Boulodrome à un million d'euros, salle des fêtes surdimensionnée... Enquête sur les maires gagnés par la folie des grandeurs

Les grandes villes ne sont pas les seules à faire flamber leur carte bleue. Grâce à l'opération #MonMaire lancée par franceinfo à l'occasion des municipales, vous nous avez signalé plusieurs cas de dépenses jugées "surréalistes".

Le boulodrome de Curbans (Alpes-de-Haute-Provence), le 10 janvier 2020.
Le boulodrome de Curbans (Alpes-de-Haute-Provence), le 10 janvier 2020. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)
#MonMaire

Vous êtes ravi des changements qu'a opérés le maire dans votre commune ? Vous êtes au contraire déçu de son bilan voire excédé par son action ?
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"Vous voulez aussi visiter nos terrains couverts et chauffés ? Quand on lance les boules, on a une vue imprenable sur les montagnes." Déjà vingt minutes que l'on s'amuse à faire le tour du propriétaire, et on n'a donc pas encore tout vu. C'est que le boulodrome de Curbans est certainement l'un des plus grands de France. Dans ce village niché dans les Alpes-de-Haute-Provence, on peut tirer et pointer sur un peu plus de cinq hectares (soit l'équivalent d'au moins sept pelouses de football). Et niveau terrain, on n'a que l'embarras du choix : il y en a 52 en tout (48 en extérieur et 4 en intérieur). "Quand tu vois ce que certains ont et ce qu'on a, bah y'a pas photo ! Je peux vous dire qu'on fait des jaloux dans la région", se marre Jean-Louis Isnard, le président du club local. 

Dans les rues escarpées de Curbans, le boulodrome taille XXL ne fait pourtant pas rire tout le monde. A commencer par Paul Weisbuch, un opposant local qui ne supporte pas "ce gadget complètement surdimensionné" pour un village... d'à peine 600 habitants. Les chiffres fournis par la Fédération sportive et culturelle de France (FSCF) vont dans son sens : le club ne comptait qu'une cinquantaine de licenciés la saison dernière. "Et encore, il n'y a que trois ou quatre joueurs qui habitent vraiment la commune !", grince des dents l'élu, qui porte également dans le département la casquette de référent Anticor, l'association qui lutte contre la corruption politique.

Le boulodrome prend la poussière, il n'y a jamais personne, c'est insupportable.Paul Weisbuch, conseiller municipal d'opposition à Curbansà franceinfo

Car le complexe, aussi confortable soit-il pour les amateurs de jeux de boules, "nous a coûté un bras" : 1 088 299,31 euros, selon une délibération du conseil municipal que franceinfo a pu consulter. "Mais on se rend compte de ce que ça représente, autant d'argent ?, manque de s'étouffer Paul Weisbuch. Avec cette somme, on aurait mieux fait de déplacer l'école du village, qui date de 1986 et qui est beaucoup trop petite aujourd'hui." 

Accoudée aux barrières métalliques qui séparent les terrains, l'actuelle maire de Curbans a bien conscience que le boulodrome est "un outil conséquent". "Par rapport à la taille de la commune, c'est une dépense importante, c'est sûr, on ne peut pas le nier, lâche Laurence Allix en levant les yeux au ciel. Cela génère des frais d'entretien qui sont significatifs. On tente de valoriser les lieux comme on peut, mais ce n'est pas évident. Certains voulaient transformer le boulodrome en école ou en crèche, on en est là."

Au début de mon mandat, on appelait cet endroit le Dubaï des Alpes-de-Haute-Provence.Laurence Allix, maire de Curbans (Alpes-de-Haute-Provence)à franceinfo

Pourtant, Laurence Allix n'y est pour rien. C'est son prédécesseur, Daniel Rolland, "joueur régulier", qui tenait absolument à avoir ce boulodrome. Jean-Louis Debré, alors président du Conseil constitutionnel, était même venu de Paris pour couper le ruban lors de son inauguration, en juin 2013. 

