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Municipales 2020 à Marseille : tout savoir sur les enjeux du scrutin, même si vous sortez d'hibernation

Le fief tenu pendant vingt-cinq ans par Jean-Claude Gaudin va changer de mains. Entre une gauche qui rêve de revanche et un RN qui veut accroître son influence, la droite espère conserver la ville.

Article rédigé par Ilan Caro
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min
Le Vieux-Port et Notre-Dame-de-la-Garde, à Marseille, photographiés en janvier 2019. (GARDEL BERTRAND / HEMIS.FR / AFP)

Bien plus qu'une page qui se tourne, c'est un chapitre entier de l'histoire de Marseille qui s'achève avec la fin du mandat de Jean-Claude Gaudin. Vissé à son fauteuil depuis vingt-cinq ans, le maire de la cité phocéenne, qui soufflera ses 81 bougies en 2020, a décidé de passer la main. Malgré son bilan contesté, la droite conserve de bonnes chances de conserver la mairie lors des élections municipales des 15 et 22 mars, face à une opposition éparpillée.

>> Retrouvez tous les résultats des élections municipales à Marseille à partir de dimanche 15 mars

Qui est le maire en place (et veut-il le rester) ?

Après quatre mandats consécutifs, Jean-Claude Gaudin a définitivement accolé son image à celle de sa ville. Maire pour la première fois en 1995, il siège en fait au conseil municipal depuis 1965, élu sur la liste du... socialiste Gaston Defferre, à la tête d'une coalition gauche-centre-droite non gaulliste. Sa première tentative pour conquérir la mairie en 1983 est stoppée par le même Gaston Defferre, entre-temps devenu ministre de l'Intérieur et grand artisan de la loi PLM (Paris, Lyon, Marseille), qui organise le scrutin par secteurs électoraux dans ces trois villes. Il est à nouveau battu en 1989 par Robert Vigouroux, l'héritier de Defferre. Le troisième essai, en 1995, sera le bon.

Le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, photographié le 21 septembre 2019 devant son bureau à l'hôtel de ville. (MAXPPP)

Successivement conseiller général, député, président de région, sénateur et ministre, Jean-Claude Gaudin ne s'est jamais éloigné de sa véritable passion : sa ville. En septembre 2017, contraint à se défaire d'un de ses mandats par la loi sur le non-cumul, il a ainsi choisi de quitter le Sénat, dont il était vice-président, pour rester maire jusqu'au bout.

Qu'est-ce qu'on retient de son mandat ?

En présentant ses derniers vœux à la presse, le 20 janvier, Jean-Claude Gaudin n'a pas manqué des défendre son bilan à la tête de la municipalité.

En quatre mandats, j'aurai, je pense, avec toutes les imperfections, fait progresser Marseille pour être une capitale européenne.

Jean-Claude Gaudin

à la presse

A grands renforts d'images léchées filmées par drone, il a mis l'accent sur ce qu'il considère comme ses plus grandes réussites : la baisse du chômage (un argument qu'il développait déjà il y a six ans), les réalisations d'Euromed (rénovation des Docks, la salle de spectacles du Silo, la tour CMA-CGM...), le Mucem, l'explosion du nombre de touristes ou encore la rénovation du stade Vélodrome. 

Au rang des déceptions, Jean-Claude Gaudin a confié avoir plusieurs regrets : "Je n'ai pas pu faire bouger le port. Je voulais un aquarium, un casino. Je n'ai pas pu. Je voulais faire un téléphérique pour aller à Notre-Dame de la Garde, je n'ai pas pu non plus. Tout ça c'est un peu mes regrets", a-t-il déclaré.

Mais le bilan de Jean-Claude Gaudin restera surtout marqué par le drame indélébile de la rue d'Aubagne, où trois immeubles se sont effondrés le 5 novembre 2018. Critiqué pour l'incurie supposée de la mairie autant que pour ses réactions plus que maladroites, Jean-Claude Gaudin dit désormais être hanté par la catastrophe : "Je me réveille en me disant 'pourvu que ça n'arrive pas ailleurs'", a-t-il confié aux journalistes.

Un sondage Ipsos montre que 57% des Marseillais considèrent le bilan de la municipalité sortante "médiocre" ou "mauvais". Un jugement particulièrement sévère en comparaison des villes de plus de 50 000 habitants en France, où seuls 37% des personnes interrogées disent avoir une opinion négative du travail accompli en six ans par leurs élus.

