"Si je ne trouve pas de logement, je partirai" : des saisonniers racontent leurs galères pour trouver un toit durant les vacances d'été

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Concert au camping Bellevue, à Erquy (Côtes-d'Armor), le 4 juillet 2022.  (EMMANUELLE PAYS / HANS LUCAS / AFP)

A la mi-saison touristique, des employés du secteur touristique font le point sur leurs difficultés pour se loger. Dans ces zones en haute tension immobilière, des communes tentent de trouver des solutions.

"Dans le resto où je travaille, on est six ou sept employés en galère de logement. Par ici, il n'y a rien pour les saisonniers." Kevin (son prénom a été modifié), barman de 31 ans, reconnaît qu'il a "les nerfs". Arrivé de Vendée en mars, il travaille jusqu'à la fin de l'été dans un restaurant du centre de Biarritz (Pyrénées-Atlantiques). Au Pays basque comme sur la Côte d'Azur, en Bretagne ou en Corse, la place manque pour accueillir vacanciers et renforts saisonniers.

Côté saisonniers, on dénombrait un peu plus d'un million de personnes en contrat en France, selon des chiffres du ministère du Travail de 2019. Parmi elles, la moitié exerce dans la restauration, l'hébergement et les loisirs. Pour certains, il faut quitter sa région d'origine pour migrer vers les zones plus touristiques. Mais quand l'employeur ne peut pas héberger lui-même, comment trouver un logement pour quelques mois à peine, la durée moyenne de contrat étant de deux mois ?

"Des conditions hors-la-loi"

Pour Kevin, qui travaille une soixantaine d'heures par semaine, les problèmes ont commencé après un différend avec l'ami qui l'hébergeait. Il se retrouve à la rue en juin. "J'ai fait une semaine d'hôtel, et j'ai posté un message sur une bonne vingtaine de groupes sur les réseaux sociaux", retrace-t-il.

Rien n'est évident : "Les propriétaires font des visites groupées, avec des horaires imposés, ce qui est compliqué avec le travail. Ils proposent des baux étudiants de septembre à juin, ou bien des locations hors de prix avec des conditions hors-la-loi, comme gagner quatre fois le loyer et avoir un garant. Tout ça pour une chambre de 15 m2 à 850 euros par mois", s'indigne-t-il. Malgré son salaire de 2 500 euros net, Kevin a dû ruser. En parallèle de son contrat en CDD, son employeur lui a fourni un faux contrat de CDI pour mieux postuler aux offres de logement.

Coup de chance, c'est finalement sans dossier que le Vendéen a obtenu une sous-location dans une commune limitrophe, grâce à la confiance d'amis d'ami. Il sous-loue à son tour une des chambres à un collègue "en galère". Mais la ritournelle de la recherche recommence déjà. Tous deux devront partir fin août de l'appartement, alors que le CDD de Kevin ne se termine que deux mois plus tard. Son patron lui propose pourtant, pour cette fois, un vrai contrat en CDI. "Mais si je ne trouve pas de logement, je partirai. On ne vous donne pas envie de vous installer ici."

Derrière la question du logement, celle du mal-logement

Refuser un contrat, c'est exactement ce qu'a fait Anaïs. Animatrice et maître-nageur de 31 ans, elle a traversé les 800 kilomètres la séparant de sa région d'origine, le Nord-Est, direction le Var. Arrivée sur place, elle assure avoir été trompée par l'employeur : "On s'était accordés sur certaines conditions de logement. Finalement, c'était d'entrée un mobil-home à trois chambres avec trois personnes. Je suis partie, j'ai pris ce risque", relate celle qui reconnaît avoir la chance de faire un métier recherché. Pari gagnant, elle travaille depuis dans un camping près de Fréjus, qui la loge dans de "bonnes conditions, à deux dans un mobil-home climatisé."

Le logement a toujours été la condition sine qua non de la saisonnière depuis six ans. "Quand tu passes devant les agences que les loyers sont de 800, 900 euros par mois, sans compter les courses qui augmentent avec l'inflation, l'essence que je paye pour traverser la France... Le calcul est vite fait", dresse-t-elle avant de conclure. "Si tu es saisonnier et que tu n'es pas logé, tu ne rentres pas dans tes frais."