Le boulodrome de Curbans (Alpes-de-Haute-Provence), le 10 janvier 2020.
Le boulodrome de Curbans (Alpes-de-Haute-Provence), le 10 janvier 2020. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

"Plus de 35 000 euros de mobilier de bureau"

Le boulodrome de Curbans est loin d'être un cas isolé. D'autres petites communes savent faire flamber la carte bleue pour s'offrir des structures pas toujours adaptées. Via l'opération #MonMaire, que franceinfo a lancée à l'occasion des municipales, un internaute ne comprend pas pourquoi son maire a fait construire un vestiaire de foot à un million d'euros alors que son village ne dispose "même pas d'une déneigeuse". Un autre s'étonne que le sien ait fait sortir de terre une salle des fêtes à 800 000 euros, louée "quatre à cinq fois par an à tout casser". 

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A Carrières-sous-Poissy (Yvelines), c'est en apprenant que "le maire envisageait de refaire son bureau pour plus de 35 000 euros" que l'opposition a vu rouge. "Quand on connaît la situation budgétaire de la commune, pensez-vous qu'un tel achat peut être compris par nos administrés ?", lui reproche Anthony Effroy. Contacté par franceinfo, l'intéressé Christophe Delrieu se défend et explique qu'une partie des meubles en question a atterri "dans d'autres pièces de la mairie", comme le hall d'entrée ou le bureau des élus. 

Dans les rues de Thiellay (Loiret), les caméras à 35 000 euros de monsieur le maire ne passent pas beaucoup plus. "Je ne comprends pas pourquoi il a fait installer un truc pareil, persifle l'un des 1 300 habitants. En période de restrictions budgétaires, il y avait franchement mieux à faire !"

Elles ne servent jamais, ces caméras. Il ne se passe rien chez nous !un habitant de Thiellay (Loiret)à franceinfo

L'intéressé, que nous avons joint, n'est pas d'accord. "Si, elles servent, jour et nuit même, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, commence par dire Gérard Chopin. Bon, après, on n'a personne pour les regarder de manière continue, hein. Mais on visionne les images quand des petits loubards font des conneries. C'est arrivé une dizaine de fois en trois ans. La délinquance a baissé, je vous jure." 

"C'était la salle ou le cimetière"

Ces dépenses peuvent littéralement plomber les comptes des communes qui ne roulent pas sur l'or. A La Remaudière (Loire-Atlantique), l'actuelle maire, Anne Choblet, s'arrache les cheveux avec la salle polyvalente que voulait son prédécesseur. Un bâtiment de plus de 1 000 mètres carrés... qui n'a pas encore accueilli le moindre spectateur. "Le chantier a été arrêté car ça devenait un gouffre financier. On a déjà mis 2,6 millions d'euros, il faudrait encore allonger 1,7 million pour le terminer. A moins d'augmenter les impôts locaux de 95%, on n'a clairement pas les moyens", regrette l'élue, qui a fini par écrire un courrier à Emmanuel Macron pour lui demander de l'aide.

Si on avait décidé de continuer le chantier, on aurait dû geler tous les autres projets. Comme l'agrandissement du cimetière où il n'y avait plus que quatre places. Il faut bien qu'on enterre nos morts.Anne Choblet, maire de La Remaudière (Loire-Atlantique)à franceinfo

Contacté par franceinfo, l'ancien maire, Alan Couraud, estime "avoir tout bien fait" et nie "avoir vu trop grand". En attendant de trouver une solution, des morceaux de placoplâtre ont été scotchés sur toutes les ouvertures de la fameuse salle. Un temps évoquée, sa démolition a finalement été écartée.

