"Je n'ai aucun rôle de leader dans ce mouvement" : à son procès, le "gilet jaune" Eric Drouet dément avoir organisé des manifestations

Ce chauffeur routier de 34 ans était jugé vendredi pour avoir organisé deux manifestations sans déclaration préalable, le 22 décembre et le 2 janvier, à Paris. 

Eric Drouet, figure du mouvement des \"gilets jaunes\", au tribunal correctionnel de Paris le 15 février 2019. 
Eric Drouet, figure du mouvement des "gilets jaunes", au tribunal correctionnel de Paris le 15 février 2019.  (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

Il est arrivé et reparti sans faire de déclaration, entouré de ses soutiens. Deux jours après l'ancien boxeur Christophe Dettinger, un autre "gilet jaune" a comparu devant le tribunal correctionnel de Paris, vendredi 15 février. Eric Drouet, figure du mouvement, était jugé pour "organisation de manifestations sans déclaration préalable". Le chauffeur routier de 34 ans, sweat noir, jean gris et baskets blanches, a pris place dans la même salle, dans une ambiance beaucoup moins surchauffée. Sur les bancs du public, sa mère, sa femme, Jérôme Rodrigues, autre visage de la contestation, grièvement blessé à l'œil lors d'une manifestation, et Raquel Garrido, ex-porte-parole de La France insoumise. 

D'emblée, l'avocat de la défense a attaqué en plaidant une requête en nullité de la procédure – rejetée par le tribunal –, dénonçant "l'arrestation arbitraire" de son client le 2 janvier à Paris.

"On veut choquer l'opinion"

Ce jour-là, Eric Drouet se rend dans la capitale avec une dizaine de "gilets jaunes". Tous les mercredis soirs, lui et son groupe se réunissent dans un restaurant pour discuter stratégie de communication, déclaration de manifestations en préfecture ou moyens à mettre en place pour venir en aide aux blessés. Cette fois-ci, le Seine-et-Marnais donne rendez-vous à sa communauté devant le McDo des Champs-Elysées. "Ce soir, on ne va pas faire une grosse action, on veut choquer l'opinion publique", explique-t-il sur Facebook, invitant chacun à se rendre sur place "sans gilet jaune". Une centaine de personnes répondent à l'appel, mais Eric Drouet n'est pas au point de rendez-vous.

Il se trouve en fait un peu plus loin, sur la place de la Concorde, pour allumer des bougies en hommage aux dix personnes mortes en marge du mouvementLa bande du McDo le rejoint. Les CRS aussi. Ils tentent d'arrêter Eric Drouet, mais, comme on peut le voir sur une vidéo projetée à l'audience, la foule fait barrage et commence à chanter La Marseillaise. Matraques à la main, les policiers finissent par charger. "A 20h45, 25 personnes sont interpellées. A 21h05, l'initiateur du cortège sauvage" est embarqué, rappelle la présidente en lisant un résumé du dossier. 

"On s'attendait à un contrôle d'identité, pas plus"

"Chaque citoyen a le droit de circuler sans être inquiété par qui que ce soit. Dans un Etat de droit, on ne peut être arrêté que lorsqu'il y a des indices objectifs préalables d'un comportement délictueux", souligne en introduction Khéops Lara, avocat d'Eric Drouet, plaçant immédiatement les débats sur un terrain politique.

On utilise la police pour mater un mouvement social majeur, c'est ça la raison de l'arrestation.Khéops Lara, avocat d'Eric Drouetdevant le tribunal correctionnel de Paris

Interrogé sur la phrase "on veut choquer l'opinion publique" lancée sur Facebook, Eric Drouet nie avoir orchestré ce rassemblement et cette arrestation médiatiques : "Tout le monde s'attendait à un contrôle d'identité, pas plus", fait-il valoir à la barre, démentant avoir organisé quoi que ce soit et s'appliquant à défaire son image de leader. "Je suis juste un relais d'informations", assure-t-il devant le tribunal. "De qui ?" interroge la présidente. "De l'ensemble des 'gilets jaunes'."

