ENQUÊTE FRANCEINFO. "C'est un milieu hostile" : dans l'armée, insultes et brimades homophobes sont légion

Comme chaque année, le rapport de SOS homophobie révèle des cas de discriminations envers les personnes LGBT dans l'armée. Franceinfo a enquêté pour savoir quelle était la situation, à l'occasion de la Journée internationale de lutte contre l'homophobie et la transphobie.

Dans son rapport annuel publié le 15 mai 2018, l\'association SOS homophobie rapporte des actes de discrimination dans l\'armée.
Dans son rapport annuel publié le 15 mai 2018, l'association SOS homophobie rapporte des actes de discrimination dans l'armée. (AWA SANE, BAPTISTE BOYER)

Marc a 27 ans. Il travaille dans l'armée. "Un jour, deux de ses supérieurs le prient de les suivre à l'écart pour lui parler", bien décidés à lui "faire avouer" quelque chose. Face à son incompréhension, ses supérieurs lui montrent une photo de lui et son mari. "C'est alors que les deux hommes lui demandent s'il est 'excité par [s]es camarades sous les douches'" et lui reprochent son homosexualité, "qui serait contraire aux valeurs de l'armée". Ce témoignage, glaçant, figure dans le rapport annuel de SOS homophobie (document PDF), publié mardi 15 mai, deux jours avant la Journée internationale de lutte contre l'homophobie et la transphobie.

Un exemple loin d'être isolé. L'association déplore régulièrement des cas de discriminations et d'agressions homophobes au sein de l'armée. "On a écouté plusieurs victimes d'homophobie dans le milieu militaire", confirme Joël Deumier, président de l'association. Franceinfo a mené l'enquête parmi les troupes.

Remarques déplacées, brimades et insultes

Pour beaucoup de personnes sollicitées, le constat est sans appel : l'armée est un milieu "hostile" et "en retard", où "l'homophobie est une réalité ancrée". Alexandre*, jeune militaire de l'armée de l'air interrogé par franceinfo, tente d'expliquer cette réticence à accepter la différence : "On associe la capacité d'être soldat à la virilité, et la virilité à l'hétérosexualité." Lors des entraînements, il n'est pas rare d'entendre des remarques déplacées de la part de "petits gradés", relève ainsi Michel Bavoil, vice-président de l'Association de défense des droits des militaires (ADEFRDOMIL). "J'ai entendu des phrases comme 'On n'est pas des pédés ici !' ou encore 'Allez, vous n'êtes pas des gonzesses !' Ce n'est pas forcément lancé méchamment, mais c'est quand même dit, et ça peut blesser des personnes."

L\'association ADEFDROMIL s\'est rendu compte que l\'homosexualité d\'une militaire était indiquée dans son dossier médical.
L'association ADEFDROMIL s'est rendu compte que l'homosexualité d'une militaire était indiquée dans son dossier médical. (AWA SANE, BAPTISTE BOYER)

Michel Bavoil évoque aussi la visite médicale d'une femme militaire, "ouvertement homosexuelle", sur le point de "partir en Afrique pour une mission". "Sur la fiche médicale qui a été rédigée après cet entretien, il était inscrit 'homosexualité affirmée'", s'indigne cet ancien capitaine des troupes de marine. "Un médecin a écrit ça ! Mais qu'est-ce que ça fait là ?", s'interroge-t-il, pointant une stigmatisation. Et les brimades ne sont jamais loin, souligne Delphine Ravisé-Giard, lesbienne transgenre, membre de l'armée de l'air et militante au sein de l'Association nationale transgenre.

Les insultes, on en entend tous les jours, c’est comme dans une cour de récré ici.Delphine Ravisé-Giardà franceinfo

Stéphane, élève dans une école militaire du sud de la France, a ainsi fait "l'objet de moqueries homophobes de la part d'un camarade de promo". "Il n'arrive pas à [le] raisonner" et "envisage de porter plainte, tout en redoutant des conséquences possibles sur sa carrière", écrit l'association en 2016 (document PDF). Lorsqu'on l'interroge, l'armée admet à demi-mot le problème. "Je n'ai jamais ressenti cette notion d'homophobie latente", nuance Erick Dal, contrôleur général des armées au sein du ministère de la Défense, auprès de franceinfo. "Mais il y en a, reconnaît-il. Si je suis là, c'est justement pour lutter contre", ajoute le chef de la cellule Thémis, en charge de la lutte contre les discriminations et le harcèlement. Elle recueille les témoignages de victimes dans les armées pour ensuite lancer des enquêtes.

