1,3 million de chômeurs de plus et 12 points de dette de plus. Ce serait donc que la politique ne pourrait rien changer, et que tout est jeu de rôle. La même semaine où se tiennent des grands discours sur la nation, 42 500 chômeurs de plus sont annoncés, et, par ricochet, plus de 200 000 concitoyens sont touchés par le fléau. Et voilà que s’ajoute une effrayante menace terroriste, barbare, mafieuse, irrationnelle.

Le Front national se nourrit de tout cela. Il explique aux gens : "Ils sont tous pourris, c’est l’UMPS, voilà des décennies qu’ils font pareil, et ne font rien pour vous." Il se présente hors système, n’ayant jamais gouverné, et l'ostracisme dont le front républicain veut le frapper ne fait plus que le renforcer. Trop facile, pour le FN, de dénoncer une coalition de facto de partis politiques avec des opinions en apparence opposées, mais qui ne se différencient en réalité que trop peu. La dénonciation d’un establishment qui ment et qui se tient par la barbichette devient crédible.

"C'est la République elle-même qui en prend un coup"

L’absence d’une sérieuse bataille des idées dans ces conditions renvoie aux peurs et aux malheurs. L’émancipation, l’éducation, la culture, le bien-être reculent ensemble. Mais c’est pire quand la coalition de facto devient une coalition avouée, reconnue, et même promue comme "seul moyen de défendre la République". Là, c’est la République elle-même qui en prend un coup. Elle devient un mot creux. Quand on en arrive là, les discours sur les "valeurs" n’ont plus de crédit. Les appels à l’histoire, à la nation, ne résonnent plus. La bataille des idées est perdue. Impossible de faire reculer le FN, tout le nourrit. Et le Front national, lui, sait trouver un bouc-émissaire simple : c’est la faute à l’immigré, pas au banquier.

Dans pareil cas, choisir d’afficher un consensus entre les ennemis de droite et de gauche sent la capitulation, la fin du cycle, signe l’arrivée de la tragédie. L’abstention frappe alors la gauche, qui se divise et se désole. Ça confirme tout, ça aggrave tout. Lâché, le FN peut se gonfler et se gorger comme un monstre fascisant, la guerre civile peut commencer, et la bête immonde resurgir. 

"Seule une gauche qui croit en la gauche, et fait une politique de gauche, peut nous sauver du désastre"

La seule urgence, la seule sauvegarde, est d’en revenir aux actes, à la vérité des choix, il faut crever l’abcès. Revenir aux fondamentaux républicains : liberté, égalité, fraternité, démocratie, laïcité, féminisme. La priorité ne doit pas, ne peut plus être à l’éternelle austérité généralisée, à l’étranglement des besoins élémentaires du peuple, mais enfin, enfin à leur satisfaction ! Le socialisme doit redevenir une idée neuve volontariste, ambitieuse, libératrice, partageuse. Ne surtout pas assassiner les derniers espoirs de survie immédiate du pays avec un accord Valls-Sarkozy !

Pour battre le FN, il faut prendre des mesures radicales, prioritaires, spectaculaires, contre le chômage de masse, contre la finance spoliatrice, contre l’oligarchie qui se goinfre. Et il est exclu que cela se fasse par une alliance entre les Républicains et le PS. Gauche et droite doivent s’opposer comme s’opposent les intérêts des deux classes sociales fondamentales antagoniques. Assez de coups de menton ! Il faut remobiliser, reconquérir l’appui actif et enthousiaste, volontaire, conscient, de la majorité du salariat. Il faut lui redonner des salaires, partager le travail, des droits protecteurs et dignes, faire une réforme fiscale forte et transparente. Il faut forcer les riches, les actionnaires, les banquiers à redistribuer les rentes qu’ils ont abusivement accaparées.

Seule une gauche qui croit en la gauche, et fait une politique de gauche, peut nous sauver du désastre. Finis les belles paroles, les discours creux, il faut des actes.