La salle polyvalente de La Remaudière (Loire-Atlantique) encore en chantier.
La salle polyvalente de La Remaudière (Loire-Atlantique) encore en chantier. (COLLECTION PRIVEE)

L'ancien maire de Curbans, Daniel Rolland, que franceinfo a joint, n'a pas davantage l'impression d'avoir jeté l'argent par les fenêtres en faisant sortir de terre son immense boulodrome. "Non, je ne le regrette pas, répète-t-il plusieurs fois. D'ailleurs, tout a été fait dans les règles, hein. L'ensemble du conseil municipal l'a voté à l'unanimité". "Enfin, c'est surtout que personne au conseil municipal n'a osé s'y opposer", précise Thierry Courtin, premier adjoint à l'époque, qui finira par partir quelque temps plus tard. 

L'ancien maire voulait se faire plaisir. Il s'est cru aux Jeux olympiques. Mais on est à Curbans là, pas à Rio !Thierry Courtin, ancien adjoint de Curbans à franceinfo

Daniel Rolland ne supporte pas, encore aujourd'hui, les critiques qui lui sont adressées. "Ce projet d'envergure, on l'a payé grâce à la ferme photovoltaïque qui rapporte beaucoup d'argent. Ça n'a pas coûté un centime à la commune. Et d'ailleurs, j'avais même un projet de piscine à la base", rappelle l'élu, par ailleurs mis en examen pour prise illégale d'intérêts dans un autre dossier lié au plan local d'urbanisme.

"On ne peut pas tout contrôler"

Tout au long de son parcours professionnel, Bertrand Diringer en a vu passer, des projets pharaoniques. "J'ai souvenir d'une petite commune du Languedoc qui avait fait installer une bulle d'observation sous-marine, raconte à franceinfo l'actuel président de la chambre régionale des comptes des Pays de la Loire, chargée de vérifier les comptes des collectivités locales. Sauf qu'une fois que tout était prêt, ils se sont aperçu que les fonds marins étaient turbides et qu'on ne voyait donc rien. L'infrastructure n'a jamais été utilisée." Une question brûle toutes les lèvres : ce projet était-il évitable ? Après un silence de quelques secondes, le magistrat finit par admettre qu'"on ne peut pas tout contrôler." Autrement dit, priorité aux dossiers à forts enjeux financiers. "Plus les sommes engagées sont importantes, plus elles méritent une attention particulière", se justifie Bertrand Diringer, qui rédige une quarantaine de rapports par an. 

Son confrère François Ecalle va même jusqu'à évoquer "un principe de réalité" que l'on pourrait résumer ainsi : "Plus c'est petit en taille, plus ça passe." En clair, une grande ville sera toujours en haut de la pile de dossiers à traiter. Des faits délictueux peuvent être portés à la connaissance du procureur de la République. Mais la sanction pénale est "rare" et "compliquée". 

Sauf à prouver qu'un marché public a été truqué, quels critères voulez-vous utiliser pour juger que l'argent public a été mal utilisé pour tel ou tel projet ? Tout ça est finalement assez subjectif.François Ecalle, ancien magistrat à la Cour des comptesà franceinfo

A écouter les deux magistrats, la seule sanction véritable est celle des urnes. "C'est aux électeurs de dire que telle ou telle équipe municipale a foiré", continue François Ecalle. Bertrand Diringer va dans le même sens : "Une mauvaise gestion peut coûter un scrutin." C'est d'ailleurs ce qui ressort de chaque baromètre du Cevipof sur la confiance dans les élus. "Ce que leur demandent les gens, c'est de tenir leurs engagements et de ne pas faire n'importe quoi avec la caisse, détaille le politologue Bruno Cautrès. Le fameux argument des dotations de l'Etat qui baissent ne fonctionne plus quand l'élu fait n'importe quoi. Les municipales sont un bon test."

En attendant de se rendre aux urnes, les habitants de Curbans sont invités à faire un tour au fameux boulodrome, mi-février, pour le tournoi vétérans organisé par le club local. "On espère une trentaine de joueurs. Mais si on atteint la quarantaine, alors là ce serait carrément un succès."