Des grandes écoles aux "gilets jaunes" en passant par WikiLeaks : qui est Juan Branco, l'auteur de "Crépuscule" en guerre contre Macron ?

S'appuyant sur le succès de son livre, l'avocat de WikiLeaks et de Julian Assange est parti en croisade contre le président de la République, l'oligarchie et les médias, sans craindre de se faire des ennemis en route.

Juan Branco lors d\'une interview avec l\'agence AP, le 11 avril 2019, à Paris.
Juan Branco lors d'une interview avec l'agence AP, le 11 avril 2019, à Paris. (MICHEL EULER / AP / SIPA)

"Le fonctionnement de l'espace médiatique et ses asservissements produisent un système en vase clos, avec une oligarchie à sa tête", martèle Juan Branco en tapant régulièrement du poing sur son ouvrage Crépuscule. L'avocat de Julian Assange reproche aux médias de ne pas donner plus d'écho à son livre, pourtant en tête des ventes d'essais en France. Cette tête pensante des "gilets jaunes" a déclaré la guerre à l'oligarchie et à la Macronie. Devant une orange pressée, au fond d'un café du 4e arrondissement de Paris, la mine fatiguée et les cheveux ébouriffés, ce jeune homme en colère qui rêve de changer le "système" revient sur son parcours.

Un CV de six pages

A 29 ans, Juan Branco donne parfois l'impression d'avoir déjà tout vécu, à l'image de son CV disponible en ligne, où les diplômes prestigieux disputent la place aux multiples publications. "Quand on rédige un CV universitaire, on est obligé de recenser tout ce qu'on a fait, explique-t-il. Cela donne des CV de six pages. Ce n'est pas par prétention, j'ai aussi un CV pro d'une page."

Quand L'Express l'accuse d'avoir embelli la réalité en mentionnant avoir été "chargé de séminaire" à l'ENS (Ecole normale supérieure), alors qu'il s'agit d'un exercice scolaire pour normalien en devenir, il voit rouge : "Cela ne change strictement rien dans les faits, que ce soit organisé par un élève ou non, c'est vraiment une tentative pour me faire passer pour un affabulateur." L'ancien de Sciences Po Paris n'est pas peu fier du chemin qu'il a parcouru, notamment quand il évoque sa thèse de droit, qu'il dit avoir écrite en huit mois. "Il y a un truc vraiment particulier dans mon rapport au temps, ça va très vite", explique l'avocat.

Cela a toujours été très facile pour moi au niveau des études, même si je n'ai jamais été premier de la classe.Juan Brancoà franceinfo

Pour comprendre cet empressement, il faut revenir aux racines familiales. Après sa naissance à Estepona en Espagne, il émigre avec ses parents et grandit entre le 5e et le 6e arrondissement de Paris. Fils de Paulo Branco, producteur portugais de cinéma d'art et d'essai, et de la psychanalyste espagnole Dolores López, le petit Juan ressent très vite une certaine pression à la maison : "Il y avait une exigence énorme de mes parents vis-à-vis de moi, à tous les niveaux. Tous ces grands réalisateurs avec lesquels mon père a travaillé, ce sont des gens qui ont un rapport à l'intellectualité extrêmement exigeant."

C'est le plus bel héritage qu'ils m'ont donné. Moi, ce sont les films de Bergman et de Ford que je regardais gamin.Juan Brancoà franceinfo

Vient le temps des bancs de l'Ecole alsacienne, école privée prestigieuse de la rive gauche parisienne. "On peut s'y reproduire et socialiser sans crainte d'être contaminé par de mauvaises fréquentations", décrit Juan Branco dans Crépuscule. Il profite de ce passage pour s'attaquer sans ménagement au secrétaire d'Etat Gabriel Attal, parfait exemple de"népotisme" au sommet de l'Etat, selon l'auteur. 