La personnalité du prévenu est rapidement expédiée : sont uniquement évoqués les "2 500 euros par mois" que gagne Eric Drouet, sans antécédents judiciaires, les "1 700 euros" perçus par sa femme et les "1 150 euros" de traites remboursés par ce couple, propriétaire de son logement et parents d'une fille.

Une manifestation improvisée à Montmartre

"Vous savez que vous incarnez une forme de représentation à l'échelle nationale de ce mouvement, reprend un assesseur. N'avez-vous pas le sentiment que toute démarche de votre part est susceptible d'amener des personnes à se regrouper autour de vous et de susciter une réunion, une manifestation publique ?" "Si je vais faire des courses et qu'il y a 100 personnes qui viennent, je ne peux pas le savoir à l'avance", rétorque l'intéressé.

Eric Drouet est aussi poursuivi pour avoir organisé une manifestation à Montmartre le 22 décembre sans déclaration préalable. Au départ, un appel à manifester à Versailles (Yvelines) avait été lancé sur Facebook pour ce sixième samedi de mobilisation. Comme le signale Khéops Lara, "les policiers sont venus au domicile d'Eric Drouet lui faire signer un arrêté préfectoral des Yvelines pour déclarer le parcours de la manifestation. Il n'avait rien demandé !"

Il n'y a pas de chef, c'est horizontal, tout le monde est dépassé par ce mouvement.Khéops Lara, avocat d'Eric Drouetdevant le tribunal correctionnel de Paris

Finalement, Eric Drouet et d'autres "gilets jaunes" décident de se retrouver ailleurs. "Je ne connaissais pas Montmartre", explique le prévenu, affirmant que cette décision a été prise collectivement pour éviter de se retrouver "nassés et parqués" par les policiers à Versailles et "pour qu'il n'y ait pas de problèmes, pas de tensions". "Il y en a eu des problèmes ce jour-là dans Paris", lui fait observer le procureur, Olivier Christen. "Pas dans mon cortège, je ne suis pas responsable de tout Paris", répond Eric Drouet.

Ce 22 décembre, le chauffeur-routier est interpellé dans le quartier de la Madeleine. Sur lui, les policiers découvrent une matraque, "un simple bâton", selon son avocat. Pour ces faits, Eric Drouet comparaîtra le 5 juin. Au début de l'audience, le tribunal a rejeté la demande de renvoi du procureur, qui souhaitait que les trois affaires soient jugées en même temps. Une demande révélatrice, selon l'avocat de la défense, d'une certaine "fébrilité" du parquet sur les poursuites pour "organisation de manifestions sans déclaration".   

"Ce procès est clairement politique"

Dans ses réquisitions, Olivier Christen soutient que le 22 décembre comme le 2 janvier, Eric Drouet s'est rendu coupable d'"un appel à rassemblement sur la voie publique sans déclaration préalable". "Evidemment, les revendications sont pacifiques. (...) Mais s'inscrire en dehors du cadre légal ne permet pas de mettre en place les conditions qui permettent d'éviter les débordements", poursuit le magistrat, reprochant au prévenu d'avoir pris un "risque considérable" de trouble à l'ordre public, des "casseurs" pouvant se greffer à ces rassemblements. Pour ce délit, passible de six mois de prison et 7 500 euros d'amende, le procureur requiert un mois de prison avec sursis et 500 euros d'amende. 

"Ce sont bien des idées et des revendications politiques qui sont en cause aujourd'hui", plaide la défense. "Vous avez vu les moyens policiers mis sur les Champs le [2 janvier] ? Ça défie l'entendement ! Heureusement qu'il y avait la presse sur place car on a gonflé les chiffres dans les procès-verbaux, on a inventé des cortèges", poursuit Khéops Lara. "Il n'existe aucun acte matériel d'organisation de manifestation ni d'appel à manifester", martèle l'avocat, demandant la relaxe de son client. Et de conclure : "Ce procès est clairement politique."

Invité à s'exprimer en dernier, Eric Drouet le répète : "Je n'ai aucun rôle d'organisation, je ne suis pas un leader, je suis juste un relais d'information." La décision sera rendue le 29 mars.