De l'Alsace à l'Ardèche, l'itinéraire de Gabriel Fortin, ingénieur au chômage poursuivi pour assassinats

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Depuis son interpellation et sa mise en examen pour "assassinats", Gabriel Fortin reste mutique. Il a été a transféré, le 4 février 2020, à l'hôpital psychiatrique Le Vinatier, près de Lyon. (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Cet homme de 45 ans est mis en examen pour les meurtres d'une directrice des ressources humaines et d'une agente de Pôle emploi, le 28 janvier, dans la Drôme et l'Ardèche. Il est aussi soupçonné d'avoir attaqué au moins un DRH en Alsace.

Sa cavale s'arrête au beau milieu du pont Frédéric-Mistral, qui enjambe le Rhône pour relier Valence, dans la Drôme, et Guilherand-Granges, en Ardèche. Lancé à contre-sens, Gabriel Fortin, 45 ans, percute une voiture de police avant d'être interpellé, jeudi 28 janvier. Il a été identifié sur les scènes du meurtre d'une directrice des ressources humaines et d'une agente de Pôle emploi moins d'une heure plus tôt. Deux jours avant, à près de 500 kilomètres de là, en Alsace, un autre DRH a été attaqué et une responsable des ressources humaines a été exécutée. Là aussi, Gabriel Fortin est le suspect numéro 1. Depuis son interpellation et sa mise en examen pour "assassinats", cet homme originaire de Nancy (Meurthe-et-Moselle) reste mutique. Il a été transféré, mercredi 4 février, à l'hôpital psychiatrique Le Vinatier, près de Lyon.

Pour remonter le fil de ce drame, qui prend racine dans le monde du travail et des cols blancs, il faut se transporter en Eure-et-Loir et se replonger dans la France des délocalisations industrielles, au début des années 2000. En 2006, l'entreprise Francel, spécialisée dans les équipements de régulation pour le gaz naturel, est rachetée par le groupe américain Emerson. Le premier employeur de la petite ville de Gallardon déplace alors l'essentiel de sa production à Lucé, dans la banlieue de Chartres, avant de délocaliser en Roumanie.

Un premier licenciement en 2008

Un DRH, Bertrand M., et sa jeune collaboratrice, Estelle Luce, sont chargés par la multinationale de mener cette restructuration. La masse salariale fond comme peau de chagrin au gré des plans sociaux. Sur près de 130 employés, il n'en reste qu'une trentaine. "Comme beaucoup de plans de sauvegarde de l'emploi de l'époque, ce n'était pas forcément très respectueux des règles. De mémoire, le dernier PSE est intervenu en 2008 ou 2009", se souvient un représentant syndical de la CGT auprès du site Actu Chartres. Parmi les personnes licenciées, figure un certain Gabriel Fortin, ingénieur au bureau d'études de Gallardon entre 2006 et 2008. 

Douze ans plus tard, un homme se présente devant le domicile de Bertrand M., à Wattwiller (Haut-Rhin), habillé en livreur de pizza. La nuit est tombée, mardi 26 janvier, lorsque le DRH, qui travaille désormais pour la branche gaz de General Electric à Belfort, ouvre la porte. "Quelqu'un de masqué, comme cela doit se faire avec le Covid, tient un carton dans les mains. Il y a un coup de feu qui part, visiblement il y avait un pistolet, semblerait-il sous le carton à pizza", raconte-t-il à Europe 1.

"Il n'a pas réussi à tirer un deuxième coup. Il part en courant, je le suis, je le rattrape, je le plaque au sol (...). Se déclenche une bagarre, il arrive à m'échapper des mains, (...) je continue à lui courir après, mais il s'enferme dans sa voiture. J'étais chez moi en chaussettes...Je n'ai pas réussi à le retenir, et voilà."

Bertrand M., DRH

à Europe 1

Sur le coup, Bertrand M. n'identifie pas Gabriel Fortin, mais dans la bagarre, le masque et les lunettes du tireur sont arrachés. L'ADN retrouvé sur ces deux objets permet de faire lien avec le double assassinat perpétré deux jours plus tard. Selon le DRH, traumatisé, le licenciement de Gabriel Fortin chez Francel était d'ordre individuel et ne s'inscrivait pas dans le cadre du plan de restructuration.

Une seconde éviction à Noël en 2010

L'expédition punitive a pu en réalité commencer quelques heures plus tôt, à une quarantaine de kilomètres. Vers 18h40, une femme de 39 ans est découverte morte dans sa voiture, sur le parking de l'entreprise Knauf à Wolfgantzen (Haut-Rhin). Il s'agit d'Estelle Luce, DRH de ce fabricant de matériaux d'isolation. Son nom, tout comme celui de son ancien supérieur Bertrand M., avait été cité sur les réseaux sociaux en 2018, avec le hashtag #BalancetonDRH. Un compte Twitter, baptisé @EmFraine, les qualifiait alors de "DRH mercenaires" après les avoir "croisés" chez Francel-Emerson lors du plan de délocalisation. Leurs comptes Facebook étaient aussi régulièrement piratés jusqu'en 2020, précise une source judiciaire à franceinfo. La justice, qui attend les résultats d'expertise balistique pour établir formellement le lien entre l'assassinat d'Estelle Luce et Gabriel Fortin, cherche à savoir s'il est l'auteur de ce harcèlement numérique.