Le Skyblog de la discorde

Selon plusieurs anciens camarades d'école, une profonde inimitié entre Branco et Attal serait née au début du lycée, en raison d'une histoire de Skyblogs créés en 2004 se livrant à des commentaires sur le physique des lycéens. "C'est Gabriel qui a été traumatisé (…). Il m'a menacé de procès, de me faire virer de l'école, mais moi je n'ai jamais été affecté par ça", assure aujourd'hui Juan Branco, qui reconnaît avoir été coadministrateur du blog. "Il ne m'a rien fait de mal, Gabriel. Je le vois juste comme quelqu'un qui représente des idées qui sont détestables pour moi."

On ne s'est jamais parlé, on n'a jamais été intimes avec Gabriel. Je n'ai pas d'amis dans ces sphères-là.Juan Brancoà franceinfo

Cette histoire de Skyblog laisse des traces. Dans cet internet débutant et immature, les commentaires vulgaires fusent sans filtre. "On se sentait un peu mal. On avait peur d'avoir un mauvais commentaire, c'est quand même un peu violent", témoigne une ancienne élève. "Juan Branco, à l'époque, c'était celui qui aimait pirater les comptes mail. Il était très branché nouvelles technologies", se souvient un autre camarade resté proche de Gabriel Attal. Au-delà de son côté "geek", le jeune Branco joue parfois, selon les témoignages, de sa position. "C'était le fils du grand producteur qui allait tous les ans au Festival de Cannes et qui nous racontait les dîners avec Catherine Deneuve", raconte un autre ancien du clan Attal. 

Je me souviens d'un garçon gentil, timide, intelligent, mais aussi un peu mégalo et avec un truc de manipulation assez prononcé.Un ancien de l'Ecole alsacienneà franceinfo

"Je trouve ça vraiment injuste, réagit Juan Branco. J'ai eu très vite une paranoïa du côté 'fils de', j'avais l'obsession de me construire par moi-même." L'ancien candidat de La France insoumise se souvient au contraire de son regard critique sur le fonctionnement de l'Ecole alsacienne : "J'avais déjà un grand mépris pour le conformisme de tous ces héritiers, ces bourgeois. J'étais en tension très forte avec cet entre-soi."

Cinéma et villepinisme

Juan Branco entre en 2007 à Sciences Po Paris, où il trouve rapidement ses marques. Il reprend un ciné-club à l'état végétatif et ramène le gratin du cinéma français rue Saint-Guillaume. "Je me souviens d'une projection avec Catherine Deneuve, d'une autre avec Louis Garrel et Christophe Honoré", raconte un ancien du ciné-club. "Du coup, il remplissait l'amphi de 700 places avec des films assez confidentiels, comme Ma mère [réalisé par Christophe Honoré et produit par Paulo Branco].

A l'époque, le jeune étudiant se cherche un peu politiquement. Après s'être présenté sur une liste des Verts aux municipales en 2008 à Paris, il crée à la fin de sa deuxième année le "think tank" Jeune République, identifié comme proche de Dominique de Villepin. "Sur les idées, il y a toujours eu une certaine cohérence, par contre je me suis cherché sur la façon de les défendre", explique-t-il. Lancée après plusieurs rencontres avec l'ancien Premier ministre, la structure prend vite sa liberté. "Villepin pensait créer un proto-parti et s'est retrouvé avec un truc qui n'en fait qu'à sa tête", assure-t-il. L'étudiant organise des conférences, édite une revue où l'on parle aussi bien du système carcéral que de géopolitique ou d'économie. "Je n'ai jamais perçu ça comme un instrument au service de la conquête du pouvoir de Villepin", confirme un ancien présent à la création de Jeune République.

Les tentations du "système"

Pour le reste, Juan Branco s'investit peu rue Saint-Guillaume, d'autant qu'il étudie en même temps le droit et la philosophie à la Sorbonne. "Il avait un peu de mal à tout faire. Chaque année, il passait un peu à l'arrache, il était ric-rac sur ses notes", se souvient un ancien ami. "Je garde le souvenir d'un mec souvent absent, faisant le minimum. C'était l'une des figures de la promo et en même temps quelqu'un d'assez taiseux, discret", confirme un autre étudiant. 