"On ne peut pas revendiquer d'être gay"

"Depuis notre création, en 2014, nous avons ouvert 309 dossiers", détaille Erick Dal. Parmi eux, 18 concernent des problèmes liés à l'orientation sexuelle. "Il s'agit de cas où un camarade découvre l'homosexualité d'un autre et change de comportement, de propos dégradants ou encore d'insultes verbales", résume le contrôleur. Si, en quatre ans, cette cellule Thémis s'est saisie d'aussi peu de dossiers, c'est que la parole est loin d'être libérée sur le sujet. Même SOS homophobie peine à récolter des témoignages et il faut parfois attendre un cas médiatique pour comprendre la réalité du problème. Ce fut le cas, en novembre dernier, lorsque le parquet d'Évreux (Eure) a ouvert une enquête pour harcèlement après le suicide d'un sergent. Une situation que ce dernier a subie "uniquement parce qu'il était gay", estime son veuf, Sylvain Dumont, contacté par franceinfo.

Ce genre d'expériences peuvent agir comme des repoussoirs au moment de rejoindre l'armée. "J'aimerais savoir si l'homosexualité visible peut empêcher un recrutement ou lui être un inconvénient", peut-on lire sur le forum Aumilitaire.com, qui se présente comme le "portail militaire n°1". Les réponses à l'inquiétude de ce militaire en herbe sont éloquentes. "Tu risques soit d'être mis de côté du fait de cette 'différence', soit de te faire marcher dessus", écrit un anonyme. "Je ne te cache pas que tu devras faire deux fois plus tes preuves", ajoute un autre internaute. "Pour ma part, tant que la personne ne rechigne pas à la tâche (...) et qu'elle ne me lance pas des regards vicieux dans les douches ou la chambre, il n'y a pas de soucis", conclut-il.

Des militaires dénoncent l\'homophobie ancrée dans l\'armée.
Des militaires dénoncent l'homophobie ancrée dans l'armée. (AWA SANE, BAPTISTE BOYER)

Au sein de l'armée, la discrétion est de mise. "Dans l'esprit des militaires, un homosexuel ne doit pas se mettre en avant. Il ne faut pas qu'il soit perçu comme provocant ou qu'il essaie de faire du prosélytisme", analyse Michel Bavoil. Selon lui, l'homosexualité dans les armées a toujours été invisible. "J'ai fait trente-quatre ans dans l'armée. J'ai certainement côtoyé des homosexuels sans le savoir. De temps en temps, il y avait une fuite et on entendait : 'Ah bah, celui-là, ça peut en être un'", mais la plupart ne le disaient pas, rapporte-t-il.

C'est l'option qu'a choisie Alexandre. Quelques mois après son entrée dans l'armée, ce vingtenaire, en couple avec un autre homme, préfère taire sa vie privée, par peur d'être "trop visible". "Dans l'armée, on peut être gay, mais on ne peut pas le revendiquer, le défendre", explique-t-il, avant d'ajouter qu'il aurait parlé "plus librement" de sa vie amoureuse s'il avait été hétérosexuel. 

La majorité des gens le cachent. J'en fais partie.Alexandreà franceinfo

Le silence jusqu'à la dépression, puis le départ

Pour Michel Bavoil, cette mise sous silence générale est due à un "système bien fait" qui muselle les personnes discriminées. "A l'armée, on attend toujours quelque chose : une médaille, une promotion, une prime…", dépeint l'ancien capitaine de l'armée de terre. Beaucoup se taisent par peur de ne pas progresser. "Ce qui vient aggraver la situation, c'est qu'une grande partie des militaires est sous contrat court. Ils ne sont pas militaires de carrière [équivalent d'un CDI] et sont donc toujours sur la corde raide", expose-t-il. Par conséquent, ils craignent souvent de s'attirer les foudres de leur hiérarchie en osant parler.

