Veolia-Suez : pourquoi le vote du conseil d'administration d'Engie a mis encore plus d'eau dans le gaz

L'Elysée est accusé par plusieurs sources citées par Mediapart d'être intervenu dans le vote et d'avoir œuvré en coulisses en faveur de la vente de Suez, contredisant sa position officielle. L'exécutif dément.

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L'intersyndicale de Suez manifeste devant les locaux d'Engie, à Courbevoie (Hauts-de-Seine), le 22 septembre 2020, pour s'opposer au projet de vente à Véolia des parts d'Engie dans Suez. (ROMUALD MEIGNEUX / SIPA)

Déjà forte, la contestation autour du projet de rachat par Veolia de Suez, son grand concurrent français dans le domaine du traitement de l'eau et des déchets, est montée d'un cran. Au lendemain du vote du conseil d'administration d'Engie, validant la vente à Veolia de ses parts dans Suez – une étape cruciale du projet –, la parution d'un article de Mediapart, mardi 6 octobre, a mis le feu aux poudres. Le site affirme que le secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, est intervenu pour pousser deux administrateurs à ne pas prendre part au vote, contredisant la position officielle de l'Etat, qui s'est opposé à la vente. Une information démentie "formellement" par Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement. Mais qui a provoqué un torrent de réactions : des personnalités politiques ont demandé à faire la lumière sur les conditions du vote et l'intersyndicale de Suez réclame désormais l'annulation du résultat. Franceinfo vous explique cette affaire.

Parce qu'il aurait pu empêcher le rachat

Le vote organisé lundi soir était la conclusion de la première étape de l'offensive lancée fin août par Veolia pour racheter Suez : le premier est désormais propriétaire de 29,9% du second, la part que détenait le groupe Engie, grâce à l'approbation du conseil d'administration de celui-ci. En attendant la deuxième étape, l'OPA sur le reste des parts de Suez, processus beaucoup plus long et que les dirigeants de Suez veulent contrecarrer.

Ce scrutin crucial s'est par ailleurs décidé de peu. Le conseil d'administration d'Engie compte 13 membres et la vente a été approuvée avec sept voix pour, la plus courte majorité possible, face à quatre voix contre et deux abstentions. Un résultat qui est donc d'autant plus difficile à avaler pour les opposants à cette vente. Et si Engie avait refusé de vendre ses parts à Veolia, le projet de rachat se serait effondré.

Parce que la CFDT s'est abstenue

Parmi les treize administrateurs autour de la table lundi se trouvaient six administrateurs indépendants, trois représentants de l'Etat (actionnaire d'Engie), trois représentants des salariés (un membre de la CGT, un de la CFE-CGC et un de la CFDT), ainsi qu'un représentant des salariés actionnaires (lui aussi membre de la CFDT).

Si les voix favorables des six indépendants et de l'administrateur membre de la CFE-CGC ont suffi à valider la vente, l'attitude des deux membres de la CFDT a interpellé certains observateurs : ils ont choisi de quitter la salle pour ne pas prendre part au vote. Leurs voix n'ont donc pas été comptabilisées. S'ils s'étaient abstenus en restant dans la salle, leurs abstentions auraient été comptées comme des voix contre, expliquent Les Echos et Mediapart. Ce qui aurait donné l'image d'un résultat plus serré (7 voix pour et 6 contre plutôt que 7 voix pour et 4 contre).

Mardi, José Belo, coordinateur CFDT d'Engie, a expliqué ce choix à l'AFP : "Le dossier à date ne leur permettait pas de prendre part au vote", justifie-t-il, faute d'avoir tous les éléments à leur disposition. Et de conclure : "Vous ne pouvez pas participer au vote, donc vous quittez la salle." Une position qu'il justifie également par le fait que le vote des deux représentants n'aurait de toute façon pas empêché la vente. "Laisser entendre que la CFDT pouvait faire la bascule avec son vote est complètement fallacieux", clame-t-il.

En quittant la salle, les représentants de la CFDT n'ont en tout cas pas respecté la consigne donnée par leur syndicat et son patron Laurent Berger. Celui-ci leur avait demandé de "voter contre ou de s'abstenir (...) conformément à la position de notre fédération Energie", confirme un porte-parole du syndicat à Mediapart. A quelques heures du vote, Laurent Berger avait critiqué sur BFM Business un rapprochement qu'il jugeait "précipité" entre Veolia et Suez et réclamé des "garanties sur l'emploi et sur la stratégie industrielle".