Et l'opposition, qu'est-ce qu'elle en dit ?

Qu'il s'agisse de la gauche ou du Rassemblement national, les oppositions marseillaises dressent un bilan désastreux de la municipalité sortante. Et le dossier explosif de la rue d'Aubagne n'est pas le seul à agiter les débats. Les opposants ont eu l'occasion de dire tout le mal qu'ils pensaient de la gestion de Jean-Claude Gaudin, à la fin novembre, lors d'un conseil municipal extraordinaire consacré à l'examen d'un rapport au vitriol de la chambre régionale des comptes dénonçant pêle-mêle des opérations immobilières douteuses, le délabrement des écoles, l'emploi de personnels de cabinet hors cadre légal...

"Les Marseillais ont été incarcérés pendant ces vingt-cinq dernières années", dénonce ainsi le leader du RN marseillais, Stéphane Ravier, qui fustige les "mensonges" et les "méfaits" de la municipalité sortante. A gauche, le socialiste Benoît Payan voit dans ce rapport des magistrats financiers le signe "d'une ville à la dérive, d'une ville à la découpe".

Les écoles rénovées sont celles où l'on vote bien, pas celles où les petits ont froid. Les tramways suivent les métros qui eux-mêmes suivent la carte électorale.

Benoît Payan

Qui veut devenir maire à la place du maire ?

En vingt-cinq ans de règne, Jean-Claude Gaudin a eu le temps de faire des déçus, tant parmi ses opposants que dans son propre camp, où les successeurs désignés plus ou moins ouvertement ont tous vu les promesses s'envoler avec le temps. Tous sauf une : Martine Vassal, actuelle présidente du département des Bouches-du-Rhône et d'Aix-Marseille-Métropole. Cette fidèle de Jean-Claude Gaudin, âgée de 57 ans, a reçu l'onction du maire sortant et l'investiture officielle des Républicains. Au détriment de Bruno Gilles, ancien responsable local de LR et qui a décidé de maintenir une candidature dissidente.

Comme en 2014, le Rassemblement national (ex-FN) sera représenté par Stéphane Ravier, qui avait frappé un grand coup il y a six ans en remportant la mairie du VIIe secteur. Après de longs mois de tergiversation, La République en marche (LREM) a fini par désigner Yvon Berland, président de l'université Aix-Marseille de 2004 à 2019.

A gauche, la situation est plutôt confuse. Le Printemps marseillais (union du Parti socialiste, de La France insoumise, du Parti communiste et de la société civile) a désigné l'écologiste Michèle Rubirola comme tête de liste. Cette transfuge d'Europe Ecologie-Les Verts a été suspendue de son parti car opposée à la stratégie d'autonomie d'EELV, qui partira en solo sous la houlette de Sébastien Barles. Par ailleurs, la sénatrice ex-socialiste Samia Ghali se présente sous ses propres couleurs, avec le soutien de Ségolène Royal, tandis que le président de l'Union des démocrates et des écologistes (centre gauche), Christophe Madrolle, se lance également dans la course. Dernier prétendant en lice, l'ancien diplomate Michel Pinard, qui se présente sans étiquette.

En bref, qui propose quoi ?

Dans son rôle d'élue déjà aux manettes et membre de l'équipe sortante, Martine Vassal joue l'équilibre entre un bilan à assumer et une certaine prise de distance. "Je rassure les Marseillais, ce ne sera pas un cinquième mandat de Jean-Claude Gaudin. Ce sera bien le mandat de Martine Vassal", a-t-elle déclaré sur France Bleu"C'est une question de nouvelle génération, de thématiques qui sont peut-être un peu différentes aujourd'hui. Par exemple, sur l'environnement aujourd'hui il y a une vraie urgence et il y a aussi une nécessité de retour à l'ordre", explique celle qui a axé son programme selon quatre axes : "protéger, respirer, travailler, partager".

Au RN, Stéphane Ravier veut, sans surprise, "mettre l'accent, d'abord, sur la sécurité, l'immigration et le communautarisme", comme il l'expliquait en décembre au Figaro. Mais à Marseille, c'est la propreté qui s'impose comme un thème majeur pour 59% des habitants, soit deux fois plus que la moyenne nationale, selon Ipsos.

