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"Zone interdite" : on vous résume la polémique après la diffusion d'un reportage à Roubaix sur la montée de l'islam radical

Ophélie Meunier, la présentatrice de l'émission de M6, et un témoin ont été visés par des menaces de mort. Ils ont été placés sous protection policière.

Article rédigé par Guillemette Jeannot
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
L'animatrice Ophélie Meunier lors d'une conférence de presse du groupe M6 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), le 5 septembre 2017. (MARTIN BUREAU / AFP)

Une polémique qui a donné lieu à des menaces de mort. Dimanche 23 janvier, un reportage de l'émission "Zone interdite", consacré à l'islamisme radical et tourné en partie à Roubaix (Nord), est diffusé sur M6 peu après 21 heures. Le sujet entraîne une vive polémique, certains y voyant un reportage stigmatisant. Depuis, la présentatrice Ophélie Meunier et un jeune qui témoigne dans le reportage ont été placés sous protection policière après avoir reçu des menaces de mort. Franceinfo vous résume cette affaire.

1Une vingtaine de minutes sur Roubaix

Le reportage, intitulé "Face au danger de l'islam radical, comment l'État défend la République", a été tourné dans certains quartiers de la ville des Hauts-de-France, mais aussi à Marseille (Bouches-du-Rhône), Lyon (Rhône) et Bobigny (Seine-Saint-Denis). Durant la vingtaine de minutes consacrées au développement du communautarisme à Roubaix, les images, filmées la plupart du temps en caméra cachée, montrent certains quartiers, dont la rue de Lannoy, un axe commerçant de la ville, quartiers où un "repli communautaire" a été pointé dans un rapport de 2019 du gouvernement, selon la voix off. "Les femmes voilées sont de plus en plus nombreuses", affirme-t-elle.

Puis l'équipe de "Zone interdite" se rend dans une boutique où des poupées et des animaux sans visage sont vendus. "Des jouets qui tendent à façonner l'esprit des enfants (...) selon l'islam radical qui interdit toute représentation humaine", explique le commentaire. Si "ces commerces n'ont rien d'illégal", rappelle la voix off, "ils révèlent l'influence d'un courant très rigoriste à Roubaix". Avant d'enchaîner sur un fait "plus alarmant" : la présence de "livres sulfureux" dans certaines librairies islamiques de la ville, qui "prônent la lapidation des femmes" ou "le jihad". Le documentaire affirme ensuite que "certains commerces s'adaptent" en citant l'exemple d'un restaurant "où les femmes voilées ont leurs places réservées". 

Le reportage revient aussi sur les soupçons d'"abus de confiance" visant l'association Ambitions et initiatives pour la réussite, qui propose des cours de soutien scolaire à des enfants allant du CP à la terminale. Celle-ci était financée en partie par des fonds publics jusqu'en février 2021, avant d'être soupçonnée de faire du prosélytisme religieux en dispensant des cours d'arabe. Dans cette affaire, trois membres de l'association sont poursuivis par la justice et placés sous contrôle judiciaire, tandis que le maire de Roubaix, Guiillaume Delbar, est accusé de détournement de fonds publics "par négligence" pour l'avoir soutenue "financièrement et publiquement". Le procès a d'ailleurs été renvoyé à octobre 2022 en raison notamment de "l'émoi médiatique autour de cette affaire".

2Des critiques et des menaces de mort  

Le reportage, d'une durée totale d'1h30, suscite immédiatement un vif émoi, certains critiquant la présentation qui est faite de Roubaix. Dans la soirée, sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux qui contestent l'image donnée de la ville. Comme cette internaute qui explique "avoir mangé de nombreuses fois [dans le restaurant filmé] en tant que femme non-voilée, les box sont réservés à toutes et tous, sans distinction !" Dans La Voix du Nord (article payant), des commerçants de la rue de Lannoy se disent, eux, "frustrés de ne pas avoir pu apporter leur point de vue".

"Nous rencontrons des difficultés, mais elles sont plutôt liées au stationnement, à la propreté, aux incivilités et à quelques points de deal. Pas au communautarisme."

Pascal Delmas, président de l'Union des commerçants de la rue de Lannoy

dans "La Voix du Nord"

Le maire divers-droite Guillaume Delbar réagit aussi dans un communiqué : il y dénonce un "Roubaix bashing" et une "caricature", rappelant que le débat "ne doit pas être manipulé par ceux qui voient des séparatistes partout".

La polémique prend vite de l'ampleur et des menaces de mort sont proférées à l'encontre de la présentatrice de M6, Ophélie Meunier, et d'un habitant de Roubaix, Amine Elbahi. Ce militant associatif et juriste de 25 ans, qui témoigne à visage découvert dans le reportage, dit mener "une vraie bataille contre l'islam radical". Il y affirme que Roubaix est menacée par la montée de l'intégrisme islamiste et qu'il a alerté à deux reprises, en octobre et en novembre 2020, le maire sur les pratiques douteuse de l'association Ambitions et initiatives pour la réussite. Il dit avoir saisi le préfet du Nord à ce sujet. 