Les gens encaissent les discriminations dont ils sont victimes. Ils ne disent rien et l'affaire n'est révélée que quand ils tombent en dépression.Michel Bavoilà franceinfo

A bout, certains finissent par jeter l'éponge. "J'ai rencontré des personnes qui sont parties de l'armée. Quand ce n'est pas tenable, vous partez", glisse Delphine Ravisé-Giard, qui souligne la difficulté "de se défendre". Cette militante transgenre, dont le nom apparaît rapidement lorsque l'on fait des recherches sur le sujet, se considère comme l'une des seules à pouvoir "être open" et "complètement publique" sur son homosexualité, même si "le choix de s'exposer n'a pas été sans perte de plumes". Mais son militantisme lui a permis de savoir quelle attitude adopter et quelles démarches effectuer en cas de discrimination : "Défenseur des droits, dépôt de plainte…", récite cette militaire de l'armée de l'air.

Les associations dénoncent le silence de l\'institution.
Les associations dénoncent le silence de l'institution. (AWA SANE, BAPTISTE BOYER)

"L'armée doit être proactive"

Pour Delphine Ravisé-Giard et Michel Bavoil, la levée des tabous ne peut se faire que via une structure d'écoute indépendante, au sein de l'armée. Aujourd'hui, "le militaire victime de discrimination retombe sur sa hiérarchie quand il se plaint. C'est lamentable. Il faudrait des structures indépendantes, avec des psychologues, des médecins...", recommande Michel Bavoil. Avec son association, créée en 2001, il tente d'aider les victimes. "On intervient, on conseille toutes les personnes qui rencontrent des difficultés avec leur hiérarchie", expose-t-il, listant des problèmes de harcèlement sexuel ou moral et de discrimination. Mais l'ADEFDROMIL ne peut se saisir que du cas de ses adhérents.

Delphine Ravisé-Giard serait heureuse et "fière" de faire partie d'une telle structure au sein de l'armée. "Je serais proactive si des personnes souhaitaient en monter une. Je m'investirais ! Mais il faudrait avant tout que les personnes ne soient pas si isolées, qu'elles parlent." Pour cela, le ministère des Armées doit s'investir davantage, selon elle. "Est-ce que le gouvernement a dit clairement qu'il souhaitait protéger les LGBT dans l'armée ? Est-ce qu'il a affirmé qu'ils ou elles devaient vivre comme les autres ? Non. Il n'y a jamais de lutte franche et sincère dans l'institution." 

Des LGBT œuvrent pour la France et donnent leur vie pour le pays, mais personne n'en parle. Ça me fait mal au cœur.Delphine Ravisé-Giardà franceinfo

"L'armée doit être proactive", abonde Joël Deumier, de SOS homophobie, qui a sollicité un rendez-vous avec la cellule Themis. Une rencontre devrait être organisée prochainement, lors de laquelle l'association souhaite proposer quatre avancées. Parmi elles, une plus forte sensibilisation des officiers et une communication plus inclusive à l'attention de la communauté LGBT, à l'instar de ce qu'ont fait les forces armées canadiennes

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Une cellule interne méconnue des militaires

Pour Erick Dal, une grande partie de ces avancées sont déjà enclenchées. "Nous avons mis en place beaucoup de formations. On y discute des discriminations liées au genre et à l'orientation sexuelle", défend-il, en expliquant ne pas "mettre en avant une orientation sexuelle plus qu'une autre". Thémis dit aussi veiller à la sanction en cas de harcèlement. Le contrôleur général des armées reconnaît toutefois que "des gens n'ont pas connaissance" de la cellule. "Nous essayons de la promouvoir auprès des armées pour libérer la parole", expose-t-il. Dès la rentrée, flyers et vademecum seront distribués pour informer les militaires de cette possibilité.

Mais pour SOS homophobie, il faut aller encore plus loin et "prendre exemple sur la police" concernant les formations. "Chaque année dans la police, il y a une journée de formation obligatoire sur les discriminations, dans les écoles de policiers. Ça n'existe pas du tout dans l'armée", regrette Joël Deumier, qui souhaite "faire prendre conscience que l'homophobie est un problème spécifique" nécessitant un "dispositif dédié".

Agir, c'est nécessaire. En parler, c'est essentiel.Joël Deumierà franceinfo

*A la demande du témoin, le prénom a été changé.