Attentats de janvier 2015 : "Tous les enjeux de ce que nous vivons en France sont là", estime l'écrivain Yannick Haenel

"C'est un procès pour le présent", estime mardi 22 septembre l'écrivain Yannick Haenel, qui couvre le procès des attentats de janvier 2015, pour "Charlie Hebdo". L'auteur se dit métamorphosé par cette expérience. 

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Un participant à un rassemblement organisé par la Licra à Reims, avec dans les bras le numéro "5 ans après" de Charlie Hebdo. (STÉPHANE MAGGIOLINI / FRANCE-BLEU CHAMPAGNE)

"C'est un procès pour le présent, tous les enjeux de ce que nous vivons en France sont là", a estimé mardi 22 septembre sur franceinfo l'écrivain Yannick Haenel, qui couvre le procès des attentats de janvier 2015, pour Charlie Hebdo. "C'est immensément important, je suis même étonné qu'il n'y ait pas plus de monde qui viennent voir", a ajouté l'auteur de Tiens ferme ta couronne, prix Médicis en 2017, évoquant une expérience qui le "métamorphose". Le moment qui l'a le plus marqué pour le moment ? Les rires des accusés quand ceux-ci découvrent les dessins de Charb diffusés sur le grand écran de la cour d'assises spéciale de Paris.

franceinfo : C'est le directeur de Charlie Hebdo, Riss, qui vous a demandé de couvrir ce procès pour le journal. Avez-vous hésité avant de lui dire oui ?

Yannick Haenel : Je n'ai pas hésité avant de lui dire oui, parce que je sentais que ça allait être fondamental. Mais je ne savais pas si j'allais tenir le choc parce que c'est un procès-fleuve, qui doit durer 49 jours, on nous a dit même 50, maintenant c'est le samedi aussi... Et donc je lui ai demandé un petit délai pour m'organiser. Mais c'était oui tout de suite, bien sûr. C'est immensément important. Je suis même étonné qu'il n'y ait pas plus de monde qui viennent voir. Des écoles, notamment, pourraient s'organiser, il y a un auditorium. On a dit que c'était un procès pour l'histoire, je ne sais pas très bien ce que cette expression veut dire. Mais pour moi, c'est un procès pour le présent. Tous les enjeux de ce que nous vivons en France sont là : ce qu'il en est de la violence, ce qu'il en est du partage, ce qu'il en est de l'innocence, ce qu'il en est de ce qui sépare les êtres humains aujourd'hui.

Tenez-vous le choc aujourd'hui ?

Il y a des moments durs. Je connais bien certaines personnes de Charlie Hebdo, donc la semaine qui a été consacrée à la reconstitution minutieuse, avec des images d'ailleurs, du massacre dans les locaux de Charlie Hebdo, je dois dire que j'ai craqué. Et je n'étais pas le seul.

Cela fait un peu plus de trois semaines que le procès a débuté. Quel est le moment qui vous a le plus marqué ?

Je pense que ce sont les rires des accusés, non pas des rires démoniaques, non pas des rires de monstres, mais des rires - j'ose le mot - de fraternité humaine. À un moment, je crois que ce sont les parents de Charb, l'ancien directeur de Charlie Hebdo, qui ont tenu à montrer sur un grand écran dans cette cour d'assises, des dessins de Charb. Et là, on a vu les dix accusés masqués derrière les vitres en plexiglas - pardonnez-moi l'expression - se fendre la gueule. Des accusés hilares. Au début, on s'est dit : ils simulent ou quoi ? Mais ils étaient cueillis complètement à froid et on a vu que ça les faisait rire. La plupart, au fond, n'avaient jamais ouvert Charlie Hebdo.

C'est terrible ce que vous décrivez, et en même temps, quelque part, c'est réjouissant que le rire gagne à la fin…

Voilà, c'est la condition humaine, c'est qu'effectivement, ils se sont rendu compte que des gens à qui ils avaient peut-être fourni des armes et des voitures avaient massacré ces gens-là qui les font rire. Et qu'il y avait une disproportion immense, quand je dis disproportion, il faudra inventer un mot, un gouffre, un abîme entre les actes et la réalité des faits. Ils ont dit eux-mêmes : "C'était donc ça". Et la couverture de Charlie Hebdo, "Tout ça pour ça", a pris une cruelle dimension de vérité. Tout ça pour ça.

Un procès, c'est un roman, avec ses personnages, ses rebondissements ?

Absolument. J'ignorais ça, je pensais que les lieux de justice étaient un peu austères et ennuyeux, et je m'aperçois que c'est absolument passionnant. Là, j'ai tout à disposition, je suis presque embarrassé : il y a trop, je note tout.

Vous en ferez un livre à la fin ?

Il y a deux choses : on va réunir toutes ces chroniques à la demande des lecteurs, avec les dessins de François Boucq, des dessins merveilleux. Et puis, je vois bien que ça me métamorphose. Je suis complètement transformé déjà, et je voudrais re-raconter ça de manière plus large.

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