"Le jour où ils ont rasé le camp, tout le monde pleurait" : six mois après, que reste-t-il des "gilets jaunes" de Vannes ?

Franceinfo est retourné sur un campement visité en décembre. Depuis, celui-ci a été rasé, portant un coup à la mobilisation. Mais les liens forts qui se sont créés entre les militants perdurent.

Des \"gilets jaunes\" du camp d\'Atlantheix, près de Vannes (Morbihan), répondent aux coups de klaxon des automobilistes, le 16 mai 2019.
Des "gilets jaunes" du camp d'Atlantheix, près de Vannes (Morbihan), répondent aux coups de klaxon des automobilistes, le 16 mai 2019. (LOUIS BOY / FRANCEINFO)

"Les gilets jaunes, au début, je ne comprenais pas ce qu'ils voulaient, se souvient Sandrine. Je pensais que ça ne durerait qu'un week-end." Et pourtant, cette mère de famille est là, jeudi 16 mai, gilet fluorescent sur le dos, au bord de la route qui mène au rond-point d'Atlantheix, en périphérie de Vannes (Morbihan). Le lendemain, ce sera les six mois de l'occupation du lieu, et de centaines d'autres ronds-points du pays. Sandrine avait fini par se laisser convaincre, en novembre, et a consacré de nombreuses journées au mouvement depuis, pour défendre son pouvoir d'achat, la retraite de ses parents, l'avenir de ses deux fils. "J'ai vite compris qu'on ne lâcherait rien", dit-elle. 

Franceinfo l'avait rencontrée, ainsi que des dizaines d'autres "gilets jaunes" d'Atlantheix, en décembre, à l'occasion d'un reportage sur leur vision des médias. Alors que la mobilisation dans les grandes villes, tous les samedis, persiste mais semble marquer le pas, nous avons décidé de retourner à Vannes, à la rencontre de ceux qui ne lâchent pas leur rond-point, et de ceux qui s'en sont éloignés.

"Les gens klaxonnent, mais ne s'arrêtent plus"

Ce jeudi, ils sont une petite dizaine à se retrouver sur cette étroite bande de gazon en bordure de la route départementale. Il y a Marine, la trentaine, devenue seule administratrice de leur groupe Facebook, et fidèle au poste plusieurs après-midi par semaine, quand son emploi du temps de peintre en bâtiment le permet. Avec Sandrine et leur ami Valentin, ils sont les seuls rescapés, ce jour-là, du groupe de jeunes "gilets jaunes".

Les autres font davantage partie des "anciens", comme Bernard, Catherine, la mère de Marine, et les syndicalistes à la retraite Jean-Claude, Yannick et Michel. Ils viennent presque quotidiennement, quelle que soit la météo bretonne, assure Catherine : "On a ramassé une bonne saucée l'autre jour, mais on était là." Ils n'ont pas de cabane ou d'abri ni de feu de camp, mais une chaise en toile et deux drapeaux, un français et un breton, symbole d'un caractère tenace. A quelques dizaines de mètres de là, les herbes folles ont pris possession du rond-point qu'ils n'ont plus le droit d'occuper.

A 81 ans, Michel est le doyen d'Atlantheix, et il a l'intention d'investir les lieux "tant qu'il n'y aura pas un gouvernement qui fera quelque chose contre l'injustice", ce qu'il n'imagine pas pour demain. Avec détermination, et parfois une pointe de mauvaise foi, il maintient que la mobilisation ne s'essouffle pas :

Ne venez pas dire qu'on est moins nombreux. On fait avec les moyens du bord. Chacun fait comme il peut, c'est ça qu'il faut retenir.Michelà franceinfo

En décembre, des "gilets jaunes" se relayaient pour que le camp soit occupé en permanence, même la nuit. En deux jours, une centaine de personnes différentes étaient passées sur le rond-point. Aujourd'hui, les rassemblements se font entre 14 heures et 19 heures et le week-end, où ils sont plus nombreux, une trentaine, à en croire les photos postées sur Facebook.

