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"Bonnets rouges" : les Gad, toujours en lutte, déjà désabusés

Francetv info a rencontré des ex-salariés de cette société d'abattage et de découpe de porcs à Lampaul-Guimiliau (Finistère), d'où est partie la contestation sociale en Bretagne.

Article rédigé par
Envoyée spéciale en Bretagne, - Salomé Legrand
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
D'anciens salariés des abattoirs Gad, sur le parking de l'usine, à Lampaul-Guimiliau (Finistère), le 12 novembre 2013.  (SALOME LEGRAND / FRANCETV INFO)

Ils sont une petite dizaine à piétiner, en cercle entre deux voitures et un scooter, dans un coin du grand parking de l'imposante usine Gad de Lampaul-Guimiliau (Finistère). En cette mi-novembre, sous un ciel plombé, ils discutent formation et reconversion professionnelle en éclusant des bières en bouteilles à un rythme soutenu. Ils étaient chefs de ligne, équarrisseurs ou chargés du nettoyage des carcasses dans cet abattoir de porcs. Ils recevront leur lettre de licenciement officielle dans quelques jours. 

Les "Bonnets rouges" ? "A l'origine, c'est nous", clament-ils en chœur immédiatement. "Au début, les 'Bonnets rouges', c'est pour l'emploi en Bretagne, alors oui, au départ, on est 'Bonnets rouges', même si on ne portait pas encore de bonnets", décrypte Raymond, 45 ans, un blond trapu aux cheveux ras qui s'agite dans un grand imper blanc. "Ça part du moment où on a débrayé [dès le 3 octobre] pour sauver nos emplois", précise Ronan, trentenaire aux yeux cernés, emmitouflé dans une parka aux revers fourrés. "Il y avait surtout des beaux nez rouges", blague Arnaud, 32 ans, dont 6 et demi chez Gad, qui mime un type ivre, le nez marqué par l'alcool.

Mais maintenant, ils sont partagés. "Là, les mecs à Paris avec leurs bonnets rouges [qui ont hué le président de la République le 11 novembre], c'est n'importe quoi", explique Raymond. "Si c'est pour tout casser, c'est pas la peine", renchérit Arnaud, les poings enfoncés dans son sweat bleu roi. Et d'ajouter : "Par exemple, les radars, c'est pas nous [qui les vandalisons]." En revanche, tous sont fiers que le premier portique écotaxe à tomber ait été abattu dans leur coin, à Guiclan, dès le mois d'aoûtlors d'une mobilisation pour l'emploi. Même si aucun ne reconnaît officiellement avoir participé à l'expédition, ils connaissent bien "les gars" qui ont meulé les pieds de l'installation sous une bâche pour ne pas être reconnus. 

"Les 15 millions, c'est pas à nous qu'ils serviront"

La plupart étaient à Quimper, le 2 novembre, lors du grand rassemblement "pour l'emploi en Bretagne et contre l'écotaxe". Sauf Pierre, hilare après quelques bières, qui veut absolument qu'on précise que "les Tilly-Sabco et les autres ont défilé avec ceux qui les enc… ent", comprendre avec ceux qui les licencient. En revanche, Pierre et ses collègues ont participé à l'expédition musclée à Josselin (Morbihan), l'autre abattoir de Gad qui continue de tourner à grand renfort d'intérimaires roumains, comme l'a révélé Le Parisien. Et aucun ne comprend la fermeture de leur unité de Lampaul-Guimiliau, "une Rolls", selon Raymond, dégouté, qui balance sa bouteille vide dans un roncier.

Ils connaissent l'histoire de l'abattoir par cœur, "le fondateur, il vit là, dans le village". Toutes les boutiques de la commune affichent en vitrine leur soutien aux licenciés, du salon de coiffure au cabinet des kinés et des ostéos. "Gad, c'est pas des initiales avec des points entre les lettres, c'est un nom de famille". "Il lui aura fallu soixante ans pour construire son empire et trois ans à la Cecab – la coopérative morbihannaise actionnaire majoritaire depuis 2010 – pour le détruire", marmonne Ronan, écœuré.

Même s'ils enchaînent les interventions dans les médias, le mouvement d'origine leur échappe. Ils ont la désagréable sensation que leur combat est vain. "Les 15 millions du gouvernement, c'est pour l'agroalimentaire qui marche encore, c'est pas à nous qu'ils serviront", décrypte Carl, 44 ans, cheveux bruns gominés vers l'arrière, recroquevillé dans son manteau. "Ils disent que des emplois seront réservés aux ex-Gad dans d'autres entreprises, mais non, ils n'ont pas le droit, c'est interdit", ajoute-t-il. "Ce serait de la discrimination pour les autres, donc ils racontent n'importe quoi", s'agace en écho Christophe, 43 ans dont 20 d'abattoir, les yeux plissés derrière ses petites lunettes noires.

Participeront-ils aux prochaines mobilisations des "Bonnets rouges" ? "Pas sûr", répondent-ils. Ils sortent d'une réunion pour créer un collectif propre aux anciens de Gad pour lancer une action aux prud'hommes, notamment. Et puis, surtout, "pour se soutenir".  

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