"A mon âge, Sarkozy était déjà candidat" : étudiants à Paris, ils tentent leur première campagne municipale dans leur ville d'origine

Etudiants à Sciences Po, en école de commerce ou à l'université, ces jeunes qui ont déménagé à Paris pour leurs études expliquent pourquoi ils se préparent à faire des allers-retours dans la ville où ils ont grandi, afin de s'y engager en politique. 

La façade de l\'Institut d\'études politiques, rue Saint-Guillaume, à Paris. 
La façade de l'Institut d'études politiques, rue Saint-Guillaume, à Paris.  (DANIEL THIERRY / AFP)

"Ça fait loin, Paris-Grenoble, non ?" Quand ses proches ont appris que Sophie figurait sur une liste pour les municipales, ils ont d'abord été sceptiques. La jeune femme, actuellement étudiante à Sciences Po dans la capitale, vient d'un village des Hautes-Alpes. Cette Parisienne d'adoption a quitté sa région natale pour s'installer à Paris – école de commerce oblige – depuis cinq ans. Aujourd'hui, elle est décidée à rentrer au bercail : pour les élections municipales de 2020, elle figure sur une liste sans étiquette. Les uns l'encouragent, les autres ne comprennent pas son choix, mais qu'importe. Elle prendra les trains de nuit pour concilier campagne, éventuel mandat et études, parce que "la politique, c'est un engagement comme un autre."

"J'ai toujours beaucoup d'attaches ici, je suis rentrée à chaque période de vacances et dès que je le peux, je passe à mon ancien lycée, glisse-t-elle. Je peux me servir de mon expérience à Paris pour apporter quelque chose." Ce sont d'ailleurs ses études, et notamment Sciences Po, qui l'ont poussée à se lancer en politique. Ses vacances de Noël ont été consacrées à la campagne, ainsi que le temps de stage prévu par l'emploi du temps universitaire. Et elle l’assure : ce n’est pas du tout une façon d’enrichir son CV,  déjà bien fourni “avec [ses] deux masters et [ses] stages". Même si, dans quelques années, elle "se voit bien députée des Hautes-Alpes, ou quelque chose comme ça.” 

Une expérience de terrain

Lucas, étudiant en droit à Paris-Dauphine et candidat à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), l'avoue lui plus volontiers : "Evidemment" qu'il pense à son CV. "Dire que je ne pense pas à de futurs mandats, pourquoi pas au national, serait mentir", avoue-t-il.

A mon âge, Nicolas Sarkozy était déjà candidat. Etre au conseil municipal, ça permet de monter rapidement en compétences et de se tisser un réseau d'élus et de parlementaires.Lucas, étudiant en droit à Paris- Dauphineà franceinfo

"Et puis j'apprends des choses concrètes : je suis en charge de la gestion des ressources numériques de la campagne, détaille le jeune homme. Lors du lancement, par exemple, j'ai eu l'occasion d'en parler devant 200 personnes."

Une expérience du terrain qui, en plus, pourrait être valorisée par de futurs recruteurs. "Je veux être collaborateur d'élu, dir' cab' ou assistant parlementaire", rapporte Antoine, "sciences-piste" de 23 ans qui mène campagne à Olivet, ville de 22 000 habitants située près d'Orléans, dans le Loiret. "Le meilleur moment pour s'y former, ce sont les campagnes : dans ces moments-là, on est obligé de réfléchir à tout. J'estime qu'on ne peut pas être un bon collaborateur sans avoir été au contact des électeurs." L'étudiant envisage cet engagement comme un "bon complément" à sa formation, parfois trop "théorique, procéduriale" en master d'administration publique. "Je prends ça comme un apprentissage, appuie Pierre, étudiant à HEC et candidat à Saint-Palais-sur-Mer, en Charente-Maritime. Depuis que je suis petit, je veux faire de la politique. J'ai déjà fait des stages en tant qu'assistant parlementaire, c'était intéressant mais j'étais déçu par le manque de pouvoir des députés."

Une mairie, c'est différent : ça met un pied dans le territoire. Même si je veux travailler dans le privé, je sais que ça me servira.Pierre, étudiant à HECà franceinfo

Rien d'illogique à ce que des étudiants de grandes écoles parisiennes s'intègrent à la politique locale – d'autant plus ceux de Sciences Po, dont "l'univers appartient d'abord à la politique, l'établissement étant considéré depuis sa création comme le principal lieu de formation des élites politiques, note la sociologue Anne Muxel, spécialiste du rapport des jeunes à la politique, dans son ouvrage Les étudiants de Sciences Po (éd. Presses de Sciences Po, 2004). Ils s'intéressent donc tout particulièrement à la politique, et ils se sentent aussi personnellement concernés par elle." 

Gabrielle, Tourangelle qui milite depuis plusieurs années dans une association "pour les collégiens et lycéens de la 'France périphérique'" en parallèle de ses études à Sciences Po, n'était pas spécialement attirée par la politique avant d'intégrer la prestigieuse école. "On nous y encourage beaucoup à faire de l'associatif, à monter des projets. A l'université, on nous le permet moins : on a davantage de travail et pas forcément le temps nécessaire pour se consacrer à la politique. Je pense aussi que je me suis un peu autocensurée : avant d'entrer à Sciences Po, je ne me sentais pas forcément légitime à donner mon avis sur des questions qui peuvent changer la vie des gens."