J'étais vraiment dans mon monde. J'avais ma copine, mes activités associatives et je faisais le minimum syndical, ça ne m'intéressait pas plus que ça.Juan Brancoà franceinfo

Cette attitude ne l'empêche pas de se rapprocher de Richard Descoings, emblématique directeur de l'institution. Il se retrouve chargé de prendre des photos pour alimenter le compte Facebook du responsable de l'école. Cette proximité engendre des jalousies. Des étudiants moquent, dans un journal universitaire, "ceux qui passent pour les 'gigolos du directeur'", raconte la journaliste Raphaëlle Bacqué dans son livre Richie (Grasset, 2015). 

A la mort de Richard Descoings en 2012, sa veuve Nadia Marik amène le jeune homme devant la dépouille de son ancien directeur. Elle lui demande ensuite de prononcer une oraison funèbre au nom de tous les étudiants depuis le chœur de l'église Saint-Sulpice. Juan Branco analyse aujourd'hui cette période comme une succession de tentatives de l'élite pour le corrompre. "Toutes les flatteries étaient instrumentales, avaient l'objectif de m'absorber pour me faire servir le système", assure Juan Branco dans une interview sur Thinkerview

"Il a exigé de devenir directeur de cabinet"

Ce "système", Juan Branco ne le refuse pas de suite. En 2012, à 22 ans, il devient collaborateur parlementaire d'Aurélie Filippetti. Du moins, sur le papier. En réalité, il travaille pour la campagne présidentielle de François Hollande au pôle "culture, audiovisuel et médias" dirigé par la députée socialiste de Moselle. Fort de son expérience acquise dans son combat contre la loi Hadopi, il revendique avoir occupé un poste de directeur de cabinet de la future ministre de la Culture. "Il y avait des élus à gérer et tout, j'ai fait un vrai travail de cabinet. Et elle m'appelait comme ça", assure-t-il en renvoyant à des articles et à un message vocal laissé par la députée où elle lui propose ce poste.

Jointe par franceinfo, Aurélie Filippetti fulmine : "C'est ridicule. Il n'y a pas de directeur de cabinet pour un député. C'est ce que je lui ai expliqué vingt fois." L'ancienne ministre croit se rappeler que le jeune homme lui a été recommandé par Richard Descoings, mais elle ne garde pas un bon souvenir de cette collaboration : "Il est dangereux. Il a du talent, il est intelligent, au début on se laisse prendre. Mais au bout d'un moment, il se retourne contre vous. Il a exigé, quand je suis devenue ministre, de devenir directeur de cabinet, à 22 ans… Je lui ai dit que ce n'était pas possible. Il en a pris ombrage." 

Il est à la fois mégalo, mythomane et très, très manipulateur.Aurélie Filippettià franceinfo

Après cette première expérience politique, tout s'enchaîne très vite. Il travaille pendant un an au Quai d'Orsay comme collaborateur extérieur, "avec le conseiller spécial de Fabius sur les discours et les droits de l'homme." Il termine ses études à l'ENS et part à Yale en 2013, en tant que chercheur invité. Dans le cadre de sa thèse sur la Cour pénale internationale et les questions liées aux violences de masses, il s'intéresse à la situation en Centrafrique et se rend sur place. "J'arrive en plein cœur de la guerre civile, au point qu'au moment où j'atterris je me demande ce que je fous là. L'aéroport était devenu un camp sauvage de 100 000 réfugiés", raconte-t-il.

De WikiLeaks aux "gilets jaunes"

Juan Branco trouve un engagement à sa mesure auprès de Julian Assange. Après quelques mois en tant que bénévole, il est recruté pour coordonner l'équipe juridique du fondateur de WikiLeaks, en 2015. "J'ai commencé à bosser avec l'ensemble des 80 avocats qui travaillaient avec Julian, des pontes comme Amal Clooney", raconte-t-il. Le jeune homme commence à s'exposer dans les médias, à l'image de ce long portrait que lui consacre "Le Supplément", sur Canal+, en 2016. Mais au fil du temps, l'expérience se révèle éprouvante, en raison de "la violence politique" qu'il ressent lors de ce combat.