Depuis la diffusion, Amine Elbahi a reçu "pas mal de menaces et d'injures" sur les réseaux sociaux, par SMS et sur WhatsApp, ainsi que par des enregistrements vocaux "constatés par huissier". Selon son avocat, le Roubaisien y est qualifié de "kouffar" ("mécréant" en arabe) et "on lui dit qu'il va être décapité et égorgé". Il a déposé plainte le 28 janvier. 

Des mensaces visent aussi le maire de Roubaix : dans un courrier adressé à France Bleu Nord, Guillaume Delbar dit avoir reçu "plus d'une dizaine de messages" le menaçant. Certains le traitent de "prostitué" des islamistes. "Ton nom restera à jamais comme celui d'un traître. Tu le paieras cher", affirme un autre. L'édile a également porté plainte.

3Un placement sous protection policière 

Six jours après la diffusion du reportage, Ophélie Meunier et Amine Elbahi, ont été placés sous protection policière samedi 29 janvier. Selon une source ministérielle, cette protection est assurée par le SDLP, un service spécifiquement chargé de protéger les personnalités.

Le même jour, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, affirme sur Twitter avoir donné "instruction qu'à chaque fois qu'un journaliste fait l'objet de menaces caractérisées, il bénéficie d'une protection policière. Nous trouverons les auteurs de ces menaces". 

"Les journalistes et les personnes qui ont témoigné dans ce reportage ont été soutenus, leurs plaintes sont instruites", a encore assuré le locataire de la Place Beauvau lors d'un déplacement à Marseille le 31 janvier. "J'ai donné des moyens extrêmement importants pour que les auteurs de ces menaces soient retrouvés." 

4De nombreux soutiens pour l'animatrice

Si la direction de M6 préfère ne pas faire de commentaire sur l'affaire, la société des journalistes (SDJ) de la chaîne a exprimé son soutien à Ophélie Meunier le 31 janvier. "Nous, SDJ des JT de M6 et SDJ de RTL apportons notre plein soutien à toute l'équipe de 'Zone interdite' et en particulier à Ophélie Meunier, ainsi qu'à tous les intervenants qui ont accepté de témoigner", écrit-elle sur Twitter. "Il est inadmissible de s'en prendre ainsi à qui que ce soit. Rien ne justifie les menaces ou la violence, et l'information et la liberté de la presse doivent rester une priorité si l'on veut préserver notre démocratie."

Dans la foulée, les sociétés des journalistes de RTL, de BFMTV ou encore de France 2 ont apporté leur soutien à la présentatrice de "Zone interdite" en relayant le message sur les réseaux sociaux. De son côté, l'avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, a martelé au micro de RTL, qu'"il faut être unanimement solidaires parce qu'une menace de mort contre des journalistes, c'est insupportable, c'est inacceptable". En pleine campagne présidentielle, plusieurs candidats ont également soutenu Ophélie Meunier. Valérie Pécresse, Fabien Roussel, Eric Zemmour ou encore Yannick Jadot se sont indignés des menaces reçues par l'animatrice.

5Des critiques sur le fond du reportage

Le 1er février, Arrêt sur images est lui aussi revenu sur la polémique provoquée par la diffusion de ce reportage. Le site révèle que plusieurs personnes musulmanes figurant dans le sujet de "Zone interdite" dénoncent une "manipulation" de la part de M6. Elles affirment notamment, courriels à l'appui, avoir été contactées pour un "documentaire sur la laïcité et le vivre-ensemble" et non sur l'islam radical. 

Invitée de l'émission "Touche pas à mon poste" sur C8, l'étudiante Lilia Bouziane a ainsi critiqué des biais dans les questions qui lui ont été posées et des scènes savamment choisies. Selon elle, l'équipe a par exemple choisi de conserver un dialogue avec certaines de ses amies, toutes maghrébines, et non la "soirée pizza" organisée avec des camarades de tous horizons. 

De leur côté, la réalisatrice Michaëlle Gagnet et le rédacteur en chef Jean-Marie Tricaud sont revenus sur les coulisses du tournage afin de répondre aux nombreuses critiques les accusant de vouloir stigmatiser la ville de Roubaix. "Nous avons vraiment pris soin d'être extrêmement équilibrés, et nous disons dès le début du reportage que Roubaix est une ville de 98 000 habitants, multiculturelle, où toutes les religions cohabitent", a déclaré la réalisatrice sur Europe 1, qui réfute tout "amalgame". "Nous ne présentons pas du tout Roubaix comme une ville sous emprise islamiste", s'est-elle encore défendu. 

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