Un choix à contre-courant de la tendance

Pourtant, au sein même de ces grandes écoles, l'engagement politique n'est pas toujours perçu d'un très bon œil. "A Neuilly, à une époque, on disait que la politique c'était le Graal en termes de prestige. Aujourd'hui, je suis quasiment le seul de mes amis à m'y intéresser, observe Lucas. Quand j'en parle avec eux, ils sont très critiques sur les politiques en général : j'ai presque l'impression de faire des magouilles..." 

Même rue Saint-Guillaume, les choses semblent avoir sensiblement changé. "En cinq ans à Sciences Po, j'ai vu de gros changements dans la culture de l'école, décrit Arthur. Avant, les partis tractaient dans le hall d'entrée, les syndicats étaient très actifs. Maintenant, même quand un politique vient donner une conférence, il n'y a plus personne dans l'amphi. C'est en train de devenir une école de commerce", déplore le jeune homme. Les deux étudiants sont unanimes : les jeunes ne croient plus en la politique et lui préfère d’autres formes d’engagement.

Et surtout, après cinq, six voire sept ans d'études, ils estiment que les salaires du public sont peu attractifs par rapport à ce à quoi un diplômé de ces écoles peut prétendre dans le secteur privé.  En France et en 2020, "on imagine sans doute que c'est plus facile de changer le monde en lançant une start-up ou en militant dans une association", résume Gabrielle. 

Une quête de sens plus que de reconnaissance

C'est pourquoi l'engagement politique de ces jeunes ne s'exprime plus en militant pour un parti ou un autre. La jeune femme ne s'était jamais imaginé candidate en mairie, jusqu'à ce qu'elle lise dans le journal local le portrait d'un nouveau candidat, "un ancien prof" dont elle "apprécie les idées et la façon de voir la ville". En apprentissage dans une grosse agence de communication, elle avait l'impression que sa vie professionnelle manquait "d'impact social." "C'est par la politique qu'on peut avoir une action concrète. Ce n'est pas un devoir, mais j'ai envie de redonner tout ce que j'ai pu apprendre pendant mes études à mon territoire", estime-t-elle. "Je n’étais pas vraiment politisée avant cette élection, commente également Sophie. Les municipales, c'est d'abord s'engager dans un territoire."

A Neuilly, Lucas a quant à lui délaissé La République en marche, dont il était le représentant local de la section Jeunes, pour la liste divers droite menée par le maire sortant, Jean-Christophe Fromantin. "Les municipales, c'est sans doute là où la politique apparaît comme la plus concrète, et c’est le cas, abonde ce dernier. Quand la défiance envers la politique nationale ne cesse de monter, le local peut être, doit être, un vecteur de réconciliation entre les élus et les citoyens."

"C'est difficile d'attirer des étudiants sur nos listes"

D’autant que les jeunes ont la cote auprès des élus locaux, qui voient dans leur engagement un moyen de dynamiser leur territoire. Claude Baudin, le maire sortant et candidat à Saint-Palais-sur-Mer pour qui Pierre, l’étudiant à HEC, mène campagne, en témoigne. "On a toujours beaucoup plus de retraités ou de professions libérales dans nos listes, du fait de leur disponibilité, raconte le maire. C’est très difficile d’attirer des étudiants ou les jeunes diplômés, qui ont souvent beaucoup de loisirs, des activités avec leurs écoles, et, il faut le dire, un attrait moindre pour la politique." 

Selon l’édile, les avantages sont multiples pour la commune : la jeunesse apporte une fraîcheur, un nouveau regard, met de nouvelles problématiques sur la table et fait avancer le débat. A l'autre bout de la France, ce constat est partagé par Jean-Christophe Fromantin, élu à Neuilly depuis onze ans. "Pour mon premier mandat, je n’aurais peut-être pas fait confiance à un étudiant de 24 ans, mais c’était une erreur. Lucas apporte beaucoup au groupe, à la fois par sa jeunesse, mais aussi grâce à ses connaissances techniques. Il gère notamment les réseaux sociaux. C’est quelque chose de très important maintenant, et le reste de l’équipe ne sait pas le faire aussi bien."

Mais l'étiquette du "Parisien" peut parfois être difficile à cumuler avec ce désir d'implication locale. Revenir chez soi après de longues études, c’est aussi se confronter aux préjugés. Si ce n'est pas le cas pour Lucas à Neuilly – "presque un arrondissement de Paris", assure-t-il – Arthur, étudiant à Sciences Po, en a fait les frais dans sa commune de Loire-Atlantique. "J'aurais voulu être sur la liste de la maire sortante, mais on m'a fait comprendre que c'était compliqué, raconte-t-il. On m'a dit qu'il fallait être très présent, alors que je rentre deux voire trois fois par mois." Une fausse excuse, selon lui : la plupart des élus ont également un travail et ne sont pas disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Ce que je comprends, c'est surtout qu'on pense que je suis déconnecté et que je fais partie d'une élite qu'une partie de la population rejette.Arthur, étudiant à Sciences Poà franceinfo

Il n'insiste pas, et décide finalement de s'engager sur une liste dans le 15e arrondissement de Paris. "Ça a été une grosse déception, parce qu'on dit tout le temps que les jeunes ne sont pas engagés, déplore-t-il. Mais pour faire nos études, on n'a pas toujours de choix : les grandes écoles se trouvent dans les grandes villes…"  Un discours qui dessert tout autant ceux qui le prêchent que les jeunes qu'il vise, estime Bixente Etcheçaharreta, président de l’association Des territoires aux grandes écoles"En milieu rural, ou même 'périphérique', peu de jeunes poursuivent leur cursus scolaire vers les grandes écoles, alors qu’ils constituent la matière grise des territoires et qu’ils pourraient avoir un effet très positif sur le développement. Aimer et servir son territoire, c’est aussi partir se former."