Grèves, droit de retrait... Pourquoi le climat est devenu aussi explosif au sein de la SNCF

Un nouveau mouvement de grève perturbe fortement le trafic des TGV Atlantique lundi. Une preuve supplémentaire des tensions au sein du groupe ferroviaire.

Des cheminots défilent contre la réforme des retraites, le 24 septembre 2019 à Paris.
Des cheminots défilent contre la réforme des retraites, le 24 septembre 2019 à Paris. (NICOLAS CLEUET / HANS LUCAS / AFP)

Nouvelle perturbation à la SNCF. Seulement 30% des TGV circulent, lundi 28 octobre, sur l'axe Atlantique, en raison d'un mouvement de grève d'agents de maintenance en région parisienne.

Après le bras de fer survenu à la suite de l'accident d'un TER, mercredi 16 octobre, dans les Ardennes, cet épisode illustre combien le climat social est tendu au sein de l'entreprise ferroviaire. "En ce moment, une petite étincelle suffit pour déclencher une grève. L'accident au passage à niveau n'aurait jamais dû prendre la dimension qu'il a pris, il y a un malaise social à la SNCF", estime Florent Monteilhet, secrétaire général adjoint de l'Unsa ferroviaire, deuxième syndicat de la SNCF. Franceinfo vous explique pourquoi la situation est explosive.

Des réformes à répétition

S'ils ne sont pas liés directement à la réforme des retraites, les deux mouvements sociaux récents – à la suite de l'accident de TER et la grève d'agents spécialisés dans le technicentre TGV Atlantique –, s'inscrivent dans ce contexte pesant. "Quand la direction vous explique pendant des années qu'elle est obligée de faire de l'austérité et de la productivité parce que nous avons des acquis sociaux qui coûtent chers et que, d'un coup, tous ces acquis sont remis en cause mais qu'on va continuer à vous tirer sur la couenne... Cela ne passe pas", contextualise Eric Meyer, secrétaire fédéral SUD Rail.

Depuis la rentrée, deux principaux syndicats de cheminots, la CGT (le 1er) et Sud Rail (le 3e), dénoncent la fin de leur régime spécial de retraites, qui sera fusionné dans le nouveau système universel à points à partir de 2025. Ils s'inquiètent aussi de la fin du statut pour les nouveaux embauchés en 2020, avec l'ouverture à la concurrence et la fin du monopole de la SNCF publique sur le rail. Pour protester contre cette "casse sociale", les deux syndicats avaient déjà appelé à une grève le 24 septembre. Et c'est loin d'être terminé : l'Unsa ferroviaire et SUD Rail appellent à un mouvement de grève reconductible à partir du 5 décembre. "Quand on rentre à la SNCF, il y a un contrat moral avec les salariés. Là, on change la règle du jeu en cours de partie", explique Florent Monteilhet.

Un sentiment qui ne semble pas avoir échappé au président de la République. "Je comprends tout à fait quelqu'un à EDF, à la RATP ou à la SNCF, qui a 48 ou 50 ans et qui proteste. Il faut qu'on trouve une solution intelligente, a déclaré Emmanuel Macron, le 28 octobre, sur RTLIl est rentré avec un pacte avec la nation, on lui a dit 'vous allez travailler dans cette entreprise, voilà vos droits'. Sans doute, il ne faut pas tout bousculer pour lui, la transition, il faut la faire."

Ce projet du gouvernement est d'autant plus contesté par la base qu'il arrive après trois lois ferroviaires, en 2014, 2016 et 2018, et deux autres réformes des retraites, en 2008 et 2010. Ces lois "sont toutes allées dans le sens de plus de productivité, plus de suppressions d’emplois, plus de remises en cause des acquis sociaux et tout cela s'est accompagné de plans de performance, de gel des salaires depuis cinq ans", énumère Eric Meyer.

Une "fracture" entre la direction et la base

Pour Eric Meyer, ces réformes ont créé une "fracture béante" entre la direction et les cheminots. "Depuis cinq ans, à chaque fois que le cheminot voit son patron, c'est pour lui annoncer que ses acquis sont remis en cause, que ses accords locaux ne tiennent plus, que son salaire est gelé. Au bout d'un moment, ça créé le climat social qui est celui-là", constate le représentant SUD Rail, après avoir noté que les deux lois ferroviaires de ces dernières années sont "toutes allées dans le sens de plus de productivité, de plus de suppressions d'emplois, plus de remises en cause des acquis..."

Il pointe également les dernières déclarations du PDG de la SNCF, Guillaume Pepy, sur la conduite des TER sans contrôleur, qu'il qualifie d'insultes. "Vous imaginez, le président de votre boîte qui pense que vous ne servez à rien ? C'est comme cela que ça a été perçu", explique le syndicaliste. Selon lui, tout cela contribue à faire en sorte que la plupart des établissements SNCF soient aujourd'hui "des Cocottes-Minute prêtes à exploser".

Une diminution drastique des corps intermédiaires

Dans ces "Cocottes-Minute", il n'y aurait plus assez de délégués du personnel pour faire baisser la température. A la SNCF, les ordonnances réformant le Code du travail de 2017 ont abouti à des coupes claires dans les effectifs des délégués du personnel : de 6 250 à 864. "Aujourd'hui, vous avez plein d'établissements SNCF où il n'y a plus de délégués du personnel. Il n'y a plus d'interlocuteurs et vous en arrivez à des grèves sans préavis. A Châtillon, il y a un élu CSE [comité social et économique] pour l'ensemble de l'axe Atlantique, soit 5 000 salariés", explique Eric Meyer, de SUD Rail.

Dans le technicentre de Châtillon, la base a en effet débordé les syndicats, en décidant d'arrêter le travail hors de tout cadre légal. Dans un tract consulté par Le Parisien, les 200 grévistes justifient ce mode d'action inédit : "C'était le seul moyen de se faire entendre/" "C'est l'arroseur arrosé, estime Eric Meyer. L'entreprise a voulu affaiblir les organisations syndicales pour dérouler sa politique, elle a oublié la nécessité des corps intermédiaires."

A l'Unsa ferroviaire, Florent Monteilhet rappelle qu'il "faut être deux pour dialoguer" et rejette la responsabilité sur la direction. "On nous consulte, mais on ne nous écoute pas, alors que nous, les partenaires sociaux, nous sommes l'amortisseur social", estime-t-il.