Parce que l'Elysée est accusé d'être intervenu

Dans un article publié mardi, Mediapart avance une autre explication à l'attitude des deux représentants de la CFDT. Le site affirme qu'une source, dont l'identité n'est pas précisée, leur a indiqué que le secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, a "téléphoné aux représentants de la CFDT pour leur demander de ne pas participer au vote". Une information que Mediapart dit avoir reçue avant le scrutin. Le site ajoute que deux témoins, également anonymes, ont confirmé l'existence de ce coup de fil.

Une telle intervention contredirait le discours du gouvernement, et en particulier du ministre de l'Economie Bruno Le Maire, qui s'est publiquement opposé au rachat de Suez par Veolia tant que les deux entreprises ne trouvaient pas de terrain d'entente. Sur trois représentants de l'Etat au conseil d'administration, deux ont voté contre et le troisième s'est abstenu mais sans quitter la salle – il a donc été comptabilisé comme une voix contre.

Une source décrite comme "proche du dossier" par Mediapart assure par ailleurs que les deux voix de la CFDT n'avaient pas seulement un poids symbolique. Si les deux administrateurs CFDT avaient voté contre, affirme cette source au site, "ils [risquaient] d'entraîner avec eux l'administrateur de la CFE-CGC, qui jusque-là était favorable, mais [pouvait] être tenté de rallier les autres administrateurs salariés". Un scénario démenti à l'AFP par le coordinateur CFE-CGC d'Engie, Hamid Ait Ghezala, selon lequel l'administrateur a suivi les "orientations données par la fédération" en votant pour la vente, au nom de "l'intérêt des salariés d'Engie". Si les trois administrateurs CFDT et CFE-CGC avaient voté contre la vente, celle-ci n'aurait pas eu lieu.

"C'est totalement faux, le secrétaire général de l'Elysée n'est pas intervenu", a réagi le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal. "Je démens formellement", a-t-il déclaré après le Conseil des ministres.

Parce que l'Etat pourrait davantage s'opposer

Sans aller jusqu'à accuser l'exécutif d'être intervenu auprès de la CFDT, d'autres voix anonymes estiment qu'il n'a pas utilisé tous les moyens à sa disposition pour s'opposer à la vente de Suez. Décrite par Les Echos comme "proche du conseil" d'administration, une source anonyme estime ainsi que si l'exécutif "avait vraiment voulu s'opposer à la cession, il aurait très bien pu convaincre certains administrateurs indépendants dont les carrières dépendent étroitement de leurs relations avec le gouvernement." Or, les six administrateurs indépendants ont tous voté en faveur de la vente.

Jean-Pierre Mignard, avocat de l'intersyndicale (CFE-CGC, CFDT, CGT, FO) de Suez, s'étonne lui auprès de Mediapart que l'Etat n'ait pas, à ses yeux, cherché des "solutions alternatives" à Veolia pour reprendre la part d'Engie dans Suez, ni demandé "du temps afin d'obtenir le meilleur prix". Une offre alternative, portée par un fonds d'investissement français, Ardian, et soutenue par la direction de Suez, a échoué lundi faute d'avoir obtenu d'Engie le délai de six semaines demandé pour étudier sa faisabilité.

Parce que l'affaire est désormais politique

Dans la foulée du vote et de la publication de l'article de Mediapart, de nombreuses personnalités se sont exprimées à propos de ce dossier. La sénatrice des Républicains Sophie Primas, qui préside la commission des affaires économiques du Sénat, a ainsi annoncé que cette dernière prendrait "une initiative dans les prochains jours pour obtenir les réponses à ces questions majeures".

"Nous allons nous donner les moyens, y compris indépendamment s'il le faut à La France insoumise, d'une commission d'enquête", a promis de son côté le député Adrien Quatennens sur franceinfo mercredi. Le leader du parti d'extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, a aussi réagi sur Twitter.

Le député LR Olivier Marleix, qui présidait la commission d'enquête sur la vente de la branche énergie d'Alstom à General Electric en 2014, a accusé l'Etat d'avoir "organisé lui-même cette pantalonnade" "Il était évidemment favorable à l'opération sinon elle n'aurait pas été votée."

Du côté des représentants du personnel, l'intersyndicale de Suez a dénoncé "un scandale d'Etat" et demandé "l'annulation de la délibération du conseil d'administration d'Engie". Son avocat Jean-Pierre Mignard affirmait déjà à Mediapart avoir saisi le parquet général et le Parquet national financier lundi matin, avant même le vote, au sujet de l'opacité entourant la tentative de rachat de Suez.

La CFDT Suez, opposée au rachat par Veolia, a demandé sur Twitter "que toute la lumière soit faite sur cette histoire".

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