Alors que les enquêteurs ignorent encore tout de la possible connexion entre les faits de Wattwiller et Wolfgantzen, Gabriel Fortin prend la route vers le Sud. Jeudi matin, vers 8h30, il entre dans une agence Pôle Emploi, à Valence (Drôme). Il fait mine de consulter la borne interactive de recherche d'emploi, échange avec plusieurs agents. Au moment de partir, il sort une arme de poing et tire sur une femme de 53 ans. Patricia Pasquion, responsable d'équipe, s'écroule. Pour le procureur de Valence, Alex Perrin, "c'était clairement un tir pour tuer". A ce stade de l'enquête, sa cible semble cependant être fortuite. Le suspect a été inscrit pendant trois ans dans cette agence, avant d'en être radié en 2013. 

"On a l'impression qu'il ne connaissait pas l'agence et on pense qu'il ne connaissait pas cette agente. C'est la personne qu'il a croisée à laquelle il s'en est pris."

Alex Perrin, procureur de la République de Valence

lors d'un point presse

Gabriel Fortin remonte dans sa voiture et roule vers l'entreprise Faun Environnement, à Guilherand-Granges (Ardèche). C'est dans cette entreprise, qui fabrique des camions à ordures et des balayeuses, qu'il avait été embauché après son licenciement chez Francel. Un collaborateur le décrit auprès de franceinfo comme bien intégré professionnellement dans son équipe, mais "réservé et introverti". C'était un homme "très discret, qui restait dans son coin", confirme une source syndicale. Il avait travaillé un an et demi au bureau de recherche et développement, avant d'être remercié, pour un problème de "compétences". Selon nos informations, il avait reçu sa lettre de licenciement le 24 décembre 2010. 

Cette même source pointe néanmoins un "climat social tendu" dans l'entreprise et déplore un turnover important depuis l'arrivée du directeur, en 2007. Elle recense "70 départs" sur les 200 collaborateurs que compte le site de Guilherand-Granges, obtenus sans plan social et parfois de manière brutale. Des méthodes confirmées par un salarié : "Tout l'encadrement a été changé. Les résultats sont bons, mais il y a un problème de gestion de l'humain dans cette entreprise."

Un homme dépressif qui vivait de petits boulots

Ce directeur, précédé par sa réputation de patron à la poigne de fer quand il dirigeait Depalor, en Moselle, avait été accueilli par une grève chez Faun Environnement. Aujourd'hui, il se félicite, par le biais d'une société de communication, d'avoir développé le marché à l'international et d'avoir davantage embauché que licencié. S'il confirme l'envoi de la lettre de licenciement de Gabriel Fortin un 23 décembre, il assure que "ce n'était pas voulu".

En connaisseur des lieux, Gabriel Fortin se gare sur le parking visiteurs, mais fait le tour du bâtiment pour rentrer par une porte de l'atelier de production utilisée par les fumeurs. Comme le raconte un employé à franceinfo, il monte à l'étage dans l'open-space de la R&D et parvient à se faire ouvrir la porte. Une quarantaine de salariés sont présents, mais l'ingénieur cherche son ancien responsable, celui qui l'a licencié en 2010. Même s'il travaille toujours pour le groupe, ce dernier n'est plus dans les locaux. L'ingénieur retourne à l'accueil et se dirige vers le bureau de la DRH. Géraldine Caclin, 51 ans, reçoit deux balles et meurt un peu plus tard à l'hôpital. Le suspect prend la fuite. Sa course s'achève sur le pont Frédéric-Mistral.

Depuis, plusieurs services d'enquête de la police et de la gendarmerie sont à pied d'œuvre pour retracer l'itinéraire de ce célibataire sans enfants, inconnu de la justice et sans antécédents psychiatriques. Gabriel Fortin a-t-il nourri une obsession sur ces licenciements anciens ? Pourquoi passer à l'acte une dizaine d'années plus tard ? A-t-il été fragilisé par la crise sanitaire ? Il n'a jamais, semble-t-il, retrouvé d'emploi stable. Selon France 3 Grand Est, cet ex-joueur de rugby, brillant élève passé par maths sup et l'école d'ingénieur de Metz (Enim), multipliait les petits boulots dans des sociétés d'intérim. Souffrant de dépression et déclaré comme tireur sportif, il vivait dans l'appartement de sa mère, à Nancy. Contacté par franceinfo, le réseau d'anciens élèves de l'Enim, n'a jamais eu de nouvelles de lui.

Deux lettres d'adieu, adressées à des proches, ont été découvertes lors des perquisitions à son domicile. Selon une source policière citée par l'AFP, "la teneur" des écrits permet de "déduire" une volonté de l'auteur de mettre fin à ses jours. Ce risque de suicide n'est pas écarté et a motivé son hospitalisation d'office. En attendant une nouvelle audition de Gabriel Fortin, dont l'avocate ne désire pas s'exprimer, des investigations "d'ampleur" attendent les deux juges d'instruction désignés à Valence, qui devraient hériter de l'ensemble du dossier.

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