Réforme des retraites : "Il faut sortir de cette radicalité et prendre le temps de la concertation et de la négociation aussi", selon Pierre Ferracci

"Réformer, c'est accompagner le changement et mettre la population de son côté. Ce n'est pas passer en force. Autrement, on voit très bien que ça peut se terminer très mal", a estimé sur franceinfo l'expert Pierre Ferracci.

(STÉPHANE BARBEREAU / FRANCE-BLEU NORD)

Pierre Ferracci, président du groupe Alpha, cabinet spécialisé dans les relations sociales et qui conseille les représentants des salariés, a critiqué dimanche 8 décembre sur franceinfo la réforme des retraites, qu'il juge "mal préparée avec une dose d'amateurisme très imposante". Elle "déstabilise une bonne partie de la population", a-t-il estimé.

Pierre Ferracci, dont le fils Marc a notamment été membre de l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron lors de la présidentielle, est aussi réputé proche du chef de l'Etat. "Mais la proximité ne veut pas dire que je partage toutes ses orientations", souligne-t-il.

>> DIRECT. Grève du 8 décembre : suivez la situation à la RATP et à la SNCF, alors que le gouvernement enchaîne les réunions de travail

franceinfo : Vous avez appelé cette semaine dans l'hebdomadaire Challenges à différer cette réforme, pourquoi ?

Pierre Ferracci : Je pense que le compromis n'est pas possible aujourd'hui, compte tenu des positions des uns et des autres. La journée de jeudi a été très puissante. En plus, les soutiens du projet de réforme, que sont la CFDT et l'Unsa, ne sont pas tout à fait d'accord avec les propositions gouvernementales. Donc ça fait un front du refus qui est quand même considérable.

Selon vous, cette réforme est mal préparée, mal expliquée, précipitée ?

Très mal préparée, avec une dose d'amateurisme très imposante de la part de l'exécutif. On a présenté le système à point comme étant équitable, mais aucun système n'est intrinsèquement équitable. L'équité, il faut la construire et on voit bien avec les enseignants que l'on est très loin du compte aujourd'hui. C'est un système qui déstabilise une bonne partie de la population. Et pour les régimes spéciaux qui sont ciblés, tout le monde sent bien qu'il y a beaucoup à perdre.

Est-ce qu'il reste un espace pour les concessions de dernière minute ?

Je crois qu'il y a un compromis possible, mais que cela va être extrêmement compliqué, parce que la fronde est montée très fortement. Aujourd'hui, je pense qu'il faut prendre le temps d'une concertation nouvelle. Déjà, l'avantage d'Emmanuel Macron dans le malheur du gouvernement, c'est que les syndicats sont remis en selle, qu'ils ont démontré leur puissance dans la rue. Donc il faut davantage les écouter qu'on ne l'a fait ces derniers temps.

Je pense que dans les régimes spéciaux, il faudra sans doute un peu reculer. On a déjà oublié que la RATP et la SNCF sont traumatisées par l'ouverture à la concurrence et que le schéma des retraites qui leur est proposé, surtout après le conflit du printemps 2018, les a beaucoup secouées. Je plains d'ailleurs les deux directions de devoir à la fois gérer l'ouverture à la concurrence et cette pression sur le système de retraites.

Les incertitudes liées à la réformes sont-elles dues au fait que le gouvernement ne sait pas trop où il va ? Ou est-ce qu'il veut laisser un peu de mou en fonction des différents corps de métiers ?

Je n'ai jamais senti que du côté de Matignon, on était très accrochés au système à points. On a les yeux rivés sur 2025 et la réforme paramétrique. Cette réforme paramétrique et la notion d'âge pivot ont complétement déstabilisé la réforme du gouvernement. Le problème, c'est que l'ensemble des futurs retraités ont l'impression qu'ils ont à perdre. Donc il faut corriger le tir et démontrer que le système sera demain plus équitable. Et préservera les acquis des uns et des autres.

Promettre un régime universel qui sera le même pour tous, puis expliquer que l'on va faire des ajustements selon les métiers, est-ce que ça ne revient pas à prolonger un système de régimes spéciaux ?

Quand on dit "un euro ouvrira les mêmes droits pour tous", est-ce que ça a vraiment une signification ? Est-ce que ça veut dire qu'il n'y aura pas de plancher ? Qu'il n'y aura pas de plafond ? Que l'on ne traitera pas le problème de la pénibilité ? Qu'il n'y aura pas de situation spéciale ? C'est un slogan facile, qui est à mon avis complétement tombé à côté de la plaque, puisqu'il a donné le sentiment que tout le monde allait y perdre.

Gouvernement contre syndicats. Est-ce que vous diriez qu'il y a de l'inflexibilité des deux côtés ?

Les conditions ont été créées pour qu'il y ait un affrontement assez rude, maintenant il faut essayer d'en sortir. Quand vous regardez les sondages, l'opinion met le gouvernement face à ses responsabilités, c'est lui le responsable de ces affrontements. Derrière, les syndicats jouent leur rôle, certains dans la rue, certains en essayant de négocier. Il se pourrait demain qu'il y ait un peu plus de convergence que ne le pense le gouvernement, parce qu''il faut aussi convaincre la CFDT et l'Unsa qui ont leurs troupes à la RATP et la SNCF. Il faut sortir de cette radicalité et prendre le temps de la concertation et pas seulement de la concertation, de la négociation aussi.

Emmanuel Macron a été élu sur sa capacité à réformer, est ce qu'il n'est pas obligé d'aller au bout pour ne pas se déjuger ?

Emmanuel Macron a été élu au centre-gauche et je pense qu'il fait une politique qui est plutôt au centre-droit ou même à droite. Donc il faut trouver les équilibres. Réformer, c'est accompagner le changement et mettre la population de son côté. Ce n'est pas passer en force. Autrement, on voit très bien comme en 1995 que ça peut se terminer très mal et faire monter la radicalité. Et demain avoir une échéance présidentielle en 2022 qui oppose Emmanuel Macron à Marine Le Pen ou quelqu'un qui lui ressemble, avec beaucoup plus de chance de ce côté-là de réussir ce qui ne l'a pas été en 2017.