Retraités, Catherine et Jean-Claude viennent encore plusieurs jours par semaine pour montrer que leur mobilisation se poursuit. \"J\'y suis, j\'y reste\", dit le gilet de Catherine.
Retraités, Catherine et Jean-Claude viennent encore plusieurs jours par semaine pour montrer que leur mobilisation se poursuit. "J'y suis, j'y reste", dit le gilet de Catherine. (LOUIS BOY / FRANCEINFO)

Pour tous, maintenir cette présence, même quelques heures par après-midi, est une façon de "montrer qu'[ils sont] toujours là" et de faire en sorte que les automobilistes continuent d'apercevoir quelques gilets fluo quand ils quittent la ville. "J'y suis, j'y reste", a écrit Catherine sur le sien. Des conducteurs continuent de les saluer en passant. Après six mois, les "gilets jaunes" commencent à les reconnaître, et pas seulement ceux qui sont aussi leurs anciens camarades. 

"Les gens klaxonnent toujours, nous disent 'ne lâchez pas'. Ça fait plaisir", se réjouit Marine. Mais les gilets jaunes sont devenus moins visibles, les abords moins engageants, et les passants ne se sont plus arrêtés à l'improviste pour discuter, déposer de la nourriture, partager un moment ou rejoindre le mouvement. 

Le soir de la destruction, "c'était fini, on l'a bien senti"

Un événement a marqué une rupture dans la vie des "gilets jaunes" d'Atlantheix : le 19 décembre (huit jours après notre premier reportage), leur camp a été rasé, à la demande du préfet du Morbihan. La cabane en bois et la terrasse, construites au fil des semaines, ont été détruites à la pelleteuse puis brûlées. Ce matin-là, "tout le monde pleurait. Les hommes comme les femmes", se souvient Fethi, un autre habitué rencontré en décembre. "C'était notre lieu de rassemblement, de combat, le symbole de notre envie de changement." "Je ne suis pas venu le matin, ça m'aurait trop énervée", dit Pascale, une des figures centrales du camp à l'époque. Sandrine, elle, assure que "même les gendarmes avaient de la peine pour nous." 

Tous avaient été prévenus officieusement la veille. "La nuit qui a précédé, je n'arrivais pas à dormir. J'ai écrit un petit texte dans lequel j'ai mis tous mes souvenirs depuis le début", raconte Fethi. Dans son message, posté sur le groupe Facebook du camp, il promet de raconter à ses enfants et petits-enfants "la simplicité, la gentillesse, la douceur et la persévérance de tous ces gens que papa [n'avait] jamais rencontrés auparavant, mais dont il se souviendra toujours."

Le camp des \"gilets jaunes\" d\'Atlantheix le 10 décembre 2018, quelques jours avant sa démolition.
Le camp des "gilets jaunes" d'Atlantheix le 10 décembre 2018, quelques jours avant sa démolition. (LOUIS BOY / FRANCEINFO)

N'ayant pas l'autorisation de reconstruire sur le rond-point, le groupe a investi pendant quelques semaines un bâtiment administratif abandonné puis un hangar (qu'il a finalement dû quitter aussi) situés un peu plus loin, en retrait de la route. Le soir de la destruction du camp, "on a fait un dîner dans le nouveau bâtiment, mais c'était fini, on l'a bien senti", juge Pascale après coup.

Elle loue pourtant le rôle positif qu'avait cet espace ouvert, où "il y avait toujours quelqu'un au coin du feu pour vous demander comment ça allait et engager la conversation". En quelques semaines, elle a vu les effets bénéfiques du lieu sur certains de ses occupants :

On a fait Noël pour les enfants. Des couples se sont formés, dont un qui va bientôt se pacser. Il y a des mecs qui ont arrêté de picoler. Des gens qui étaient des écorchés de la société ont repris pied.Pascaleà franceinfo

"Même mon médecin m'a dit : 'je vous ai vue, vous êtes différente sur le rond-point, plus apaisée'", rigole Catherine. Les habitués d'Atlantheix habitent pour beaucoup dans des zones périurbaines autour de Vannes, dans des lotissements où le lien social a parfois disparu. Grâce à son gilet jaune, cette retraitée a "rencontré des gens qui habitent à 20 mètres de chez [elle]". De nationalité tunisienne, arrivé récemment en Bretagne, Fethi se réjouit d'avoir pu échanger avec des personnes d'horizons très différents : "Je crois que je suis le seul étranger et arabe parmi ces gens-là, et j'ai trouvé un accueil chaleureux. Et ça a permis aux autres de me connaître."

