Municipales 2020 : on vous raconte l'histoire de la mystérieuse razzia du "Canard enchaîné" à Morlaix

Il était impossible ou presque, mercredi 24 juin, de trouver l'hebdomadaire satirique dans la petite ville du Finistère après la publication d'un article sur la campagne électorale locale. Des acheteurs anonymes ont fait main basse sur de très nombreux exemplaires.

La préparation d\'un nouveau numéro dans les locaux du \"Canard enchaîné\", en avril 2017.
La préparation d'un nouveau numéro dans les locaux du "Canard enchaîné", en avril 2017. (MICHEL EULER / AP / SIPA)

C'est un "canaricide", comme l'appellent déjà dramatiquement plusieurs internautes. D'autres préfèrent évoquer l'événement avec détachement et humour : c'est "le jour où le 'Canard' a réalisé ses meilleures ventes", ironise un autre observateur de "l'affaire". Dans la baie morlaisienne (Finistère), la matinée du mercredi 24 juin a été secouée par un phénomène que tous qualifient d'"inédit" : l'achat de plusieurs dizaines d'exemplaires du dernier numéro de l'hebdomadaire satirique par une poignée d'individus.

Mercredi matin, Glenn, lecteur assidu du Canard enchaîné, achète un exemplaire du dernier numéro fraîchement publié et se pose dans un café pour le lire. Jusqu'ici, rien d'anormal. Mais un échange avec le patron du bar-tabac l'interpelle "Il m'a dit que ses 47 exemplaires avaient déjà été achetés par une personne." Un achat groupé surprenant pour ce dernier. "De fil en aiguille, il y a une femme qui arrive et qui me dit : 'Ah mais vous avez 'Le Canard enchaîné' ? Car j'ai fait trois bars et je n'en ai pas trouvé'", raconte Glenn. L'événement surprenant devient suspect.

"J'ai compris qu'elle avait quelque chose à cacher"

Vérification faite, une grande partie des commerces du centre-ville de Morlaix et des communes environnantes ont bien été dévalisés de leur arrivage tôt dans la matinée. Et Le Canard enchaîné est le seul journal visé par cette "razzia", comme se plaisent à l'appeler les Morlaisiens. "Le premier client que j'ai eu a tout acheté : 46, 47 ou 48 exemplaires, je ne me souviens pas très bien, mais il a tout acheté vers 8 heures", confirme à franceinfo une buraliste. "On a vendu les 16 numéros à un homme hier matin, vers 8 heures", affirme un autre. "Trente exemplaires", "20 journaux d'un coup, vendus à une femme avec un masque et des lunettes de soleil"... Contactés, de nombreux point de vente de presse décrivent une matinée "étrange" durant laquelle une personne – un homme ou une femme, selon les cas, n'étant pas un ou une habituée  a acheté un nombre important d'exemplaires.

C'est la première fois que cela m'arrive en 30 ans de carrière. Les clients peuvent acheter ce qu'ils veulent bien sûr, mais cinq d'un coup, il faut vraiment vouloir l'article.La gérante d'une maison de la presseà franceinfo

Certains kiosquiers ou buralistes ont sondé le mystérieux acheteur sur son intention : "Il a dit que c'était pour une blague, pour faire rire ses collègues", rapporte l'un d'eux. "Je lui ai posé la question mais elle m'a répondu qu'elle avait le droit de le faire. Je n'ai pas insisté, mais j'ai compris qu'elle avait sans doute quelque chose à cacher", se souvient une commerçante, qui déplore de voir ses "clients habitués désemparés"

Tous les établissements de Morlaix et ses environs n'ont pas pour autant été dévalisés. C'est avec étonnement qu'une kiosquière du centre-ville apprend l'affaire : "Sur les 32 reçus, il m'en reste 24", constate-t-elle, surprise, jeudi 25 juin. Même observation dans la Halle de la presse du centre commercial de Morlaix, où une dizaine d'exemplaires étaient encore disponibles jeudi matin.

"Un article sur Morlaix, il n'y en a jamais"

Mais l'histoire, largement relayée sur les réseaux sociaux, est remontée à la rédaction du Canard enchaîné. Pour l'hebdomadaire, ce type d'incident, certes rare, n'est pas une première. "C'est une vieille méthode", commente-t-on du côté du journal satirique. L'"affaire" rappelle celle de Puteaux en 2011. Mise en cause dans une affaire de pots-de-vin relayée par l'hebdomadaire, la maire de la ville des Hauts-de-Seine, Joëlle Ceccaldi-Raynaud, avait demandé à son équipe d'acheter tous les exemplaires de l'hebdomadaire en vente dans la ville.

Faut-il voir un lien entre cette "razzia" et la parution dans le numéro concerné d'un article titré "Drôle de pastis à Morlaix" ? "Un article sur Morlaix, il n'y en a jamais", commente Glenn, lecteur assidu. Le Canard enchaîné évoque en effet dans son édition du 24 juin la campagne des municipales qui déchire actuellement la cité du viaduc. L'article compare la ville du Finistère à Marseille (où des soupçons de fraude pèsent sur la candidate LR aux municipales) et met en cause la double casquette d'une colistière d'Agnès Le Brun, la maire sortante de Morlaix, "habilitée à aller récolter les procurations grâce à son statut de 'déléguée tiers' d'officier de police judiciaire".

Des accusations que réfute en bloc la concernée dans les colonnes du quotidien local Le Télégramme. "Il s'agit une incompréhension", se défend-elle, affirmant qu'elle ne distribue aucun tract partisan lors de ses visites aux domiciles des personnes souhaitant réaliser une procuration. "La procédure est parfaitement légale", rappelle de son côté Agnès Le Brun. "En revanche, jeter en pâture un nom de famille l'est beaucoup moins", accuse-t-elle. L'édile divers droite dénonce dans cette affaire une "tempête dans un verre d'eau".

"Une boule puante en fin de campagne"

Son rival, le socialiste Jean-Paul Vermot, déclare ne pas s'être intéressé à la question des délégués-tiers et commente sobrement le papier du Canard enchaîné. "C'est légal, et je ne commenterai pas la légalité de l'affaire, dit-il. J'ai qualifié l'affaire de 'problème moral'." L'"affaire", qui aurait pu se tasser, a pris une importance disproportionnée avec ces achats suspects de journaux, observe-t-il. Et les rumeurs fusent dans les deux clans.

"Il se dit même que la liste adverse a raflé les exemplaires du 'Canard' pour les distribuer à ceux qui n'auraient pas eu l'idée de le lire", répond Agnès Le Brun. "On s'attendait à une bonne boule puante de fin de campagne", confie de son côté Jean-Charles Pouliquen, adjoint municipal et directeur de campagne de la maire sortante. L'élu dénonce un acharnement de colistiers de Jean-Paul Vermot à leur encontre. 

Quoi qu'il en soit, les deux candidats regrettent un débat qui nuit à une fin de campagne éprouvante. Les deux rivaux, qui se sont déjà opposés lors du précédent scrutin de 2014, sont sortis en 2020 du premier tour au coude à coude. Jean-Paul Vermot a récolté 36,90% des voix, devançant de peu Agnès le Brun, qui a, elle, obtenu 35,96% des suffrages.