Au cours de cette période, il est également embauché par l'institut Max Planck au Luxembourg. Il gagne alors 8 000 euros de salaires cumulés, mais ne trouve pas le bonheur pour autant. "Je ne savais pas quoi en faire. C'était un peu déstabilisant. J'ai hésité à acheter une Mazda MX-5", sourit-il. L'expérience ne dure pas et, en 2016, le jeune avocat revient à Paris et connaît une période difficile. "Il y a une vraie rupture, parce que mes parents se séparent. Je me retrouve dans un moment de précarité extrêmement intense, raconte-t-il. Ceci explique cela", dit-il en désignant son livre. "Toute cette rupture que j'ai connue il y a trois ans a produit cet ouvrage." Il finit par toucher le RSA (revenu de solidarité active), avant de se donner un peu d'air avec les 7 000 euros d'à-valoir touchés pour Crépuscule.

T'es sur le canapé de tes parents avec les huissiers autour, et tu te dis 'merde, t'as 27 ans, tu t'es comporté comme un gamin'... Juan Brancoà franceinfo

Avant de rejoindre les "gilets jaunes", il fait un détour par la case La France insoumise en se présentant aux élections législatives en Seine-Saint-Denis. Il termine en 4e position du 1er tour, avec 13,94% des voix. Depuis, les rapports avec Jean-Luc Mélenchon, dont il a été l'avocat sur un dossier, sont plus distendus. "Je m'entends bien avec Mélenchon comme personne, même si je pense qu'il a été un peu couard à un moment. Mais il ne s'est jamais mal comporté avec moi", lance-t-il. "Ils ne sont pas fâchés, en revanche politiquement ils ne sont pas forcément d'accord", précise l'entourage du leader de La France insoumise. Quand Juan Branco appelle à l'abstention pour les européennes, il reçoit ainsi sur son téléphone un message de désapprobation de l'ancien candidat à la présidentielle, lui demandant d'arrêter.

Idéologiquement parlant, ça me semble toujours être l'offre politique la plus intéressante. Mais je suis convaincu que ce n'est pas à l'intérieur du système qu'on trouvera la solution.Juan Branco, à propos de La France insoumiseà franceinfo

L'avocat des "gilets jaunes"

L'avocat au barreau de Paris, qui a prêté serment en avril 2017, se rapproche alors des "gilets jaunes", dont il soutient l'action très tôt, comme le prouve son intervention sur le plateau d'Arte, diffusée le 17 novembre, jour du premier samedi de mobilisation. Depuis, il est régulièrement en tête des cortèges, comme lors du 1er-Mai, et était même présent lors de l'épisode du Fenwick, quand un chariot élévateur a été utilisé pour forcer les portes du ministère de Benjamin Griveaux.

Il défend gratuitement plusieurs manifestants et se rapproche de certaines figures du mouvement, comme Maxime Nicolle, alias "Fly Rider". "Il m'a donné des conseils juridiques sur comment éviter les problèmes, comment faire en cas de poursuites", confie ce dernier, parfois épinglé pour avoir diffusé des rumeurs en ligne. "Oui, mais contrairement à Soral et compagnie, Maxime le fait par naïveté et innocence, répond Juan Branco. Il apprend (...) et il corrige au fur et à mesure. Il n'avait pas les outils au départ."

Juan Branco présente d'ailleurs son livre comme "un outil anti-complotiste". Un argument qui lui vaut d'être la cible, ces derniers jours, d'attaques venues de l'extrême droite, lui reprochant de venir du "système" et d'éviter le sujet de la franc-maçonnerie. "Ils ont commencé à dire que j'étais un sataniste, un infiltré, un franc-maçon...", souffle-t-il. Désormais, certains manifestants viennent lui demander des comptes dans les cortèges. Pour leur répondre, il s'est senti obligé de publier une vidéo. Mais il en faut plus pour faire taire celui qui appelle à une destitution d'Emmanuel Macron. "Il y a une vraie urgence sociale en France. Et c'est pour ça que j'y vais au 'Fenwick' dans le bouquin, pour qu'on en prenne conscience."