Parfois, le logement est fourni par l'employeur, mais de nouveaux problèmes se posent. Paolo a fini par redouter les conditions de logement indécentes. Depuis que la crise du Covid l'a contraint à fermer sa pizzeria, le Sarde de 33 ans quitte son île chaque été pour faire la saison en Corse. Il y a un peu plus d'an, il trouve un emploi avec logement fourni. "C'était insalubre, un container à partager à deux. Il n'y avait rien de rien. Un conduit d'eau, mais pas de toilettes, pas de douche." Lui aussi a pris le risque de partir. Peu après, un autre restaurateur lui a proposé un contrat avec logement, une maison pour lui seul, "avec sanitaires" précise-t-il. "J'ai eu de la chance", souligne celui qui rappelle qu'en "Corse, beaucoup de personnes qui travaillent l'été vivent encore dans de mauvaises conditions". Cet été, il a donc décidé de revenir travailler dans le même restaurant, à Patrimonio, à l'ouest de Bastia.

Un frein majeur à l'emploi

Cela peut sembler paradoxal. D'un côté, il manque des logements (décents) pour les saisonniers. De l'autre, il manque des saisonniers, puisque 200 000 emplois restent à pourvoir dans l'hôtellerie-restauration à la mi-saison. Le logement est "depuis très longtemps un des freins majeurs de l'employabilité, avec le transport", rappelle Thierry Grégoire, président national de l'Umih saisonnier, l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie.

Depuis la pandémie, la situation se complique. D'un côté, des salariés "ne sont plus prêts à tous les sacrifices" liés aux horaires souvent tronçonnés, en décalé, pendant les vacances. La réforme de l'assurance-chômage, a par ailleurs fait passer la durée nécessaire pour être indemnisé de quatre à six mois travaillés, dans un secteur où les contrats courts (deux mois en moyenne), sont légion.

De l'autre, le marché de l'immobilier est toujours plus en tension. "Encore plus qu'hier, des urbains ont acheté des biens sur le littoral. Et Airbnb préempte des logements", rappelle Thierry Grégoire, qui enjoint le gouvernement "à légiférer sur la question".

Face aux tensions de recrutement, le gouvernement va adresser "dans les jours qui viennent" une instruction aux préfets et aux recteurs, confirme le ministère de l'Economie auprès de franceinfo, sans en détailler le contenu. Cette instruction permettra que "les logements scolaires, étudiants, non occupés l'été puissent être mobilisés pour du logement saisonnier", annonçait déjà le ministre du Travail, Olivier Dussopt, vendredi 22 juillet. De quoi préparer la saison 2023, mais ne serait-ce pas trop tard pour cet été ?

Des habitants louent leurs chambres

Certaines municipalités n'ont pas attendu ces directives pour s'organiser. De fait, depuis 2016, chaque "commune touristique" a l'obligation légale de conclure "avec l'Etat une convention pour le logement des travailleurs saisonniers", indique l'article L301-4-1 du Code de la construction et de l'habitation. Cette convention comprend "un diagnostic des besoins en logement des travailleurs saisonniers", et détermine une feuille de route qui doit être atteinte dans les trois ans.

Pour ne pas se cantonner aux partenariats public-privé, les communes varient les solutions. Chaque lieu peut être mis à contribution. En Bretagne, au lycée hôtelier de Dinard (Ille-et-Vilaine) ou au lycée de Lamballe (Côtes-d'Armor), les internats sont mis à disposition des saisonniers, ainsi qu'un tiers-lieu aménagé dans un lycée fermé, à Plouhinec (Finistère). Au total, une centaine de saisonniers y sont logés cet été, confirme la région à franceinfo.

Plan "Louez l'été" aux Sables-d'Olonne (Vendée), "1 toit pour 1 emploi" à Perros-Guirec (Côtes-d'Armor)... Les locaux sont aussi mis à contribution, la mairie faisant office d'entremetteur. La commune de La Baule (Loire-Atlantique), qui voit sa population multipliée par dix l'été, s'est lancée. Une dizaine de saisonniers louent une chambre chez l'habitant pour un loyer modéré de 280 euros par mois. C'est quatre fois moins que le nombre de chambres nécessaires selon les commerçants interrogés.

Mais ces initiatives suffiront-elles face à la crise majeure du logement des saisonniers ? "C'est un début", note la mairie de La Baule à franceinfo, évoquant "d'autres pistes de réflexion pour l'hébergement saisonnier, comme la mise à disposition de locaux ou d'espaces municipaux".

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