Le lieu où se trouvait le camp des \"gilets jaunes\" d\'Atlantheix, envahi par la végétation cinq mois plus tard, le 16 mai 2019.
Le lieu où se trouvait le camp des "gilets jaunes" d'Atlantheix, envahi par la végétation cinq mois plus tard, le 16 mai 2019. (LOUIS BOY / FRANCEINFO)

"Le sujet, c'était le pouvoir d'achat, pas la révolution"

Mais si Pascale se souvient avec nostalgie du camp, depuis plusieurs mois, elle ne participe plus aux actions ni aux réunions. Elle ne fait que passer sur le rond-point. En décembre, quand le RIC commençait à émerger comme une revendication majeure d'une partie du mouvement, elle confiait déjà que ceux qui ne juraient plus que par lui "commen[çaient] à [lui] courir sur le haricot". Partisane d'une ligne qui se veut plus "réaliste", elle en veut à ceux qui se sont éloignés de ce qu'elle voit comme les revendications originelles du mouvement : "Le sujet, c'était le pouvoir d'achat et l'augmentation des prix du gasoil. Pouvoir vivre dignement de son salaire. Pas la révolution."

Elle est convaincue que les "gilets jaunes" "auraient pu gagner" et qu'ils ont laissé passer leur chance. Les désaccords internes, l'incompréhension des personnes extérieures au mouvement, l'absence de résultats concrets ont fini par la décourager. "Tu t'agites, et le mec en haut [Emmanuel Macron] ne bouge pas. Au fur et à mesure, il ferme la porte à tout. Qui peut faire face à ça ?" plaide-t-elle. Comme les autres "gilets jaunes" de Vannes, ni le grand débat national ni les mesures annoncées avant et après par l'exécutif ne l'ont convaincue. "Plein de gens comme moi se disent : 'maintenant, on fait quoi ?'"

Difficile de concilier engagement et vie de famille

La lassitude a aussi gagné beaucoup d'habitués. Fabien, un motard d'une trentaine d'années qui faisait office de leader charismatique et porte-parole officieux du camp, se contente de visites ponctuelles. En janvier, les trois ronds-points occupés à Vannes s'étaient unis au sein d'un "bureau" pour coordonner leurs actions, dont il a progressivement été évincé. "Certains dans les autres camps ont dit qu'il avait un ego démesuré, ils ont voulu se mettre en avant à sa place", explique Pascale. Le conflit a eu raison de sa patience. "Il a dit : 'je ne vois pas ma famille, je suis épuisé, ça suffit'."

Pas toujours facile de concilier sa vie de "gilet jaune" et sa vie de famille, raconte Fethi, qui a lui aussi pris un peu de recul, manquant de temps pour retourner sur le rond-point. 

Parfois, j'ai senti que ma femme trouvait que mon engagement pouvait nuire à notre famille. Elle m'a dit : 'Tu es tout le temps avec les 'gilets jaunes'. Et nous ?'Fethià franceinfo

D'autres ont été rattrapés par leur situation sociale : pour beaucoup d'artisans et d'ouvriers qui avaient fait des sacrifices pour se rendre disponibles, l'argent est venu à manquer, et il a fallu reprendre le travail. En semaine, restent les retraités et les travailleurs les plus matinaux.

Malgré tout, beaucoup de liens noués à Atlantheix ont perduré. Certains se croisent encore sur le rond-point, même quelques minutes. D'autres ont créé des groupes Facebook avec leurs camarades les plus proches, ou se retrouvent chez les uns et les autres. Avec trois amies, Sandrine aide en ce moment à rénover la maison insalubre d'une autre camarade du camp, gravement malade. "On fait de la peinture, de l'enduit, on a refait le sol", raconte-t-elle. "Elle ne nous a pas demandé, elle avait plutôt honte. C'est une amie qui a décidé de créer un groupe Facebook pour l'aider." La veille, grâce à cette mobilisation, un commerçant du coin leur a offert du lino pour refaire le sol.

Certains, comme Fethi, rêvent d'une "deuxième vague, une saga" des "gilets jaunes". Constatant sur Facebook que certains anciens se désintéressent du camp parce qu'on y vient surtout pour prendre le café et voir passer les voitures, Marine est persuadée que "si on fait des actions concrètes, beaucoup reviendront". En attendant, la dizaine d'irréductibles promet qu'elle entretiendra la flamme. De toute façon, confie Sandrine, "on ne peut plus s'en passer".