La quasi-totalité des candidats s'engagent en tout cas à améliorer le cadre de vie des Marseillais. Dans son "plan d'urgence", Sébastien Barles (EELV) promet "une ville-nature qui met fin au tout-béton et au tout-voiture" et évoque même une "micro-forêt" sur la Canebière. "Une ville plus juste et plus verte", avec plus de transports en commun, d'espaces verts, et moins de bouchons : c'est aussi le credo de Michèle Rubirola (Printemps marseillais), tandis qu'Yvon Berland, entré en campagne tardivement, veut "porter pour Marseille un message à vocation universelle".

Qui a ses chances d'être élu ?

Un premier sondage, publié le 17 janvier, donne une idée des rapports de force entre les différents blocs. Selon cette enquête Ipsos/Sopra Steria pour franceinfo, France Bleu et La Provence, Martine Vassal (LR) fait la course en tête au premier tour avec 23% des voix, talonnée par Stéphane Ravier (RN) avec 22%. Derrière, l'union de la gauche menée par Michèle Rubirola émarge à 16%, juste devant la liste EELV de Sébastien Barles (14%). Le marcheur Yvon Berland (8%), le dissident de droite Bruno Gilles (7%) et l'ex-socialiste Samia Ghali (7%) font quasiment jeu égal, et Christophe Madrolle (UDE) ferme la marche avec 3% des intentions de vote.

Enquête Ipsos-Sopra Steria pour franceinfo, France Bleu et "La Provence", janvier 2020 (FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

Ces intentions de vote montrent qu'un camp pourra difficilement gagner la ville à lui seul. Entre les deux tours, des alliances pourront donc se nouer. Si elle semble la mieux placée, Martine Vassal reste handicapée par la candidature de Bruno Gilles. La gauche, elle, peut rêver d'une victoire en additionnant toutes ses forces au second tour, mais les querelles intestines entre ses différentes factions risquent de compliquer une fusion à trois voire à quatre.

Ici, on vote par secteur, qu'est-ce que ça change ?

Contrairement aux autres communes, Marseille (ainsi que Paris et Lyon) élit ses conseillers municipaux non pas dans une circonscription unique mais par secteurs électoraux. La cité phocéenne compte huit secteurs (chacun étant le regroupement de deux arrondissements) dans lesquels un certain nombre de sièges de conseillers municipaux sont à pourvoir, en fonction du nombre d'habitants.

. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Dans chacun des secteurs, une sorte de "mini-élection municipale" est organisée, et la répartition des sièges obéit aux mêmes règles que pour une élection municipale classique. En 2014, la droite avait largement gagné la ville en s'imposant dans six secteurs, contre un pour la gauche et un pour le Front national.

En cas de résultats plus serrés, le scrutin pourrait en revanche déboucher sur une majorité peu claire, voire inatteignable. Dans ce cas, le nom du maire ne serait connu qu'après son élection par les conseillers municipaux, lors de la réunion inaugurale. Comme cela a pu se produire lors de certaines élections présidentielles américaines, il est même possible que le candidat ayant obtenu le plus de voix ne soit pas celui qui remporte la majorité...

Pour la petite histoire…

Le candidat LREM habite-t-il vraiment la ville ? C'est la polémique lancée en janvier par les partisans de Martine Vassal. Alors qu'Yvon Berland a proposé à ses concurrents de signer une charte éthique en sept points, Yves Moraine, chef de file de la droite au conseil municipal, lui suggère ironiquement un "8e engagement" : "Le candidat à la mairie de Marseille devra habiter Marseille !" Par ailleurs, certaines de ses affiches de campagne ont été barrés d'un "Désolé, je n'habite pas Marseille".

Dans un communiqué, Yvon Berland dénonce "un mensonge éhonté" et un "procédé d'un autre temps", assurant qu'il vit bien à Marseille et qu'il y est inscrit sur les listes électorales. Fin de la polémique ? Presque : selon le correspondant du Monde, le candidat macroniste aurait en fait un appartement à Marseille, où il vit la semaine, et une maison à Roquevaire, près d'Aubagne. Une situation qui n'est pas sans rappeler celle de... Jean-Claude Gaudin, qui partage son temps entre son quartier natal de Mazargues et sa villa de Saint-Zacharie, dans le Var.

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